Bonnet La palingénésie philosophique

La palingénésie philosophique, ou Idées sur l’état passé et sur l’état futur des êtres vivants: ouvrage destiné à servir de supplément aux derniers écrits de l’auteur et qui contient principalement le précis de ses recherches sur le christianisme

par Charles Bonnet

PREFACE
ESSAI APPLIC. PRINCIPES PSYCH.
AVERTISSEMENT
AVANT-PROPOS
PARTIE 1
PARTIE 2
PARTIE 3
PARTIE 4
PARTIE 5
PARTIE 6
PARTIE 7
PARTIE 8
PARTIE 9
PARTIE 10
PARTIE 11
PARTIE 12
PARTIE 13
PARTIE 14
PARTIE 15
PARTIE 16
PARTIE 17
PARTIE 18
PARTIE 19
PARTIE 20
PARTIE 21
PARTIE 22

PREFACE

Mon libraire de Coppenhague réïmprimoit mon essai analytique sur les facultés de l’ ame ; il me demandoit des

additions : je les lui avois refusées: elles auroient été un espèce de vol que j’ aurois fait à ceux qui avoient acheté la première édition. Je m’ étois donc déterminé à les publier dans un nouvel ouvrage, qui seroit comme un supplément à mes derniers écrits; et c’ est cet ouvrage que je donne aujourd’ hui au public.

La crainte de rendre les volumes trop gros ne m’ a pas permis d’ y insèrer quelques pièces que je pourrai publier un jour, et qui roulent sur des sujets demétaphysique et d’ histoire naturelle .

On trouvera à la tête de cette nouvelle production deux petits écrits, qui avoient déja paru dans la préface de ma contemplation de la nature : ce sont cesextraits raisonnés que j’ ai moi-même faits de l’ essai analytique et des considérations sur les corps organisés .

Il m’ a paru que je devois les reproduire ici, parce qu’ ils sont propres à éclaircir divers endroits de ces ouvrages, et à faire mieux sentir la liaison desprincipes et l’ enchaînement des conséquences . J’ y ai mènagé des titres particuliers qui manquoient à la préface de la contemplation , et qui étoient absolument nécessaires pour mettre plus de distinction dans les sujets, et les retracer plus fortement à l’ esprit.

L’ écrit psychologique dont ces extraits sont immédiatement suivis, est tout neuf. Il est principalement destiné à faciliter l’ intelligence des principes que j’ ai exposés dans l’ essai analytique ; à montrer l’ application de ces principes aux cas particuliers ; et à éxercer l’ entendement dans une recherche si digne des plus profondes méditations de l’ être pensant. Le morceau sur l’ association des idées m’ auroit fourni facilement la matière d’ un gros livre. Je me suis renfermé dans l’ espace étroit de quelques pages. Ma santé l’ éxigeoit. Le lecteur intelligent sçaura développer mes idées, et en tirer une multitude de conséquences que je n’ ai pas même indiquées.

Si après qu’ on aura un peu médité cet écrit et l’ analyse abrégée , on n’ entend pas mieux mon livre sur l’ ame ; si l’ on se méprend encore sur mes principes et sur leur application; ce ne sera plus assurément parce que je ne me serai pas expliqué assés, ni d’ une manière assés claire et assés précise. Jamais peut-être aucun écrivain de philosophie rationnelle ne s’ étoit plus attaché que moi à mettre dans cette belle partie de nos connoissances, cette netteté, cette précision, cet enchaînement dont elle ne sçauroit se passer, et dont quelques ouvrages célébres sont trop dépourvus. J’ ai prié qu’ on voulût bien comparer mon travail à celui des auteurs qui m’ ont précédé, et je le demande encore.

Au reste; on juge aisément, que depuis environ vingt-sept ans que je ne cesse point de composer pour le public, j’ ai eu des occasions fréquentes de m’ occuper de la méchanique du style en général, et de celle du style philosophique en particulier. J’ ai donc médité souvent sur les signes de nos idées, sur l’ emploi de ces signes, et sur les effets naturels de cet emploi. J’ ai reconnu bientôt que ce sujet n’ avoit point été creusé ou anatomisé autant qu’ il méritoit de l’ être, et qu’ il avoit avec les principes de la sçience psychologique des liaisons secrettes, que les meilleurs écrivains de rhétorique ne me paroissent pas avoir apperçues. Je ne me livrerai pas ici à cette intéressante discussion: elle éxigeroit des détails qui me jetteroient fort au delà des bornes d’ une préface.

L’ essai d’ application de mes principes psychologiques , est avec les écrits qui le précèdent, une sorte d’ introduction à la palingénésie philosophique . En commençant à travailler à cette palingénésie , j’ étois bien éloigné de découvrir toute l’ étendue de la carrière qu’ elle me feroit parcourir. Je ne me proposois d’ abord que d’ appliquer aux animaux une de ces idées psychologiques, que je m’ étois plu à développer en traitant de la personnalité et de l’ état futur de l’homme: essai analyt chap xxiv.

Insensiblement le champ de ma vision s’ est aggrandi: j’ ai apperçu sur ma route une infinité de choses intéressantes, auxquelles je n’ ai pu refuser un coup-d’ oeil, et ce coup-d’ oeil m’ a découvert encore d’ autres objets.

Enfin; après avoir marché quelque tems au milieu de cette campagne riante et fertile, une perspective plus vaste et plus riche s’ est offerte à mes regards; et quelle perspective encore ! Celle de ce bonheur à venir que Dieu réserve dans sa bonté à l’ homme mortel.

J’ ai donc été conduit par une marche aussi neuve que philosophique à m’ occuper des fondemens de ce bonheur ; et parce qu’ ils reposent principalement sur la révélation, l’ examen logique de ses preuves est devenu la partie la plus importante de mon travail. Je n’ ai annoncé qu’ une esquisse : pouvois-je annoncer plus, rélativement à la grandeur du sujet et à la médiocrité de mes connoissances et de mes talens ! Ma principale attention dans cette esquisse , a été de ne rien admettre d’ essentiel qu’ on pût me contester raisonnablement en bonne philosophie.

Je ne suis donc parti que des faits les mieux constatés, et je n’ en ai tiré que les résultats les plus immédiats. Je n’ ai parlé ni d’ évidence ni de démonstration: mais; j’ ai parlé de vraisemblances et de probabilités . Je n’ ai supposé aucun incrédule : les mots d’ incrédule et d’ incrédulité ne se trouvent pas même dans toute cette esquisse . Les objections de divers genres, que j’ ai discutées, sont nées du fond de mon sujet, et je me les suis proposées à moi-même. Je n’ ai point touché du tout à la controverse : j’ ai voulu que mon esquisse pût être lue et goûtée par toutes les sociétés chrétiennes. Je me suis abstenu sévérement de traiter le dogme : je ne devois choquer aucune secte: mais; je me suis un peu étendu sur la beauté de la doctrine .

Je n’ ai pas approfondi également toutes les preuves ; mais, je les ai indiqué toutes, et je me suis attaché par préférence à celles que fournissent les miracles.

Les lecteurs que j’ ai eu sur-tout en vue, sont ceux qui doutent de bonne foi, qui ont tâché de s’ éclairer et de fixer leurs doutes; de résoudre les objections, et qui n’ y sont pas parvenus. Je ne pouvois ni ne devois m’ adresser à ceux dont le coeur a corrompu l’ esprit.

Dans la multitude des choses que j’ ai eu à exposer, il s’ en trouve beaucoup qui ne m’ appartiennent point: comment aurois-je pu ne donner que du neuf dans une matière qui est traitée depuis seize siécles par les plus grands hommes, et par les plus sçavans écrivains ? Je n’ ai donc aspiré qu’ à découvrir uneméthode plus abrégée, plus sûre et plus philosophique de parvenir au grand but que je me proposois.

J’ ai tâché d’ enchaîner toutes mes propositions si étroitement les unes aux autres, qu’ elles ne laissassent entr’ elles aucun vuide. Peut-être cet enchaînement a-t-il été moins dû à mes efforts, qu’ à la nature de mon plan .

Il étoit tel que je prévoyois assés, que mes idées s’ enchaîneroient d’ elles-mêmes les unes aux autres, et que je n’ aurois qu’ à me laisser conduire par le fil de la méditation.

On comprend que cette esquisse ne pouvoit être mise à la portée de tous les ordres de lecteurs. Je l’ ai dit: je la destinois à ceux qui doutent de bonne foi, et en général le peuple ne doute guères. Une méthode et des principes un peu philosophiques ne sont pas faits pour lui, et heureusement il n’ en a pas besoin.

Qu’ il me soit permis de le remarquer : la plupart des auteurs que j’ ai lus, et j’ en ai lu beaucoup; m’ ont paru avoir deux défauts essentiels: ils parlent sans cesse d’ évidence et de démonstration , et ils apostrophent à tout moment ceux qu’ ils nomment déïstes ou incrédules . Il seroit mieux d’ annoncer moins; on inspireroit plus de confiance, et on la mériteroit davantage. Il seroit mieux de n’ apostropher point les incrédules : ce sont eux qu’ on veut éclairer et persuader; et l’ on commence par les indisposer. S’ ils ne ménagent pas toujours les chrétiens ; ce n’ est pas une raison pour les chrétiens de ne pas les ménager toujours.

Un autre défaut, que j’ ai apperçu dans presque tous les auteurs que j’ ai étudiés et médités, est qu’ ils dissertent trop. Ils ne sçavent pas resserrer assés leurs raisonnemens; je voulois dire, les comprimer assés. Ils les affoiblissent en les dilatant, et donnent ainsi plus de prise aux objections. Quelquefois même il leur arrive de mêler à des argumens solides, de petites réfléxions hétérogènes , qui les infirment. La paille et le chaume ne doivent pas entrer dans la construction d’ un temple de marbre élevé à la vérité.

Le désir de prouver beaucoup, a porté encore divers apologistes , d’ ailleurs très estimables, à donner à certaines considérations une valeur qu’ elles ne pouvoient recevoir en bonne logique .

Je n’ ai rien négligé pour éviter ces défauts: je ne me flatte pas d’ y avoir toujours réüssi. Je pouvois peu: je ne suis pas resté au dessous du point où je pouvois atteindre. J’ ai concentré dans ce grand sujet toutes les puissances de mon ame. Je n’ ai pas nombré les argumens: je les ai pesés , et à la balance d’ une logique éxacte. J’ ai souhaité de répandre sur cette importante recherche tout l’ intérêt dont elle étoit susceptible, et qu’ on avoit trop négligé. J’ ai approprié mon style aux divers objets que j’ avois à peindre ou plutôt les teintes de ces objets ont passé d’ elles-mêmes dans mon style. J’ ai senti et désiré de faire sentir . J’ ai visé à une extrême précision, et en m’ efforçant d’ y atteindre, j’ ai fait en-sorte que la clarté n’ en souffrît jamais. Je n’ ai point affecté une érudition qui ne me convenoit pas: il est si facile de paroître érudit et si difficile de l’ être : j’ ai renvoyé aux sources ; on les connoît.

Les vrais philosophes me jugeront: si j’ obtiens leur suffrage, je le regarderai comme une recompense glorieuse de mon travail: mais; il est une recompense d’ un plus haut prix à laquelle j’ aspire, et celle-ci est indépendante du jugement des hommes.

à Genthod, près de Genève le 19 de mai, 1769.

ESSAI APPLIC. PRINCIPES PSYCH.

Introduction.

Je me borne ici à un seul éxemple: il suffira pour faire juger de l’ application qu’ on pourroit faire de mes principes à un grand nombre d’ autres cas. Ce sera même par une application à un plus grand nombre de cas qu’ on jugera mieux de la vraisemblance de ces principes. Une hypothèse est d’ autant plus probable, qu’ elle explique plus heureusement un plus grand nombre de phénomènes. Ceux de mes lecteurs qui se seront rendus mes principes familiers, n’ auront pas de peine à faire les applications dont je parle.

Je suis fort intéressé dans cet éxercice de leur entendement, puisque c’ est de leurs efforts que je dois attendre la perfection d’ un systême que je n’ ai pu qu’ ébaucher.

Du rappel des idées par les mots.

L’ ostracisme étoit un bannissement de dix ans introduit par les athéniens contre les citoyens que leurs richesses ou leur crédit rendoient suspects. On écrivoit le nom du coupable sur des coquilles, et c’ est de là que l’ ostracisme tiroit sa dénomination: le mot grec ostracon signifie coquille . Le nombre des suffrages devoit excéder celui de 600.

J’ ai lu autrefois ce trait d’ histoire, et je n’ en ai retenu autre chose sinon que l’ ostracisme étoit un bannissement de dix ans, auquel on condamnoit les citoyens trop accrédités.

Je relis par hazard ce trait d’ histoire, et j’ ai un leger souvenir de l’ avoir lu. Cependant si l’ on m’ avoit demandé l’ origine du mot ostracisme , je n’ aurois pu l’ indiquer.

Je veux approfondir un peu ce petit fait, et lui appliquer mes principes psychologiques pour mieux juger de leur probabilité.

J’ ai admis que toutes nos idées tirent leur origine des sens , et j’ en ai dit la raison, paragraphes 17, 18. J’ ai prouvé que la mémoire tient au corps , paragraphe 57, et que le rappel des idées par la mémoire tient aux déterminations que les objets impriment aux fibres des sens, et qu’ elles conservent.

Paragraphes 58, 59 et suivans. J’ ai montré enfin, que chaque idée doit avoir dans le cerveau des fibres qui lui soient appropriées et au jeu desquelles lerappel de l’ idée ait été attaché. Paragraphes 78, 79 et suivans.

Il me suffit d’ avoir rappellé ces principes généraux; je viens à leur application au cas que je me propose d’ analyser ici.

p120

J’ avois retenu le mot ostracisme ; je me rappellois fort bien que c’ étoit un bannissement de dix ans . Je me rappellois encore qu’ il ne portoit que contre les citoyens trop accrédités.

Le faisceau de fibres approprié au mot ostracisme avoit donc conservé les déterminations que la lecture du mot lui avoit imprimées.

Mais, si ce mot ne réveilloit rien dans l’ esprit, il seroit vuide de sens. Afin donc que j’ aye l’ idée que l’ institution lui a attaché, il faut nécessairement qu’ il réveille chez moi l’ idée de bannissement .

Cette idée de bannissement ne suffiroit pas même pour me donner le sens complet du mot, parce qu’ elle seroit trop vague; car l’ ostracisme n’ est pas le synonime de bannissement : tout bannissement n’ est pas un ostracisme.

L’ ostracisme réveille donc chez moi l’ idée d’ une espèce particulière de bannissement, et si ma mémoire n’ est pas tout à fait infidèle, elle déterminera l’ idée à un bannissement de dix ans .

Le faisceau de fibres auquel est approprié le mot ostracisme , ébranlera donc les faisceaux auxquels sont appropriés les mots bannissement de dix ans .

Mais, ces mots bannissement de dix ans seroient eux-mêmes vuides de sens, s’ ils ne réveilloient pas confusément dans l’ esprit l’ idée d’ une sorte de peine, et celle d’ un certain espace de tems .

Les faisceaux appropriés aux mots bannissement de dix ans, ébranlent donc à leur tour plus ou moins foiblement d’ autres faisceaux auxquels tiennent les mots ou les signes représentatifs de peine et de tems .

Les faisceaux appropriés à ces derniers mots pourront ébranler de même d’ autres faisceaux auxquels tiendront quelques images ou quelques idées analoguesà ce que ces mots sont destinés à représenter .

Je me rappelle donc très distinctement, que l’ ostracisme est un bannissement de dix ans .

Je me rappelle encore que ce bannissement ne portoit dans son institution que contre les citoyens trop accrédités .

Les faisceaux appropriés aux mots bannissement de dix ans tiennent donc encore à d’ autres faisceaux auxquels sont attachés les mots citoyen et accrédité . Ceux-ci réveillent quelques uns de leurs analogues etc.

Mais; pourquoi le mot ostracisme ne me rappelloit-il pas les mots coquille, athéniens, suffrages ? Il est très clair que les fibres appropriées à ces différens mots n’ avoient point perdu les déterminations que la lecture de ces mots leur avoit imprimées, et que la répétition assés fréquente des mêmes sons avoit dû naturellement fortifier. Il n’ est pas moins clair que ces mots avoient contracté dans mon cerveau une multitude de liaisons diverses, suivant l’ emploi que j’ avois eu occasion d’ en faire soit en conversant, soit en écrivant.

J’ ai montré en plusieurs endroits de mon livre, que les liaisons qui se forment entre nos idées de tout genre en supposent de pareilles entre les fibres sensibles de tout genre.

Nos idées de tout genre tiennent à des signes qui les représentent . Ces signes sont pour l’ ordinaire des mots . Ces mots sont rappellés par la mémoire . Il est bien démontré que la mémoire a un siége purement physique .

Des accidens purement physiques la détruisent: on perd totalement le souvenir des mots; on oublie sa langue maternelle. La conservation des mots ou des signes de nos idées par la mémoire , tient donc à des causes physiques .

Ces causes peuvent-elles être autre chose que l’ organisation et l’ arrangement des fibres du cerveau ? Si notre ame n’ a l’ idée d’ un objet que par l’ action de cet objet sur les fibres sensibles qui lui sont appropriées, il est bien naturel, que le rappel de cette idée par la mémoire ou sa reproduction , dépende de la même cause qui en avoit occasionné la production.

Il faut donc que nos fibres sensibles de tout genre soyent organisées et arrangées de maniére dans le siége de l’ ame , qu’ elles retiennent pendant un tems plus ou moins long les déterminations qu’ elles ont reçuës de l’ action plus ou moins réïtérée de leurs objets, et qu’ elles puissent contracter entr’ elles des liaisons en vertu desquelles elles puissent s’ ébranler réciproquement.

Pour que des fibres sensibles de même genre ou de genres différens puissent s’ ébranler réciproquement , il faut de toute nécessité qu’ elles communiquent les unes aux autres immédiatement ou médiatement .

L’ ébranlement dont il s’ agit est une impulsion communiquée: afin que cette impulsion se propage d’ une fibre à d’ autres fibres, il est bien évident qu’ il faut ou que la fibre muë tienne immédiatement aux fibres à mouvoir , ou qu’ elle y tienne par quelque chose d’ intermédiaire qui reçoive l’ impulsion et la transmette.

Je me suis beaucoup étendu dans les chapitres xxii et xxv sur cette communication des fibres sensibles et sur ses effets. J’ ai donné le nom de chaînons à ces parties, quelles qu’ elles soient, par lesquelles je conçois que les fibres sensibles de différentes espèces ou de différens genres tiennent les unes aux autres, et agissent les unes sur les autres.

J’ ai supposé que ces chaînons étant destinés à transmettre le mouvement et un certain mouvement d’ un faisceau à un autre faisceau ou simplement d’ une fibre à une autre fibre, avoient reçu une structure rélative à cette importante fin. Je n’ ai pas entrepris de déviner cette structure; l’ entreprise eut été vaine; je me suis borné à en considérer les effets, et à m’ assurer de leur certitude.

J’ ai cru cette certitude, parce qu’ elle m’ a paru rigoureusement prouvée. Non seulement une sensation nous rappelle une sensation de même espèce; un son, par éxemple, nous rappelle un autre son, une couleur nous rappelle une autre couleur; mais nous éprouvons encore qu’ un son nous rappelle une couleur.

Le son tient à des fibres de l’ ouïe , la couleur tient à des fibres de la vuë : les fibres de l’ ouïe et celles de la vuë communiquent donc entr’ elles.

Le même raisonnement s’ applique aux autres sens : les fibres de tous les sens communiquent donc les unes aux autres.

Si la mémoire d’ un mot tient aux déterminations que les fibres appropriées à ce mot ont contractées, le rappel d’ un mot par un autre mot, doit tenir essentiellement aux déterminations que les chaînons qui lient les deux faisceaux auront contractées et conservées.

J’ ai exposé dans le chapitre ix mes principes sur cette habitude que les fibres contractent, sur la manière dont elle s’ enracine ou s’ affoiblit. J’ y suis revenu dans le chapitre xxii.

Les liaisons que le mot ostracisme avoient contractées dans mon cerveau avec le mot coquille ; celui-ci avec le mot athéniens ; ce dernier avec le motsuffrages ; ces liaisons, dis-je, s’ étoient presque entiérement effacées, et je ne pouvois me rappeller l’ origine de l’ ostracisme .

Le faisceau approprié au mot ostracisme , ne pouvoit donc ébranler le faisceau approprié au mot coquille , ou s’ il l’ ébranloit, ce n’ étoit point assez fortement pour faire sur mon ame une impression sensible, et qui lui soumit, en quelque sorte, le trait d’ histoire dont il s’ agit.

Le chaînon ou les chaînons qui lient les deux faisceaux avoient donc perdu les déterminations en vertu desquelles les deux faisceaux s’ ébranloient autrefois reciproquement.

Il en alloit de même du faisceau approprié au mot coquille rélativement à ceux auxquels tenoient les mots athéniens, suffrages, etc.

Je ne me flatte pas d’ avoir résolu ce petit problême psychologique; je serai satisfait si j’ ai fourni quelque moyen de le résoudre. Je lui ai appliqué des principes qui m’ ont paru plus probables que ceux qu’ on avoit adoptés jusqu’ à moi; cette application aidera à juger du degré de cette probabilité.

Mais de combien de liaisons diverses le même mot n’ est-il pas susceptible ! à combien de mots très différens le mot de coquille ne peut-il point répondre suivant la nature du discours ou le but qu’ on se propose en l’ employant ! Il faut donc que le faisceau approprié à ce mot soit susceptible de cette multitude de liaisons diverses, qu’ il tienne par la culture de l’ esprit à une foule d’ autres faisceaux, et que le mouvement puisse se propager de ce faisceau à tel ou tel faisceau avec la précision et la célérité qu’ éxige la pensée ou la suite du discours.

Quelle merveilleuse composition ceci ne suppose-t-il point dans cet organe admirable qui est l’ instrument immédiat des opérations de notre ame ! Quel seroit notre ravissement si la méchanique de ce chef-d’ oeuvre du tout-puissant nous étoit dévoilée ! Nous contemplerions dans cet organe un petit monde, et s’ il appartenoit à un leibnitz, ce petit monde seroit l’ abrégé de l’ univers.

Suite du rappel des idées par les mots.

Quelle que soit la partie du cerveau qui est le siège de l’ ame ou l’ instrument immédiat de ses opérations, on ne peut s’ empêcher d’ admettre qu’ il est quelque part dans le cerveau un organe qui réünit les impressions de tous les sens, et par lequel l’ ame agit ou paroît agir sur différentes parties de son corps.

Nous voyons clairement que l’ action des objets ne se termine pas aux sens extérieurs .

L’ action du son ne se termine pas au tambour , celle de la lumière , à la rétine . Il est des nerfs qui propagent ces différentes impressions jusqu’ au cerveau. Ceux qui après avoir perdu le poignet, sentent encore leurs doigts, nous montrent assès, que le siège du sentiment n’ étoit pas où il paroîssoit être.

L’ ame ne sent donc pas ses doigts dans les doigts-mêmes: elle n’ est pas dans les doigts. Elle n’ est pas non plus dans les sens extérieurs .

Nous sommes fort peu éclairés sur la structure intime du cerveau. L’ anatomie se perd dans ce dédale ténébreux. Elle voit les nerfs de tous les sens y converger; mais, lors qu’ elle veut les suivre dans leur cours, ils lui échappent, et elle est réduite à conjecturer, ou à tâtonner.

Nous devons donc renoncer à déterminer précisément quelle est la partie du cerveau qui constitue le siège de l’ ame . Un anatomiste célèbre procédant par la voye d’ exclusion , a prétendu que le siège de l’ ame étoit dans le corps calleux , parce que toutes les expériences qu’ il a tentées lui ont paru prouver, que cette partie est la seule qui ne puisse être blessée ou altérée, que les fonctions de l’ ame n’ en souffrent plus ou moins.

Un autre anatomiste a contredit ce résultat, et a entreprit d’ établir sur d’ autres expériences, que le siège de l’ ame seroit plutôt dans la moëlle allongée . Il produit en sa faveur des faits qui semblent fort décisifs. Je n’ en citerai qu’ un seul: on connoit des animaux qui n’ ont point de corps calleux ; le pigeon, par éxemple, n’ en a point, à ce qu’ assure cet anatomiste, et nous ne refuserons pas une ame au pigeon.

Quoi qu’ il en soit de cette question sur le siège de l’ ame , il est bien évident, que tout le cerveau n’ est pas plus le siège du sentiment , que tout l’ oeil n’ est le siège de la vision .

Mais; s’ il ne nous est pas permis de pénétrer dans le secret de la méchanique du cerveau, nous pouvons au moins étudier les effets qui résultent de cette méchanique, et juger ainsi de la cause par ses effets.

Nous sçavons que nous n’ avons des idées qu’ à l’ aide des sens ; ceci est une vérité que l’ expérience atteste. L’ expérience nous apprend encore que nos idées de tout genre s’ enchaînent les unes aux autres, et que cet enchaînement tient en dernier ressort aux liaisons que les fibres des sens ont entr’ elles.

Il s’ ensuit donc que les divers sens dont nous sommes doués ont quelque part dans le cerveau des communications secrettes, en vertu desquelles ils peuvent agir les uns sur les autres.

La partie où ces communications s’ opèrent est celle qu’ on doit regarder comme le siège de l’ ame . Elle est le sens interne .

Cette partie est donc, en quelque sorte, l’ abrégé de tous les sens, puis qu’ elle les réünit tous.

Mais, c’ est encore par cette partie que l’ ame agit sur son corps, et par son corps sur tant d’ êtres divers. Or, l’ ame n’ agit que par le ministère des nerfs : il faut donc que les nerfs de toutes les parties que l’ ame régit, aillent aboutir à cette organe que nous regardons comme le siège immédiat du sentiment et de l’action . C’ est dans ce sens que j’ ai dit, que cet organe si prodigieusement composé, étoit une neurologie en mignature.

On voit assès par tout ce que je viens d’ exposer, qu’ il importe fort peu à mes principes, de déterminer précisément quelle est la partie du cerveau qui constitue proprement le siège de l’ ame . Il suffit d’ admettre avec moi qu’ il est dans le cerveau un lieu où l’ ame reçoit les impressions de tous les sens et où elle déploye son activité. J’ ai montré que cette supposition n’ est pas gratuite, puisqu’ elle découle immédiatement de faits qu’ on ne sçauroit revoquer en doute.

Toutes nos idées sont représentées par des signes . Ces signes sont naturels ou artificiels .

Les signes naturels sont des images, des sons inarticulés ou des cris, des gestes, etc.

Les signes artificiels sont des figures ou des caractères, des sons articulés ou des mots, dont l’ ensemble et les combinaisons forment la parole ou le langage.

Les mots agissent donc sur le cerveau par la vuë ou par l’ ouïe , ou par toutes les deux ensemble.

Ainsi les mots ostracisme, coquille, athéniens, ont dans le cerveau des fibres qui leur correspondent, et si ces mots n’ ont été que prononcés , ces fibres ne répondront qu’ à l’ organe de l’ ouïe . S’ ils ont été écrits et prononcés , ils répondront à la fois à l’ organe de la vuë et à celui de l’ ouïe .

Les mots dont il s’ agit pourront donc être rappellés également par des fibres de la vuë ou par des fibres de l’ ouïe .

Et comme nous avons prouvé que les fibres de tous les sens sont liées les unes aux autres, il arrivera que la vuë du mot ostracisme réveillera le son de ce mot, et que le son du mot réveillera de même l’ idée des lettres qui le représentent.

Je nommerai faisceaux optiques ceux qui tiennent aux sens de la vuë , et faisceaux auditifs ceux qui appartiennent aux sens de l’ ouïe .

Les mots ostracisme, coquille, athéniens tiennent donc à la fois dans mon cerveau à des faisceaux optiques et à des faisceaux auditifs . Ils tiendront plus aux uns qu’ aux autres, suivant que ces mots auront affecté plus souvent ou plus fortement la vuë ou l’ ouïe .

Nous sommes donc acheminés à admettre dans le siége de l’ ame un double systême représentatif des signes de nos idées. Les fibres à l’ aide desquelles nous raisonnons, et que j’ ai nommées intellectuelles , parce qu’ elles servent aux opérations de l’ entendement, sont donc des dépendances de la vuë et de l’ouïe .

Il est singulier que l’ expérience vienne encore prouver ceci. On peut avoir éprouvé, qu’ une longue méditation fatigue l’ organe de la vuë .

C’ est au moins ce que j’ ai éprouvé plus d’ une fois, et si l’ organe de l’ ouïe n’ éprouve pas la même fatigue, c’ est, sans doute, qu’ il est moins délicat. C’ est ce fait assez remarquable que j’ avois indiqué dans le paragraphe 851.

Ceux de mes lecteurs qui pourroient avoir été choqués des expressions de fibres intellectuelles comprennent mieux à présent dans quel sens j’ ai employé ces expressions. Il est bien évident, que je n’ attribue pas à l’ entendement ce qui ne convient qu’ au cerveau . J’ ai peut-être mieux établi qu’ aucun auteur dans ma préface et ailleurs, les grandes preuves de l’ immatérialité de notre ame, et je m’ étois expliqué assez clairement dans ce paragraphe 851. Mais, la plûpart des lecteurs lisent trop rapidement: mon livre demandoit à être un peu étudié.

à Genthod, près de Genève, le 6 de juillet 1766.

Sur l’ association des idées en général.

Les principes que je viens d’ appliquer à un cas particulier du rappel des idées par les mots , peuvent s’ appliquer facilement à l’ association des idées en général.

Un objet fort composé agit à la fois ou successivement sur un grand nombre de fibres sensibles de différens ordres .

En vertu des déterminations que cet objet imprime à ces fibres, elles acquierrent une tendance à s’ ébranler les unes les autres, d’ une manière rélative à celle dont l’ objet agit sur elles.

Si donc une ou plusieurs de ces fibres viennent à être ébranlées, par quelque mouvement intestin du cerveau ou par quelqu’ objet plus ou moins analogue, toutes les autres fibres correspondantes seront ébranlées, et retraceront à l’ ame cet ensemble d’ idées, que l’ objet composé y avoit excité par son action sur les fibres.

Ainsi, plus les fibres ébranlées seront nombreuses et mobiles; plus elles auront de disposition à retenir les déterminations imprimées; plus l’ ébranlement communiqué sera fort et répèté; et plus les idées qui se retraceront dans l’ ame auront de clarté et de force.

Plus ces idées auront de clarté et de force et plus elles influeront sur l’ éxercice des facultés intellectuelles et des facultés corporelles.

Un être qui posséde plusieurs sens , est donc susceptible d’ un plus grand nombre d’ impressions diverses .

Et si le même objet agit à la fois et puissamment sur tous les sens de cet être; s’ il les ébranle dans le rapport qui constituë le plaisir; l’ ame sera entrainée vers cet objet ; la volonté s’ appliquera fortement à l’ idée très complèxe et très vive qu’ il y excitera.

Non seulement la volonté sera déterminée par la présence actuelle de l’ objet; elle le sera encore par le simple souvenir de cet objet.

Ce souvenir sera d’ autant plus durable, d’ autant plus vif, d’ autant plus inclinant; que l’ objet aura agi plus fortement, plus longtems ou plus fréquemment sur tous les sens ou sur plusieurs sens .

En conséquence des liaisons originelles qui sont entre tous les sens, et que les circonstances fortifient; un mouvement communiqué à un sens ou simplement à quelques fibres d’ un sens, se propage à l’ instant aux autres sens ou à plusieurs des autres sens; et l’ idée très complèxe attachée à ces diverses impressions à peu près simultanées, se réveille dans l’ ame avec plus ou moins de vivacité; le desir s’ allume, et produit telle ou telle suite d’ actions.

Appliquès ces principes généraux aux objets de l’ avarice , de la gloire , de l’ ambition et de toutes les grandes passions : appliquez-les sur tout aux objets de la volupté , plus impulsifs et plus sollicitans encore chez la plûpart des hommes; et vous expliquerès psychologiquement les principaux phénoménes de l’ humanité.

C’ est sur ces principes si simples, si féconds, si lumineux que j’ essayerois d’ élever l’ importante théorie de l’ association des idées . J’ en ai jetté les fondemens dans les chapitres xxv et xxvi de mon essai analytique sur l’ ame , auxquels je renvoye. D’ autres méditations, et les ménagemens que ma santé éxige, ne me permettent pas de me livrer actuellement à ce travail intéressant, qui fourniroit seul à un traité de morale en forme, et que j’ ai souvent songé à composer.

C’ étoit un semblable traité que j’ avois dans l’ esprit, lorsque je composois, il y a neuf ans le paragraphe 821 de mon essai analytique , et que je m’ exprimois ainsi. ” je ne finirois point, si je voulois indiquer tout ce qui résulte de l’ association des idées. Un bon traité de morale devroit avoir pour objet de développer l’ influence des idées accessoires ou associées en matière de moeurs et de conduite. C’ est ici qu’ il faut chercher le secret de perfectionner l’ éducation.

Je pourrois bien m’ occuper un jour d’ un sujet si important et qui a tant de liaison avec les principes de cette analyse. ” telle est la nature de la volonté , qu’ elle ne peut se déterminer que sur des motifs .

Je crois l’ avoir assez prouvé dans les chapitres xi, xii, xix de mon essai analytique . J’ ai rappellé les principales preuves de cette grande vérité dans l’ article xii de mon analyse abrégée .

La science des moeurs ou la morale doit donc avoir pour but de fournir à la volonté des motifs assès puissans pour la diriger constamment vers le vrai bien .

Ces motifs sont toujours des idées que la morale présente à l’ entendement, et ces idées ont toujours leur siége dans certaines fibres du cerveau.

La morale fait donc le meilleur choix de ces idées; elle les dispose dans le meilleur ordre; elle les associe, les enchaîne, les grouppe dans le rapport le plus direct à son but.

Plus les impressions qu’ elle produit ainsi sur les fibres appropriées à ces idées sont fortes, durables, harmoniques, et plus le jeu de ces fibres a d’ influence sur l’ ame.

Cette action des fibres appropriées aux vrais biens sera donc d’ autant plus efficace , qu’ elle l’ emportera d’ avantage sur celle des fibres appropriées auxplaisirs sensuels .

Et parce que la quantité du mouvement dépend du nombre des parties muës à la fois, et de la vitesse avec laquelle elles sont muës; plus il y aura de fibres appropriées aux vrais biens qui seront ébranlées à la fois, plus elles le seront avec force; et plus les idées qu’ elles retraceront à l’ ame influeront sur lesdéterminations de sa volonté.

C’ est par la liaison que la morale sçait mettre entre tous les principes , qu’ ils se réveillent les uns les autres dans l’ entendement . Or qui dit un principe , dit une notion générale , qui enveloppe une multitude d’ idées particuliéres .

La notion générale est donc attachée dans le cerveau à un faisceau principal , qui correspond à une multitude de petits faisceaux et de fibres, qu’ il ébranle à la fois ou presqu’ à la fois.

Ce sont autant de petites forces, qui conspirent à produire un effet général. Le résultat moral de cet effet physique , est une certaine détermination de la volonté.

L’ objet d’ une passion n’ auroit pas une si grande force, s’ il agissoit seul: mais; il est enchaîné à une foule d’ autres objets, dont il réveille les idées, et c’ est du rappel de ces idées associées qu’ il tire sa principale force.

L’ or est bien l’ objet immédiat de la passion de l’ avare : mais; l’ avare n’ amasse pas de l’ or pour le simple plaisir d’ en amasser.

Ce métal lui représente les valeurs , dont il est le signe . Il ne jouit pas actuellement de ces valeurs ; mais, il se propose toujours d’ en jouir, et il en jouit en idée. Il fait de son or toutes sortes d’ emplois imaginaires, et les mieux assortis à ses goûts et à sa vanité. Il n’ oublie point sur tout de se comparer tacitement à ceux qui ne possèdent pas ses richesses. De là naît dans son ame une certaine idée d’ indépendance et de supériorité, qui le flatte d’ autant plus que tout son extérieur annonce moins.

L’ or tient donc dans le cerveau de l’ avare à un faisceau principal , et ce faisceau est lié à une foule d’ autres, qu’ il ébranle sans cesse.

à ces faisceaux subordonnés ou associés sont attachées les idées de maisons , d’ équipages , d’ emplois , de dignités , de crédit , etc. Etc. Et combien de faisceaux ou de fascicules tiennent encore au faisceau approprié au mot crédit ! Si la morale parvenoit à substituer à l’ idée dominante de l’ or celle delibéralité ou de bénéficence ; si elle associoit fortement à cette idée toutes celles des plaisirs et des distinctions réelles attachées à la bénéficence; si elle prolongeoit cette chaîne d’ idées, et qu’ elle y plaçât pour dernier chaînon le bonheur à venir ; si enfin, elle ébranloit si puissamment tous les faisceaux et toutes les fibres appropriées à ces idées, que leur mouvement l’ emportât en intensité sur le jeu des fibres appropriées à la passion ; si, dis-je, la morale opéroit tout cela, elle transformeroit l’ avare en homme libéral ou bienfaisant .

Cette faculté qui retient et enchaîne les idées ou les images des choses, qui les reproduit de son propre fond, les arrange, les combine, les modifie, porte le nom d’ imagination .

Il est assés évident que l’ imagination décide de tout dans la vie humaine. Le grand secret de la morale consistera donc à se servir habilement de l’ imagination elle-même, pour diriger plus sûrement la volonté vers le vrai bien . Tel est le principal but des promesses et des menaces qui étayent la plus sublime de toutes les morales.

Le créateur du genre humain pouvoit seul en être le législateur, parce qu’ il connoissoit seul le fond de son ouvrage.

La morale philosophique puisera donc son art et ses enseignemens dans la nature de l’ homme et ses rélations . Elle en déduira sa destination , et envisagera toutes ses facultés , comme des instrumens , qu’ elle doit mettre en valeur, perfectionner de plus en plus, et rendre aussi convergens qu’ il est possible vers la grande et noble fin de son être.

Chaque faculté a ses loix , qui la subordonnent aux autres facultés, et déterminent sa manière d’ agir. J’ ai fort développé cela dans mon essai . La grande loide l’ imagination est celle-ci: lors que deux ou plusieurs mouvemens ont été excités à la fois ou successivement dans l’ organe de la pensée, si un de ces mouvemens est reproduit de nouveau, tous les autres le seront, et avec eux les idées qui leur ont été attachées.

Toutes les sciences et tous les arts reposent sur cette loi : que dis-je ! Tout le systême de l’ homme en dépend.

La science git dans l’ enchaînement des vérités, et cet enchaînement est-il autre chose que l’ association des mouvemens dans l’ organe immédiat de la pensée ? Les plaisirs des beaux-arts dépendent tous des comparaisons que l’ ame forme entre les diverses sensations ou les divers sentimens que leurs objets font naître chès elle: ces comparaisons dépendent elles-mêmes de l’ association des sentimens: plus il y a de sentimens associés , plus ces sentimens sont vifs, variés, harmoniques, et plus la somme des plaisirs qu’ ils excitent, s’ accroît.

Si les régles générales , les sentences , les maximes , etc. Plaisent tant à l’ esprit, c’ est sur tout parce qu’ elles enveloppent un grand nombre d’ idéesparticuliéres , que l’ expérience et la réfléxion ont associées et que la régle ou la maxime réveille aussi-tôt; etc.

On est étonné quand on vient à analyser toutes les idées que la réfléxion, la coûtume, l’ opinion, le préjugé ont associées ensemble et attachées à un seul mot. Les mots de patrie , de vertu, de point-d’ honneur en sont des éxemples frappans, qu’ il suffit d’ indiquer. J’ ai analysé le premier dans mon essaiparagraphe 264.

L’ opinion ne régente le monde, que par les idées associées . Les orateurs et les artistes sçavent bien ceci.

Tout est lié dans la nature; tous les êtres tiennent les uns aux autres par divers rapports .

à ces rapports naturels , déja si multipliés, si diversifiés, se joignent les rapports d’ institution , que l’ esprit a formés, et qui ne sont ni moins nombreux ni moins diversifiés. La science universelle est le systême général de ces rapports .

Il n’ est donc rien d’ isolé ou de solitaire dans la nature: le cerveau , destiné à peindre à l’ ame la nature, a donc été organisé dans un rapport direct à la nature.

Il y a donc entre les fibres sensibles du cerveau des rapports ou des liaisons analogues à celles qui unissent les divers objets de la nature.

L’ action des objets sur le cerveau détermine l’ espèce des mouvemens et l’ ordre suivant lequel ils tendent à se propager. Plus le nombre de ces mouvemensassociés est grand, plus ils sont variés, distincts; plus ils représentent fidélement la nature, et plus il y a de connoissances dans l’ individu.

Je cours rapidement sur la surface des choses: un torrent m’ entraine: je découvre une perspective immense: je voudrois la crayonner; le tems et les forces me manquent: je suis réduit à en ébaucher grossiérement les premiers traits: le lecteur intelligent finira cette ébauche, et il en verra naître la grande théorie de l’ association des idées .

Sur l’ association des idées chez les animaux.

Le cerveau des animaux a été aussi organisé dans un rapport à la nature: mais, il n’ a pas été appellé à représenter, comme celui de l’ homme, la nature entière. Il n’ en représente que quelques parties, et les parties qu’ il peint à l’ ame avec le plus de netteté et de vivacité sont celles qui ont un rapport direct à la conversation et à la propagation de l’ animal.

Il est évident que plus les sens sont multipliés dans un animal, et plus il a de sensations et de sensations diverses. Il se forme donc dans son cerveau un plus grand nombre d’ associations d’ idées .

Plus le nombre de ces associations s’ accroît, et plus l’ instinct de l’ animal se développe, s’ étend, se perfectionne. La domesticité et l’ éducation sont ce qui multiplie et fortifie le plus les associations des idées dans la tête de l’ animal. C’ est par elles que l’ instinct semble toucher à la raison, et qu’ il l’ étonne.

Un organe unique peut avoir été construit avec un tel art, qu’ il suffit seul à donner à l’ animal un grand nombre d’ idées, à les diversifier beaucoup, et à lesassocier fortement entr’ elles. Il les associera même avec d’ autant plus de force et d’ avantage, que les fibres qui en seront le siège se trouveront unies plus étroitement dans un organe unique.

La trompe de l’ éléphant en est un bel éxemple, et qui éclaircira admirablement bien ma pensée. C’ est à ce seul instrument, que ce noble animal doit sa supériorité sur tous les autres animaux; c’ est par lui qu’ il semble tenir le milieu entre l’ homme et la brute. Quel pinceau pouvoit mieux que celui du peintre de la nature exprimer toutes les merveilles qu’ opère cette sorte d’ organe universel ! ” cette trompe , dit-il, composée de membranes, de nerfs et de muscles, est en même tems un membre capable de mouvement,… etc. ”

l’ éloquent historien de l’ éléphant réünit ensuite sous un seul point de vuë les divers services que ce grand animal retire de sa trompe. ” le toucher, continue-t-il, est celui de tous les sens qui est le plus rélatif à la connoissance;… etc. ” voilà donc la méchanique par laquelle un grand nombre d’ idées différentes peuvent s’ associer dans le cerveau d’ un animal, à l’ aide d’ un seul organe: tels sont les principaux effets de cette admirable association. Notre illustre auteur insiste avec raison sur cette vérité psychologique; que l’ éléphant est privé, ainsi que tous les autres animaux, de la puissance de réfléchir . Cettepuissance suppose l’ usage des signes par lesquels nous généralisons nos idées. L’ éléphant n’ a point l’ usage de pareils signes. Je ne trouve pas que les écrivains de métaphysique qui me sont connus, ayent pris la peine de bien analyser ceci. Il ne me semble pas qu’ ils ayent bien saisi la vraye notion de la réfléxion. Qu’ il me soit permis de rappeller ici ce que j’ ai dit là-dessus dans les paragraphes 260, 261 de mon essai analytique .

” la réfléxion est donc en général, le résultat de l’ attention que l’ esprit donne aux idées sensibles , qu’ il compare et qu’ il revêt de signes ou de termes qui les représentent.

” ainsi lorsque l’ esprit se rend attentif aux effets qui résultent de l’ activité d’ un objet, il déduit de ces effets par la réfléxion , la notion des propriétés de l’ objet.

Cette notion est une idée réfléchie . L’ idée sensible ne présente à l’ esprit qu’ un certain mouvement, un changement de forme, de proportions, d’ arrangement dans certaines parties; etc.

L’ esprit tire de tout cela par une abstraction intellectuelle l’ idée réfléchie des propriétés.

On voit à présent, que si l’ éléphant pouvoit revêtir de signes ou de termes chacune des idées que sa trompe lui transmet; s’ il pouvoit représenter par de semblables signes ce qu’ il abstrairoit de chaque idée sensible ; s’ il pouvoit comparer par le même moyen les idées qu’ il auroit ainsi abstraites ; on voit, dis-je, que la sphère de ses idées s’ étendroit de plus en plus; que leurs associations se fortifieroient par les signes même, en même tems qu’ elles se multiplieroient et se diversifieroient.

Bientôt l’ éléphant disputeroit l’ empire à l’ homme, et l’ instinct seroit transformé en raison .

Cette transformation est impossible dans l’ état présent des choses: ici sont les barrières insurmontables que l’ auteur de la nature a placé entre l’ instinct et la raison : mais, peut-être ces barrières ne subsisteront-elles pas toujours: peut-être viendra-t-il un tems où elles seront enlevées, et où l’ éléphant atteindra à la sphère de l’ homme. Cette idée, qui peut paroître un peu hardie, mérite bien que je la développe, et c’ est ce que je vais essayer de faire dans l’ écrit suivant.

AVERTISSEMENT

Lorsque l’ idée intéressante d’ une restitution future des animaux s’ offrit à mon esprit, je crus que son exposition occuperoit à peine une feuille de cesopuscules , et je n’ imaginai pas le moins du monde qu’ elle me conduiroit insensiblement à remanier presque tous mes principes sur Dieu, sur l’ univers, sur l’oeconomie de l’ homme , sur celle des animaux , sur l’ origine des êtres organisés , sur leur accroîssement , sur leurs reproductions , etc.

Cet écrit est donc devenu peu à peu une sorte de supplément à mes trois derniers ouvrages. Si le lecteur veut me suivre avec autant de facilité que de plaisir dans ces nouvelles méditations, il consultera toujours les endroits de ces ouvrages auxquels j’ ai été obligé de le renvoyer assez fréquemment. Il voudra bien ne me juger qu’ après m’ avoir lu attentivement d’ un bout à l’ autre, et avoir médité un peu sur la nature de mes principes, sur leur enchaînement, sur la liaison des conséquences avec ces principes, et sur l’ harmonie de l’ ensemble.

Si le lecteur m’ accorde cette grace, je puis espérer qu’ il ne lui paroîtra pas que j’ aye choqué les régles d’ une saine logique, et abusé de la permission de conjecturer en psychologie et en physique .

Quoi que cet écrit, un peu singulier, soit devenu beaucoup plus volumineux que je ne le pensois, je dirai cependant, que j’ y ai concentré mes idées le plus qu’ il m’ a été possible: souvent même il est arrivé que je les ai simplement indiquées plutôt qu’ analysées. Il falloit bien d’ ailleurs laisser quelque chose à faire à l’ esprit du lecteur: peut-être néanmoins lui aurai-je laissé trop à faire: il me le pardonnera d’ autant plus volontiers, que j’ aurai présumé plus favorablement de sa pénétration.

Il reconnoîtra aisément, que si j’ avois traité à la manière de certains écrivains, les sujets si féconds et si divers qui se sont présentés à ma méditation, j’ aurois enfanté plusieurs gros volumes, et noyé mes pensées dans un déluge de mots et de choses incidentes.

Je ne le dissimulerai point: j’ ai travaillé cette nouvelle production autant qu’ aucun de mes autres ouvrages. Je me suis toujours attaché à approprier mon style aux différens sujets, et à lui donner le degré de clarté, de précision et d’ intérêt dont j’ étois capable. C’ est à ceux qui possèdent ces matières et qui se sont occupés de la composition , à juger d’ un travail que je soumets, sans reserve, à leurs lumières et à leur discernement.

AVANT-PROPOS

L’ existence de l’ ame des bêtes est un de ces dogmes philosophiques qui ne reposent que sur l’ analogie . Les rapports de similitude que nous découvrons entre les organes des animaux et les nôtres, et entre leurs actions et celles que nous produisons dans des circonstances pareilles, nous portent à penser qu’ il est dans l’ animal un principe d’ action, de sentiment et de vie analogue à celui que nous reconnoissons au dedans de nous.

Nous ne pouvons même nous défendre d’ un certain sentiment qui nous entraîne comme malgré nous à admettre que les bêtes ont une ame . Le philosophe lui-même ne résiste pas plus à ce sentiment que le vulgaire, et je ne sçais si l’ inventeur de l’ automatisme des brutes ne s’ y laissoit pas entraîner quelquefois.

J’ ai assés dit et répèté dans mes trois derniers ouvrages, que je ne regardois l’ éxistence de l’ ame des bêtes que comme probable ; mais, il faut convenir que cette probabilité va, au moins, jusqu’ à la plus grande vraisemblance. Je ne nierai point, qu’ avec beaucoup de subtilité d’ esprit on ne puisse expliquerméchaniquement toutes les opérations des brutes. Je ne le tenterois pas néanmoins, parce qu’ il me paroîtroit assés peu philosophique de donner la torture à son esprit pour trouver des explications méchaniques , toutes plus ou moins forcées, tandis qu’ on rend raison de tout de la manière la plus simple, la plus heureuse, en accordant une ame aux brutes.

Des théologiens et des philosophes estimables en consentant d’ admettre que les bêtes ont une ame, n’ ont pas voulu accorder que cette ame survécût à la destruction du corps de l’ animal. Ils ont jugé que la révélation seroit trop intéressée dans cette sorte de croyance philosophique, et ils ont accumulé sur ce sujet des objections qui ne me paroîssent pas solides.

Pourquoi intéresser la révélation dans une chose où il semble qu’ elle nous a laissé une pleine liberté de penser ? Je le disois dans le paragraphe 716 de monessai analytique : ” on a soutenu l’ anéantissement de l’ ame des bêtes, comme si le dogme de l’ immortalité de notre ame étoit lié à l’ anéantissement de celle des bêtes.

Il seroit bien à désirer qu’ on n’ eut jamais mêlé la religion à ce qui n’ étoit point elle. ” j’ espère donc que les amis sincères de la religion et du vrai voudront bien me pardonner, si j’ essaye aujourd’ hui de montrer qu’ il est possible qu’ il y ait un état futur reservé aux animaux. Cette tentative ne sçauroit déplaire aux ames sensibles et qui désirent qu’ il y ait le plus d’ heureux qu’ il est possible. Combien les souffrances des bêtes ont-elles de quoi intéresser cette sensibilité raisonnable qui est le caractère le plus marqué d’ un coeur bien fait ! Combien l’ opinion que j’ ose chercher à justifier s’ accorde-t-elle avec les hautes idées qu’ un philosophe chrétien se forme de la bonté suprême ! Le 15 de mars 1768.

PARTIE 1

Idées sur l’ état futur des animaux.

Hypothèse de l’ auteur; fondemens de cette hypothèse.

Je suppose qu’ on se rappelle ce que j’ ai exposé sur l’ état futur de l’ homme dans le chapitre xxiv de mon essai analytique , paragraphes 726, 754, et dans le chapitre xiii, de la partie iv de ma contemplation . Peut-être sera-t-il mieux encore que mon lecteur prenne la peine de relire les endroits que je viens de citer.

Plus on étudie l’ organisation des grands animaux, et plus on est frappé des traits nombreux de ressemblance qu’ on découvre entre cette organisation et celle de l’ homme . Il n’ y a pour s’ en convaincre qu’ à ouvrir un traité d’ anatomie comparée .

Où seroit donc la raison pourquoi la ressemblance se termineroit précisément à ce que nous en connoissons ? Avant qu’ on se fût éxercé en anatomiecomparée , combien étoit-on ignorant sur les rapports de l’ organisation des animaux avec celle de l’ homme ! Combien ces rapports se sont-ils multipliés, développés, diversifiés lorsque le scalpel, le microscope et les injections sont venus perfectionner toutes les branches de l’ anatomie ! Combien peuvent-elles être perfectionnées encore ! Que sont nos connoissances anatomiques auprès de celles que de nouvelles inventions procureront à nos descendans ! Qu’ il me soit donc permis d’ insérer de tout ceci, que les animaux peuvent avoir avec l’ homme d’ autres traits de ressemblance dont nous ne nous doutons pas le moins du monde. Parmi ces traits qui nous demeurent voilés, ne s’ en rencontreroit-il point un qui seroit rélatif à un état futur ? Quelle difficulté y auroit-il à concevoir, que le véritable siége de l’ ame des bêtes est à peu près de même nature que celui que la suite de mes méditations m’ a porté à attribuer à notre ame ? Je reviens à prier mon lecteur de consulter là-dessus les passages de mes deux ouvrages, que j’ ai déjà cités.

Si l’ on veut bien admettre cette supposition unique, l’ on aura le fondement physique d’ un état futur réservé aux animaux. Le petit corps organique etindestructible, vrai siège de l’ ame, et logé dès le commencement dans le corps grossier et destructible , conservera l’ animal et la personnalité de l’ animal.

Ce petit corps organique peut contenir une multitude d’ organes, qui ne sont point destinés à se développer dans l’ état présent de notre globe, et qui pourront se développer lors qu’ il aura subi cette nouvelle révolution à laquelle il paroît appellé. L’ auteur de la nature travaille aussi en petit qu’ il veut, ou plutôt le grand et le petit ne sont rien par rapport à lui. Connoissons-nous les derniers termes de la division de la matière ? Les matières que nous jugeons les plus subtiles le sont-elles en effet ? L’ animalcule vingt-sept millions de fois plus petit qu’ un ciron , seroit-il le dernier terme de la division organique ? Combien est-il plus raisonnable de penser qu’ il n’ est que le dernier terme de la portée actuelle de nos microscopes ! Combien cet instrument pourra-t-il être perfectionné dans la suite ! L’ antiquité auroit-elle deviné cet animalcule ? Combien est-il d’ animalcules que nous n’ avons garde nous-mêmes de déviner, et à l’ égard desquels celui-ci est un éléphant ! Cet animalcule, qui nous paroît d’ une si effroyable petitesse, a pourtant une multitude d’ organes: il a un cerveau, un coeur ou quelque chose qui en tient lieu: il a des nerfs, et des esprits coulent dans ces nerfs: il a des vaisseaux, et des liqueurs circulent dans ces vaisseaux: quelle-est la proportion du cerveau, du coeur au reste du corps ? Quelle-est la proportion de ce cerveau si effroyablement petit à une de ses parties constituantes ? Combien de fois un globule des esprits est-il contenu dans une de ces parties ? Cet animalcule jouït de la vuë: quelles sont les dimensions de l’ image que les objets peignent au fond de son oeil ? Quelle est la proportion d’ un trait de cette image à l’ image entière ? La lumière la trace, cette image: quelle est donc la petitesse plus effroyable encore d’ un globule de lumière, dont plusieurs millions entrent à la fois, et sans se confondre, dans l’ oeil de l’ animalcule ! Il est assès reconnu par les plus habiles physiciens, que notre globe a été autrefois très différent de ce qu’ il est aujourd’ hui. Toute la géographie physique dépose en faveur de cette vérité: j’ abandonnerois mon sujet, si j’ entrois là-dessus dans quelque détail.

Infirmeroit-on le texte sacré de la genèse , si l’ on avançoit que la création décrite par Moyse, est moins une véritable création, que le recit assès peu circonstancié des degrés successifs d’ une grande révolution que notre globe subissoit alors, et qui étoit suivie de la production de cette multitude d’ êtres divers qui le peuplent aujourd’ hui ? Cette idée ingénieuse d’ un sçavant anglois ne suppose point du tout l’ éternité du monde: la saine philosophie établit comme la révélation l’ éxistence d’ une première cause intelligente , qui a tout préordonné avec la plus profonde sagesse. L’ idée que j’ indique ici tend simplement à reculer à un terme indéfini la naîssance de notre globe. Moyse a pu ne décrire dans l’ ouvrage des six jours, que les phénomènes ou les apparences, telles qu’ elles se seroient offertes aux yeux d’ un spectateur placé alors sur la terre.

Peut-être même que cette sorte de gradation dans le travail des six jours, ne contribuoit pas peu à accroître le plaisir des intelligences qui contemploient cette révolution de notre planète: elle mettoit au moins un certain ordre dans les phénomènes, et l’ ordre plait toujours à l’ intelligence .

Notre globe pouvoit avoir subi bien d’ autres révolutions qui ne nous ont pas été révélées. Il tient à tout le systême astronomique , et les liaisons qui unissent ce globe aux autres corps célestes, et en particulier au soleil et aux comètes, peuvent avoir été la source de beaucoup de révolutions, dont il ne reste aucune trace sensible pour nous, et dont les habitans des mondes voisins ont eu peut-être quelque connoissance. Ces mêmes liaisons prépareront, sans doute, de nouvelles révolutions, cachées encore dans l’ abîme de l’ avenir.

Le grand apôtre des hébreux nous annonce une révolution future, dont le feu sera le principal agent, et qui donnera à notre monde une nouvelle face. Il sera, en quelque sorte, créé de nouveau, et cette nouvelle création y introduira un nouvel ordre de choses, tout différent de celui que nous contemplons à présent.

Rien ne démontre mieux l’ éxistence de l’ intelligence suprême, que ces rapports si nombreux, si variés, si indissolubles qui lient si étroitement toutes les parties de notre monde, et qui en font, pour ainsi dire, une seule et grande machine: mais, cette machine n’ est elle-même aux yeux d’ une philosophie sublime, qu’ une petite rouë dans l’ immense machine de l’ univers. J’ ai tenté d’ esquisser ces rapports dans cette contemplation de la nature que je publiai en 1764; combien cette ébauche si foible, si mesquine rend-elle imparfaitement la beauté et la grandeur de l’ original ! En vertu de ces rapports qui enchaînent toutes les productions de notre globe les unes aux autres et au globe lui-même, il y a lieu de penser, que le systême organique , auquel tous les autres systêmes particuliers se rapportent comme à leur fin , a été originairement calculé sur ces rapports.

Ainsi, ce petit corps organique , que je suppose être le véritable siège de l’ ame des bêtes, peut avoir été préordonné dès le commencement dans un rapport déterminé à la nouvelle révolution que notre globe doit subir.

Un philosophe n’ a pas de peine à comprendre, que Dieu a pu créer des machines organiques que le feu ne sçauroit détruire, et si ce philosophe suppose que ces machines sont construites avec les élémens d’ une matière éthérée ou de quelqu’ autre matière analogue, il aura plus de facilité encore à concevoir la conservation de semblables machines.

Il est donc possible que l’ animal se conserve dans ce petit corps indestructible auquel l’ ame demeure unie après la mort. Les différentes liaisons qu’ il soutenoit avec le corps grossier, et en vertu desquelles il recevoit les impressions du dehors, produisoient dans les fibres qui sont le siège de la mémoire , des déterminations durables, et ces déterminations constituent le fondement physique de la personnalité de l’ animal. C’ est par elles, que l’ état futurconservera plus ou moins de liaisons avec l’ état passé , et que l’ animal pourra sentir l’ accroîssement de son bonheur ou de sa perfection.

Je ne répéterai point ici ce que j’ ai exposé très en détail sur la personnalité de l’ homme et des animaux dans mon essai analytique chap ix, xxiv, xxv. Je ne reviendrai pas non plus à tout ce que j’ ai exposé sur l’ admirable méchanique de la mémoire dans le chap xxii : je compte toujours de parler à des lecteurs de cet ouvrage, et à des lecteurs intelligens qui s’ en sont appropriés les principes et les conséquences.

Je les leur ai retracé en raccourci dans l’ analyse abrégée que j’ ai placée à la tête de ces opuscules , et dans mon petit écrit sur le rappel des idées par les mots .

On n’ a pas vu sans étonnement dans le chapitre ix du tome i de mes considérations sur les corps organisés , et dans les chap viii, ix, x, de la partie vii de ma contemplation de la nature , les étranges révolutions que le poulet subit depuis le moment où il commence à devenir visible, jusqu’ au moment où il se montre sous sa véritable forme. Je ne retracerai pas ici ces révolutions: il me suffira de rappeller à mon lecteur, que lorsque le poulet commence à devenir visible, il apparoît sous une forme qui se rapproche beaucoup de celle d’ un très petit ver.

Sa tête est grosse, et à cette tête tient une manière d’ appendice extrêmement effilé. C’ est pourtant dans cet appendice, si semblable à la queuë d’ un petit ver, que sont contenus le tronc et les extrêmités de l’ animal. Tout cela est étendu en ligne droite et sans mouvement. Le coeur ne paroît d’ abord qu’ un point brun, où l’ on apperçoit de petits mouvemens très promts, alternatifs et continuels. Le coeur se montre ensuite sous la forme singulière d’ un demi-anneau, situé à l’ extérieur du corps.

Il revêt… mais, j’ allois faire sans m’ en appercevoir l’ histoire du poulet .

Si l’ imperfection de notre vuë et de nos instrumens nous permettoient de remonter plus haut dans l’ origine du poulet, nous le trouverions, sans doute, bien plus déguisé encore. Les différentes phases sous lesquelles il se montre à nous successivement, peuvent nous faire juger des diverses révolutions que les corps organisés ont à subir pour parvenir à cette dernière forme par laquelle ils nous sont connus.

Je dis en général les corps organisés ; car les plantes ont aussi leurs révolutions ou leurs phases et nous en suivons à l’ oeil quelques-unes.

Tout ceci nous aide à concevoir les nouvelles formes que les animaux revêtiront dans cet état futur , auquel, je conjecture, qu’ ils sont appellés. Ce petit corpsorganique par lequel leur ame tient actuellement au corps grossier, renferme déja, comme dans un infiniment petit, les élémens de toutes les parties qui composeront ce corps nouveau sous lequel l’ animal se montrera dans son état futur .

Les causes qui opéreront cette révolution de notre globe dont parle l’ apôtre, pourront opérer en même tems, le développement plus ou moins accèléré de tous les animaux concentrés dans ces points organiques , que je pourrois nommer des germes de restitution .

J’ ai assès fait sentir dans mon essai analytique combien l’ organisation influë sur les opérations de l’ ame. On se bornera, si l’ on veut, à ne consulter là-dessus que les articles xv, xvi, xvii de l’ analyse abrégée . De tout ce que j’ ai dit sur ce sujet psychologique , l’ on tirera cette conséquence philosophique; que la perfection de l’ animal dépend principalement du nombre et de la portée de ses sens . Il est d’ autant plus animal , qu’ il a un plus grand nombre desens , et des sens plus exquis.

C’ est par les sens, qu’ il entre, comme l’ homme, en commerce avec la nature: c’ est par eux qu’ il se conserve, se propage et jouït de la plénitude de l’ être.

Plus le nombre des sens est grand, et plus ils manifestent de qualités sensibles à l’ animal.

Plus les sens sont exquis, et plus l’ impression de ces qualités est vive, complette, durable.

La structure et le nombre des membres , leur aptitude à se prêter aux impressions variées des sens, l’ appropriation de leur jeu à ces diverses impressions, la manière dont ils s’ appliquent aux différens corps et les tournent au profit de l’ animal, sont une autre source féconde de la perfection organique .

Quelle énorme distance sépare l’ huitre du singe ! Celle-là semble réduite au sens du toucher , et ne sçait qu’ ouvrir et fermer son écaille. Celui-ci a tous les sens de l’ homme et parvient à l’ imiter.

Si la sagesse adorable qui a présidé à la formation de l’ univers a voulu la plus grande perfection de tous les êtres sentans , (et comment douter de cette volonté dans la bonté suprême ! ) elle aura préformé dans ce petit corps indestructible, vrai siège de l’ ame des bêtes, de nouveaux sens, des sens plus exquis, et des membres appropriés à ces sens. Elle aura approprié les uns et les autres à l’ état futur de notre globe, et cet état, à l’ état futur des animaux.

Un philosophe niera-t-il, que l’ animal ne soit un être perfectible , et perfectible dans un degré illimité ? Donnès à l’ huitre le sens de la vuë dont elle paroît privée, et combien perfectionnerès-vous son être ! Combien ne le perfectionneriès-vous pas davantage en donnant à cet animal si dégradé un plus grand nombre de sens , et des membres rélatifs ! Quelles raisons philosophiques nous imposeroient l’ obligation de croire que la mort est le terme de la durée de l’animal ? Pourquoi un être si perfectible seroit-il anéanti pour toujours, tandis qu’ il possède un principe de perfectibilité dont nous ne sçaurions assigner les bornes ? Indépendamment de ce petit corps indestructible que je suppose, l’ ame , que nous ne pouvons nous empêcher d’ accorder aux bêtes, n’ est-elle pas par son immatérialité hors de l’ atteinte des causes qui opèrent la destruction du corps grossier ? Ne faudroit-il pas une volonté positive du créateur pour qu’ elle cessât d’ être ? Découvrons-nous des raisons solides pourquoi il l’ anéantiroit ? Ne découvrons-nous pas plutôt dans son immense bonté des motifs de la conserver ? Mais; si cette ame a besoin d’ un corps organisé pour continuer à éxercer ses fonctions, il me semble plus raisonnable de penser que ce corps éxiste déjà en petit dans l’ animal, que de supposer que Dieu en créera un nouveau pour les besoins de cette ame. Ceux qui ont un peu étudié mesconsidérations sur les corps organisés sçavent avec quel art merveilleux toutes les productions organiques de la nature ont été préparées de loin par son divin auteur, et quelles sont les loix par lesquelles sa sagesse amène tous les êtres vivans au degré de perfection qui est propre au monde qu’ ils habitent actuellement.

Rappellerai-je ici à mon lecteur l’ enveloppement de la petite plante dans sa graîne, l’ emboîtement du papillon dans la chenille, et la concentration de toutes les parties du poulet dans un point vivant ? Je dois supposer qu’ il a tous ces faits présens à l’ esprit. Si cela n’ étoit point, je le prierois de relire les chapitres ix et x du tome i de mes corps organisés , ou les parties vii et ix de ma contemplation .

On comprend de reste par tout ce que je viens de crayonner, qu’ il ne faudroit pas s’ imaginer, que les animaux auront dans leur état futur la même forme, la même structure, les mêmes parties, la même consistence, la même grandeur que nous leur voyons dans leur état actuel. Ils seront alors aussi différens de ce qu’ ils sont aujourd’ hui, que l’ état de notre globe différera de son état présent. S’ il nous étoit permis de contempler dès à présent cette ravissante scène de métamorphoses, je me persuade facilement, que nous ne pourrions reconnoître aucune des espèces d’ animaux qui nous sont aujourd’ hui les plus familières: elles seroient trop travesties à nos yeux. Nous contemplerions un monde tout nouveau, un ensemble de choses dont nous ne sçaurions nous faire actuellement aucune idée. Réüssirions-nous à déviner les habitans de la lune, à nous peindre leurs figures, leurs mouvemens, etc. ? Et quand nos télescopes seroient assés perfectionnés pour nous les découvrir, leur trouverions-nous ici-bas des analogues ? Si nous partons toujours de la supposition de ce petit corpséthéré qui renferme infiniment en petit tous les organes de l’ animal futur , nous conjecturerons que le corps des animaux dans leur nouvel état, sera composé d’ une matière, dont la rareté et l’ organisation le mettront à l’ abri des altérations qui surviennent au corps grossier et qui tendent continuellement à le détruire de tant de manières différentes.

Le nouveau corps n’ éxigera pas, sans doute, les mêmes réparations que le corps actuel éxige. Il possédera une méchanique bien supérieure à celle que nous admirons dans ce dernier.

Il n’ y a pas d’ apparence que les animaux propagent dans leur état futur ; mais, si l’ imagination se plaisoit à y admettre une sorte de propagation à nous entièrement inconnue, je dirois que les sources de cette propagation éxisteroient déjà dans le petit corps éthéré .

Cependant, si l’ on y réfléchit un peu, on trouvera, que des êtres-mixtes appellés à cette sorte d’ immortalité , ne paroîssent pas devoir se propager après y être parvenus. Il est au moins bien évident, que les différentes espèces de propagations , que nous connoissons, et qui sont propres à l’ état actuel de notre monde, ont pour fin principale de donner aux espèces une immortalité dont les individus ne peuvent jouïr.

avril 1768.

PARTIE 2

suite des idées sur l’ état futur des animaux.

Comment l’ animal peut s’ élever à une plus grande perfection.

Nous comparons entr’ elles nos idées de tout genre: nous les multiplions et les diversifions ainsi presque à l’ infini. Nous revêtons nos idées de signes ou determes qui les représentent: nous les représentons encore par des sons articulés , dont l’ assemblage et la combinaison constituent la parole ou le langage .

Par ces admirables opérations de notre esprit, nous parvenons à généraliser toutes nos idées, et à nous élever par degrés aux notions les plus abstraites et les plus sublimes.

La parole paroît être le caractère qui distingue le plus l’ homme de la bête . Le vulgaire qui la prête si libéralement aux animaux, la leur refuseroit, s’ il étoit capable de réfléchir sur de pareils sujets. Il croit bonnement que le perroquet parle , parce qu’ il profère des sons articulés ; mais, le vulgaire ne sçait pas, que parler n’ est point simplement proférer des sons articulés ; c’ est sur tout lier à ces sons les idées qu’ ils sont destinés à représenter . Or, qui ne voit à présent, que le perroquet auquel on peut enseigner si facilement à prononcer des mots métaphysiques, ne sçauroit lier à ces mots les idées abstraites dont ils sont les signes ? J’ ai exposé en raccourci dans les chapitres xiv, xv, xvi de mon essai analytique tout ce qui concerne ces belles opérations de notre esprit par lesquelles il parvient à généraliser ses idées. J’ ai montré assés en détail en quoi consiste la méchanique des abstractions de tout genre. J’ ose me flatter, que ceux de mes lecteurs qui posséderont à fond ces chapitres, tiendront fortement les plus grands principes de la psychologie et de la logique . Je me suis un peu étendu sur le langage des bêtes dans les chapitres xxvii et xxviii de la partie xii de ma contemplation .

C’ est la mémoire qui est chargée du dépôt des mots . C’ est elle encore qui lie les idées aux mots qui en sont les signes. Cent et cent expériences démontrent que la mémoire a été attachée au corps . Nous observons qu’ elle dépend beaucoup de l’ âge, de la disposition actuelle des organes, et de certains procédés purement physiques . Des accidens subits l’ affoiblissent, et même la détruisent entièrement.

Les annales de la médecine sont pleines de faits qui ne constatent que trop ces vérités assés humiliantes.

Nous ne sçaurions douter le moins du monde, que les animaux ne soient doués de mémoire . Que de preuves, et de preuves variées plusieurs espèces ne nous donnent-elles point d’ une mémoire dont nous admirons la fidélité et la ténacité ! C’ est même sur cette mémoire que repose principalement l’ éducation que nous parvenons à donner à ces espèces, et qui développe et perfectionne à un si haut point toutes leurs qualités naturelles.

L’ éléphant , le chien , le cheval en sont des éxemples frappans. Nous accoûtumons ces espéces si dociles à lier certaines actions à certains mots que nous leur faisons entendre: nous les dirigeons ainsi par le seul secours de la voix, et nous leur commandons comme à des domestiques fidèles à éxécuter promptement nos volontés.

Mais, cette faculté d’ associer certains mouvemens à certains sons est resserrée chez ces animaux dans des bornes fort étroites, et leur dictionnaire est toujours fort court. Ils ont bien des sensations de différens genres; leur mémoire en conserve le souvenir: ils comparent jusqu’ à un certain point ces sensations, et de ces comparaisons plus ou moins multipliées naît un air d’ intelligence, qui trompe des yeux peu philosophiques. Mais; ils ne parviennent point à généraliser , comme nous, leurs idées: ils ne s’ élévent point aux notions abstraites : ils n’ ont point l’ usage de la parole .

” l’ usage des signes artificiels , disois-je dans le paragraphe 268 de mon essai analytique , est fort resserré chez les animaux . On les accoûtume bien à lierune certaine action, un certain objet, à un certain son, à un certain mot; mais ils ne parviennent point à généraliser leurs idées. S’ ils y parvenoient, les opérations de chaque espèce ne seroient pas si uniformes, et les castors d’ aujourd’ hui ne bâtiroient pas comme ceux d’ autrefois.

” les animaux , disois-je encore dans le paragraphe 270, ont comme nous, des idées simples et des idées concrettes , s’ ils ne généralisent point, comme nous, leurs idées, si les opérations des individus de chaque espèce sont uniformes , ce n’ est pas précisément parce que les animaux manquent de signes : les signes ne donnent pas la faculté d’ abstraire; ils ne font que la perfectionner.

Mais, la faculté d’ abstraire tient à l’ attention . L’ attention est une modification de l’ activité de l’ ame, et cette activité est de sa nature indéterminée ; il lui faut des motifs pour qu’ elle se déploye. Si l’ auteur de la nature a voulu que la sensibilité des animaux fut rélative à ce que demandoit la conservation de leur être; leur attentivité , (je prie que l’ on me passe ce mot) aura été renfermée dans les limites de leurs besoins. Ils auront été rendus capables de former des abstractions sensibles , et ils n’ auront pu s’ élever aux notions. ” j’ ai fait voir en plusieurs endroits de l’ ouvrage que je viens de citer, et dans l’ analyse abrégée , que l’ éxercice de toutes les facultés de notre ame dépend plus ou moins de l’ organisation . Notre cerveau a donc été organisé dans un rapport direct à ces merveilleuses opérations de notre esprit par lesquelles il s’ éléve graduellement jusqu’ aux idées les plus généralisées ou les plus abstraites .

La multiplicité et la diversité prodigieuses d’ idées qui naîssent des différentes opérations de notre esprit, peuvent nous faire juger de l’ art étonnant avec lequel l’ organe immédiat de nos pensées a été construit, et du nombre presqu’ infini de pièces, et de pièces très variées qui entrent dans la composition de cette surprenante machine, qui incorpore, pour ainsi dire, à l’ ame d’ un sçavant l’ abrégé de la nature.

Nous sommes donc acheminés à penser, que l’ organisation du cerveau des animaux, différe essentiellement de celle du cerveau de l’ homme.

Nous ne risquerons guères de nous tromper en jugeant de la perfection rélative des deux machines par leurs opérations. Combien les opérations du cerveau de l’ homme sont-elles supérieures à celles du cerveau de la brute ! Combien la raison l’ emporte-t-elle sur l’ instinct ! Retracerai-je ici ce tableau de l’ humanité, que j’ ai essayé de crayonner dans la partie iv de ma contemplation de la nature ? Reviendrai-je encore à faire sentir, combien l’ amour du merveilleux avoit séduit ces écrivains qui ont attribué aux animaux une intelligence qui ne convient qu’ à l’ homme, parce qu’ il est le seul être sur la terre, qui puisse s’ élever aux abstractions intellectuelles . On voudra bien consulter sur une matière si philosophique, les paragraphes 774, 775, 776, 777 de mon essai analytique , et les chapitres i, xix, xxii, xxv, xxvii de la partie xi de ma contemplation , et les chapitres xii, xxxii, xxxiii du même ouvrage.

Si l’ on médite ces chapitres autant qu’ ils demandent à l’ être, on reconnoîtra, je m’ assure, qu’ on ne s’ étoit pas fait des idées assés justes de cet instinct , qu’ on s’ étoit trop plu à ennoblir. L’ esprit philosophique , qui semble si répandu aujourd’ hui, est beaucoup plus rare qu’ on ne pense: c’ est qu’ il ne consiste point dans des idées assés vagues, à demi digérées, et revêtues d’ un appareil métaphysique, qui ne sçauroit en imposer à des têtes vraiment métaphysiques. L’ esprit philosophique consiste principalement dans l’ analyse des faits, dans le discernement de ces faits, dans leurs comparaisons, dans l’ art d’ en tirer des conséquences, de les enchaîner les unes aux autres, et de s’ élever ainsi à des principes qui ne soient que des résultats naturels des faits les mieux observés.

Il paroît donc, que le cerveau de la brute est une machine incomparablement plus simple que le cerveau de l’ homme. La construction des machines animalesa été calculée sur le nombre et la diversité des effets qu’ elles devoient produire, rélativement à la place qui étoit assignée à chaque espèce dans le systême de l’ animalité . Le cerveau du singe , beaucoup moins composé que celui de l’ homme , l’ est incomparablement davantage que celui de l’ huitre .

Un génie un peu hardi, et qui sçait manier ses sujets avec autant d’ art que d’ agrément, a cru faire un pas très philosophique, en découvrant que le cheval ne différe de l’ homme que par la botte . Il lui a paru, que si les pieds du cheval, au lieu d’ être terminés par une corne infléxible, l’ étoient par des doigs souples, ce quadrupède atteindroit bientôt à la sphère de l’ homme. Je doute qu’ un philosophe, qui aura un peu approfondi la nature de l’ animal, applaudisse à la découverte de cet auteur ingénieux, dont le mérite personnel ne doit point être confondu avec les opinions. Il n’ avoit pas considéré, qu’ un animalquelconque est un systême particulier , dont toutes les parties sont en rapport ou harmoniques entr’ elles. Le cerveau du cheval répond à sa botte , comme le cheval lui-même répond à la place qu’ il tient dans le systême organique . Si la botte du quadrupède venoit à se convertir en doigts fléxibles, il n’ en demeureroit pas moins incapable de généraliser ses sensations ; c’ est que la botte subsisteroit dans le cerveau: je veux dire, que le cerveau manqueroit toujours de cette admirable organisation qui met l’ ame de l’ homme à portée de généraliser toutes ses idées. Et si l’ on vouloit, que le cerveau du cheval subit un changement proportionnel à celui de ses pieds, je dirois que ce ne seroit plus un cheval ; mais, un autre quadrupède auquel il faudroit imposer un nouveau nom.

Le changement prodigieux que tout ceci supposeroit dans l’ organisation de l’ animal, s’ opérera pourtant un jour, si mes idées sur l’ état futur des animaux sont vrayes. Je suis bien éloigné de les donner pour telles ; mais, je présente aux yeux de mon lecteur une perspective étendue et variée, et que l’ esprit philosophique ne dédaignera pas de contempler.

Il a déjà pénétré tout ce qu’ il me reste à dire; car les principes que j’ ai posés sont féconds en conséquences.

PARTIE 3

Suite des idées sur l’ état futur des animaux.

Autres considérations sur la perfection future de l’ animal.

Réponses à quelques questions.

Si, comme je le disois, un philosophe ne peut douter, que l’ animal ne soit un être très perfectible ; s’ il est dans le caractère de la souveraine bonté de vouloir l’ accroîssement du bonheur de toutes ses créatures; si cet accroîssement est inséparable de celui de la perfection corporelle et de la perfectionspirituelle : si enfin, nous ne découvrons aucune raison solide pourquoi la mort seroit le terme de la vie de l’ animal ; ne sommes-nous pas fondés à en insérer, que l’ animal est appellé à une perfection , dont les principes organiques éxistoient dès le commencement, et dont le développement est réservé à l’état futur de notre globe ? Il est assurément très possible, que ce qui manque actuellement au cerveau grossier de l’ animal, pour qu’ il parvienne àgénéraliser ses idées, éxiste déjà dans ce petit corps éthéré , qui est le véritable siège de l’ ame.

Ce petit corps peut renfermer l’ abrégé d’ un systême organique très composé, analogue à celui auquel l’ homme doit ici-bas sa suprême élévation sur tous les animaux.

Le développement plus ou moins accèléré de ce systême organique fera revêtir à l’ animal un nouvel être. Non seulement ses sens actuels seront perfectionnés; mais, il est possible qu’ il acquierre encore de nouveaux sens, et avec eux de nouveaux principes de vie et d’ action. Ses perceptions et ses opérations se multiplieront et se diversifieront dans un degré indéfini.

L’ état où se trouvera alors notre globe, et qui sera éxactement rélatif à cette grande métamorphose de l’ animal, lui fournira une abondante source de plaisirs divers, et de quoi perfectionner de plus en plus toutes ses facultés.

Pourquoi cette perfectibilité de l’ animal, ne comporteroit-elle point qu’ il s’ élevât enfin jusqu’ à la connoissance de l’ auteur de sa vie ? Combien la bonté ineffable du grand être le sollicite-t-elle à se manifester à toutes les créatures sentantes et intelligentes ! Pourquoi…

mais, il vaut mieux que je laisse aux ames sensibles à finir un tableau que la bienveuillance universelle se plaît à crayonner, parce qu’ elle aime à faire le plus d’ heureux qu’ il est possible.

Les liaisons que le corps indestructible soûtenoit avec le corps périssable , assureront à l’ animal la conservation de son identité personnelle . Le souvenir de son état passé liera cet état avec l’ état futur : il comparera ces deux états , et de cette comparaison naîtra le sentiment de l’ accroîssement de son bonheur.

Ce sentiment sera lui-même un accroîssement de bonheur; car c’ est être plus heureux encore que de sentir qu’ on l’ est d’ avantage.

Il est bien évident, que si l’ animal parvenoit à son nouvel état sans conserver aucun souvenir du précédent , ce seroit par rapport à lui-même un être toutnouveau qui jouïroit de cet état, et point du tout le même être ou la même personne . Il seroit, pour ainsi dire, créé de nouveau.

L’ ancienne et ingénieuse doctrine de la métempsycose ou de la transmigration des ames n’ étoit pas aussi philosophique qu’ elle a paru l’ être à quelques sectateurs de l’ antiquité : c’ est qu’ une grande érudition n’ est pas toujours accompagnée d’ un grand fond de bonne philosophie.

J’ ai dit, qu’ il étoit assés prouvé que la mémoire a son siège dans le corps: une ame qui transmigreroit d’ un corps dans un autre n’ y conserveroit donc aucun souvenir de son état précédent . Je me borne à renvoyer là-dessus aux articles xv, xvi, xvii, xviii de l’ analyse abrégée . J’ ai montré en un grand nombre d’ endroits de mes corps organisés et de ma contemplation , qu’ il est très probable, que tous les corps organisés prééxistent très en petit dans des germes ou corpuscules organiques . Il est donc bien vraisemblable que les ames y prééxistent aussi. Jugeroit-on plus philosophique d’ infuser à point nommé une ame dans un germe, tandis que cette ame auroit pu être unie à ce germe dès le commencement, et par un acte unique de cette volonté adorable, qui appelle les choses qui ne sont point, comme si elles étoient ? Il me paroît donc, que la métempsycose n’ a pu être admise que par des hommes qui ne s’ étoient pas occupé du psychologique des êtres-mixtes . La philosophie rationnelle n’ étoit pas née lorsque Pythagore transporta ce dogme des Indes dans la Grèce.

Je me suis beaucoup arrêté dans ma contemplation à considérer cette merveilleuse gradation qui règne entre tous les êtres vivans, depuis le lychen et lepolype , jusqu’ au cédre et à l’ homme . Le métaphysicien peut trouver dans la loi de continuité la raison de cette progression ; le naturaliste se borne à l’ établir sur les faits. Chaque espèce a ses caractères propres, qui la distinguent de toute autre. L’ ensemble de ses caractères constitue l’ essence nominale de l’ espèce. Le naturaliste recherche ces caractères; il les étudie, les décrit, et en compose ces sçavantes nomenclatures , connues sous les noms de botaniqueet de zoologie . C’ est en s’ efforçant à ranger toutes les productions organiques en classes , en genres et en espèces , que le naturaliste s’ apperçoit que lesdivisions de la nature ne sont point tranchées comme celles de l’ art; il observe, qu’ entre deux classes ou deux genres voisins, il est des espèces mitoyennes, qui semblent n’ appartenir pas plus à l’ un qu’ à l’ autre, et qui dérangent plus ou moins ses distributions méthodiques .

La même progression que nous découvrons aujourd’ hui entre les différens ordres d’ êtres organisés, s’ observera, sans doute, dans l’ état futur de notre globe: mais, elle suivra d’ autres proportions, qui seront déterminées par le degré de perfectibilité de chaque espèce.

L’ homme , transporté alors dans un autre séjour plus assorti à l’ éminence de ses facultés, laissera au singe ou à l’ éléphant cette première place qu’ il occupoit parmi les animaux de notre planéte. Dans cette restitution universelle des animaux, il pourra donc se trouver chés les singes ou les éléphants des Newtons et des Leibnitzs; chés les castors , des Perraults et des Vaubans, etc.

Les espèces les plus inférieures, comme les huitres , les polypes , etc. Seront aux espèces les plus élevées de cette nouvelle hiérarchie, comme les oiseauxet les quadrupèdes sont à l’ homme dans l’ hiérarchie actuelle.

Peut-être encore qu’ il y aura un progrès continuel et plus ou moins lent de toutes les espèces vers une perfection supérieure; ensorte que tous les degrés de l’ échelle seront continuellement variables dans un rapport déterminé et constant: je veux dire, que la mutabilité de chaque degré aura toujours sa raison dans le degré qui aura précédé immédiatement.

Malgré tous les efforts de nos épigénésistes modernes, je ne vois pas qu’ ils ayent le moins du monde réüssi à expliquer méchaniquement la première formation des êtres vivans. Ceux qui ont lu avec quelqu’ attention mes deux derniers ouvrages, et en particulier les chapitres viii, ix, x, xi de la partie vii de ma contemplation , n’ ont pas besoin que je leur rappelle les différentes preuves que l’ histoire naturelle et la physiologie nous fournissent de la prééxistencedes êtres vivans.

Mais; si tout a été préformé dès le commencement; si rien n’ est engendré ; si ce que nous nommons improprement une génération , n’ est que le principe d’ un développement , qui rendra visible et palpable, ce qui étoit auparavant invisible et impalpable; il faut de deux choses l’ une, ou que les germes ayent été originairement emboîtés les uns dans les autres, ou qu’ ils ayent été originairement disséminés dans toutes les parties de la nature.

Je n’ ai point décidé entre l’ emboîtement et la dissémination : j’ ai seulement laissé entendre que j’ inclinois vers l’ emboîtement. J’ ai dit, qu’ il me paroîssoit une des plus belles victoires que l’ entendement-pur ait remporté sur les sens. J’ ai montré, combien il est absurde d’ opposer à cette hypothèse des calculs qui n’ effrayent que l’ imagination, et qu’ une raison éclairée réduit facilement à leur juste valeur.

Mais; si tous les êtres organisés ont été préformés dès le commencement, que deviennent tant de milliards de germes, qui ne parviennent point à se développer dans l’ état présent de notre monde ? Combien de milliards de germes de quadrupèdes, d’ oiseaux, de poissons, de reptiles, etc. Qui ne se développent point, qui pourtant sont organisés avec un art infini, et à qui rien ne manque pour jouïr de la plénitude de l’ être, que d’ être fécondés ou d’ être conservés après l’ avoir été ? Mon lecteur a déjà deviné ma réponse: chacun de ces germes renferme un autre germe impérissable, qui ne se développera que dans l’ état futur de notre planète. Rien ne se perd dans les immenses magazins de la nature; tout y a son emploi, sa fin, et la meilleure fin possible.

On demandera encore, que devient ce germe impérissable, lorsque l’ animal meurt , et que le corps grossier tombe en poudre ? Je ne pense pas, qu’ il soit fort difficile de répondre à cette question. Des germes indestructibles peuvent être dispersés, sans inconvénient, dans tous les corps particuliers qui nous environnent.

Ils peuvent séjourner dans tel ou tel corps jusqu’ au moment de sa décomposition; passer ensuite sans la moindre altération dans un autre corps; de celui-ci dans un troisiéme; etc. Je conçois, avec la plus grande facilité, que le germe d’ un éléphant peut se loger d’ abord dans une molécule de terre, passer de là dans le bouton d’ un fruit; de celui-ci, dans la cuisse d’ une mitte; etc. Il ne faut pas que l’ imagination qui veut tout peindre et tout palper, entreprenne de juger des choses qui sont uniquement du ressort de la raison, et qui ne peuvent être apperçues que par un oeil philosophique.

Le répéterai-je encore ? Combien est-il facile, que des germes, tels que je les suppose, bravent les efforts de tous les élémens et de tous les siècles, et arrivent enfin à cet état de perfection auquel ils ont été prédestinés par cette sagesse profonde, qui a enchaîné le passé au présent, le présent à l’ avenir, l’ avenir à l’ éternité ! Il y aura cette différence entre les animaux qui ne seront point nés sous l’ oeconomie présente de notre monde et ceux de même espèce qui y auront vécu; que les premiers naitront, pour ainsi dire, table rase sous l’ oeconomie future. Comme leur cerveau n’ aura pu recevoir aucune impression des objets extérieurs, il ne retracera à l’ ame aucun souvenir . Elle ne comparera donc pas son état présent à un état passé qui n’ aura point éxisté pour elle.

Elle n’ aura donc point ce sentiment de l’ accroîssement du bonheur, qui naît de la comparaison dont je parle. Mais; cette table rase se convertira bientôt en un riche tableau, qui représentera avec précision une multitude d’ objets divers. à peine l’ animal sera-t-il parvenu à la vie, que ses sens s’ ouvriront à une infinité d’ impressions dont la vivacité et la variété accroîtront sans cesse ses plaisirs, et mettront en valeur toutes ses facultés.

PARTIE 4

Application aux plantes.

J’ ai rassemblé dans la partie x de ma contemplation , les traits si nombreux, si diversifiés, si frappans qui rapprochent les plantes des animaux , et qui semblent ne faire des unes et des autres qu’ une seule classe d’ êtres organisés . Je me suis attaché à démontrer combien il est difficile d’ assigner lecaractère qui distingue essentiellement le végétal de l’ animal , et combien la logique du naturaliste doit être sévère dans une recherche aussi délicate. Cela m’ a conduit à un éxamen assés approfondi du caractère qu’ on a coûtume de tirer de la faculté de sentir . J’ y ai fait passer en revuë sous les yeux de mon lecteur ces curieuses expériences que j’ ai décrites en détail dans mon livre sur l’ usage des feuilles dans les plantes , et qui paroîssent indiquer, que les végétaux éxercent des mouvemens spontanés rélatifs à leurs besoins et aux circonstances.

Je n’ ai pas entrepris de prouver, que les plantes sont douées de sentiment : j’ aurois choqué moi-même cette logique éxacte que j’ essayois d’ appliquer à mon sujet. J’ ai assés insinué, que tous ces mouvemens, si dignes de l’ attention de l’ observateur, peuvent dépendre d’ une méchanique secrette et très simple. Mon imagination n’ étoit pas faite pour tout animaliser , comme celle de l’ ingénieux auteur du roman de la nature . J’ ai donc terminé mon éxamen en ces termes.

” le lecteur judicieux comprend assés, que je n’ ai voulu que faire sentir, par une fiction, combien nos jugemens sur l’ insensibilité des plantes sont hazardés. Je n’ ai pas prétendu prouver, que les plantes sont sensibles ; mais j’ ai voulu montrer qu’ il n’ est pas prouvé qu’ elles ne le sont point. ” si donc il n’ est point prouvé que les plantes ne sont pas sensibles , il est possible qu’ elles le soient ; et s’ il est possible qu’ elles le soient, il l’ est encore, que leur sensibilité se développe et se perfectionne d’ avantage dans un autre état.

Je le disois dans l’ ouvrage que je viens de citer: ” nous voyons le sentiment décroître par degrés de l’ homme à l’ ortie ou à la moule; et nous-nous persuadons qu’ il s’ arrête là, en regardant ces derniers animaux comme les moins parfaits. Mais il y a peut-être encore bien des degrés entre le sentiment de la moule et celui de la plante. Il y en a, peut-être, encore d’ avantage entre la plante la plus sensible et celle qui l’ est le moins. Les gradations que nous observons par tout, devroient nous persuader cette philosophie: le nouveau degré de beauté qu’ elle paroît ajoûter au systême du monde, et le plaisir qu’ il y a à multiplier les êtres sentans, devroient encore contribuer à nous le faire admettre. J’ avouerois donc volontiers que cette philosophie est fort de mon goût.

J’ aime à me persuader que ces fleurs qui parent nos campagnes et nos jardins d’ un éclat toujours nouveau, ces arbres fruitiers dont les fruits affectent si agréablement nos yeux et notre palais, ces arbres majestueux qui composent ces vastes forêts que les tems semblent avoir respectées, sont autant d’ êtres sentans qui goûtent à leur manière les douceurs de l’ éxistence. ” j’ ajoûtois immédiatement après: ” nous avons vu qu’ on ne trouvoit dans la plante aucun organe propre au sentiment: mais si la nature a dû faire servir le même instrument à plusieurs fins; si elle a dû éviter de multiplier les piéces, c’ est assurément dans la construction de machines extrêmement simples, tel que l’ est le corps d’ une plante. Des vaisseaux que nous croyons destinés uniquement à conduire l’ air ou la sève, peuvent être encore dans la plante le siège du sentiment ou de quelqu’ autre faculté dont nous n’ avons point d’ idée. Les nerfs de la plante différent, sans doute, autant de ceux de l’ animal, que la structure de celle-là différe de la structure de celui-ci. ” mon lecteur sera mieux placé encore pour juger de ceci, s’ il prend la peine de relire en entier les chapitres xxx et xxxi de cette partie x de l’ ouvrage. Si après cette lecture, il demeure convaincu, comme je le suis, que l’ insensibilité des plantes n’ est point du tout démontrée; je lui demanderois, si dans la supposition qu’ elles sont douées d’ une certaine sensibilité , je ne pourrois pas leur appliquer ce que je viens d’ exposer sur la restitution future des animaux ? Dans la supposition dont il s’ agit, choquerois-je la bonne philosophie, en admettant que la plante est aussi un être très perfectible ? En effet; combien est-il facile, que la sensibilité la plus resserrée, la plus imparfaite s’ étende, se développe, se perfectionne par le simple accroîssement de perfections des organes, et sur tout par l’ intervention de nouveaux organes ! Si la plante est sensible , elle a une ame , qui est le principe du sentiment; car le sentiment ne sçauroit appartenir à la seule organisation.

La plante sera donc un être-mixte .

Découvrons-nous quelque raison solide pourquoi l’ ame de la plante seroit dépourvue de toute espéce d’ activité ? Par tout où nous parvenons à démêler des traits de sensibilité , nous parvenons aussi à y démêler des mouvemens correspondans. Il est naturel qu’ un être-mixte susceptible de plaisir et de douleurpuisse rechercher l’ un et fuir l’ autre. Mais; si sa sensibilité est très foible, ses plaisirs et ses douleurs seront aussi très foibles, et les mouvemens qui correspondront à ces différentes impressions, leur seront proportionels.

Je ne rechercherai point quel est le siège de l’ ame dans la plante : je ne connois aucun moyen de parvenir à cette découverte. Les physiciens qui ont le plus étudié la structure des plantes sçavent assés combien leur anatomie est encore imparfaite. Je le faisois remarquer au commencement du chap xxvi de la partie x de ma contemplation . ” il n’ est pas aussi facile, disois-je dans cet endroit, de comparer les plantes et les animaux dans leurs formes intérieures ou leur structure , qu’ il l’ est de les comparer dans leurs formes extérieures . Nous pouvons juger de celles-ci sur un simple coup d’ oeil; il faut toujours une certaine attention, et souvent le secours de divers instrumens pour juger de celles-là. Nous pénétrons, ce semble, plus difficilement dans l’ intérieur d’ une plante, que dans celui d’ un animal. Là, tout paroît plus confondu, plus uniforme, plus fin, moins animé. Ici tout paroît se démêler mieux, soit parce que la forme, le tissu, la couleur et la situation des différentes parties y présentent plus de variétés, soit parce que le jeu des principaux viscères y est toujours plus ou moins sensible. Le microscope, le scalpel et les injections qui nous conduisent si loin dans l’ anatomie des animaux, refusent souvent de nous servir, ou ne nous servent qu’ imparfaitement dans celle des plantes. Il est vrai aussi que cette partie de l’ oeconomie organique a été moins étudiée que celle qui a les animaux pour objet. La structure de ces derniers nous intéressoit davantage par ses rapports avec celle de notre propre corps. ” je me bornerai donc à dire, que si la plante a une ame , cette ame a un siège rélatif à la nature particulière de cet être-mixte .

Ce siège , quel qu’ il soit, peut renfermer un germe impérissable , qui conservera l’ être de la plante et le fera survivre à la destruction de ce corps visible et palpable, qui est l’ objet actuel des curieuses recherches du botaniste et du physicien. Arrêterons-nous toujours nos regards sur ce qui frappe nos sens ? La raison du philosophe ne percera-t-elle point au delà ? Si l’ être de la plante , a été attaché à un germe incorruptible , ce germe peut renfermer, comme celui de l’ animal , les élémens de nouveaux organes, qui perfectionneront, développeront et ennobliront les facultés de cet être. Je ne puis dire à quel degré il s’ élévera dans l’ échelle de l’ animalité : il me suffit d’ appercevoir la possibilité de cette élévation, et par elle un accroîssement de beauté dans le règne organique.

En général; on a beaucoup de peine à se persuader la possibilité que les plantes soient des êtres sentans . Comme elles ne changent jamais de place, et que leurs formes n’ ont rien de commun avec celles des animaux qui nous sont les plus connus, il n’ y a pas moyen de croire qu’ elles puissent participer un peu à l’ animalité . Le moyen, en effet, de soupçonner quelque rapport en ce genre entre une violette et un papillon , entre un poirier et un cheval ! Nous ne jugeons ordinairement des êtres que par des comparaisons assés grossiéres. Nous les comparons de gros en gros dans leur forme et dans leur structure, et si cet éxamen superficiel ne nous offre aucun trait de similitude, nous ne nous avisons guères d’ en soupçonner.

Cependant, combien éxiste-t-il d’ espèces d’ animaux qui, pendant tout le cours de leur vie, ne changent pas plus de place que les plantes ! Combien en est-il dont les mouvemens ne sont ni plus variés ni plus spontanés en apparence, que le sont ceux de quantité de plantes, que j’ ai décrits et fait admirer dans mon livre sur l’ usage des feuilles ! Enfin; combien est-il d’ espèces d’ animaux dont la forme et la structure ne ressemblent pas le moins du monde à ce modèle imaginaire que nous nous formons de ce qu’ il nous plaît de nommer un animal ! Si l’ on a un peu médité ces considérations philosophiques au sujet des polypes , qui font la matière des trois derniers chapitres de la partie viii de ma contemplation , l’ on comprendra mieux tout ce que je ne fais qu’ indiquer ici. Ces chapitres renferment une espèce de logique à l’ usage du naturaliste, et qui me paroîssoit lui manquer.

Je passe sous silence les séxes, tantôt réünis, tantôt séparés, et ces admirables reproductions de différens genres, qui rapprochent si fort le végétal de l’animal .

J’ ai renvoyé mon lecteur sur tout cela et sur bien d’ autres traits d’ analogie tout aussi frappans, à mon parallèle des plantes et des animaux. Contemp. part x.

ôtons à un animal peu connu tous les moyens de nous manifester qu’ il est un animal : privons-le de tous ses membres; réduisons-le aux seuls mouvemens qui se font dans son intérieur; comment devineroit-on alors sa véritable nature ? Il est une foule d’ animaux qui se déguisent autant à nos yeux, et qui ne peuvent être reconnus que par les observateurs les plus attentifs et les plus industrieux. Quel n’ est point aussi le déguisement de certaines plantes ! N’ a-t-il pas fallu toute la sagacité des botanistes pour s’ assurer de la véritable nature des moisissures , des lychens , des champignons , des truffes , etc.

Les plantes ne seroient-elles donc point dans le cas de ces animaux beaucoup trop déguisés pour que nous puissions les reconnoître ? C’ est une réfléxion que je faisois dans le chap xxx de la partie x de ma contemplation .

” l’ expression du sentiment, disois-je, est rélative aux organes qui le manifestent. Les plantes sont dans une entière impuissance de nous faire connoître leur sentiment, ce sentiment est extrêmement foible, peut-être, sans volonté et sans désir, puisque l’ impuissance où elles sont de nous le manifester, provient de leur organisation, et qu’ il y a lieu de penser, que le degré de perfection spirituelle répond au degré de perfection corporelle . ” mais; ce que nous avions regardé jusqu’ ici comme animal est un tout unique . Un singe , un éléphant , un chien sont bien des composés : ces composés sont bien formés de l’ assemblage d’ une multitude de pièces très différentes entr’ elles: mais, ces pièces ne sont pas autant d’ animaux : elles concourent seulement par leur réünion et par leurs rapports divers à former ce tout individuel que nous nommons un animal . Ces pièces séparées de leur tout ne le représentent point en petit; elles ne peuvent point reproduire ce tout.

La plante a été construite sur un tout autre modèle. Un arbre n’ est un tout unique que dans un sens métaphysique. Il est réellement composé d’ autant d’ arbres et d’ arbrisseaux, qu’ il a de branches et de rameaux. Tous ces arbres et tous ces arbrisseaux, sont, pour ainsi dire, greffés les uns aux autres, sont alimentés les uns par les autres, et tiennent ainsi à l’ arbre principal par une infinité de communications. Chaque arbre, secondaire, chaque arbrisseau, chaque sous-arbrisseau a ses organes et sa vie propres: il est lui-même, un petit tout individuel , qui représente plus ou moins en raccourci le grand tout dont il fait partie.

Ceci est plus éxact qu’ on ne l’ imagineroit d’ abord.

Chaque branche, chaque rameau, chaque ramuncule , et même chaque feuille sont si bien des arbres en petit, que détachés du grand arbre, et plantés en terre avec certaines précautions, ils peuvent y végéter par eux-mêmes et y faire de nouvelles productions. C’ est que les organes essentiels à la vie, sont répandus dans tout le corps de la plante. Les mêmes organes essentiels qu’ on découvre dans le tronc d’ un arbre, on les retrouve dans les branches, dans les rameaux et même jusques dans les feuilles.

Un arbre est donc une production organique beaucoup plus singulière qu’ on ne le pense communément. Il est un assemblage d’ une multitude de productions organiques subordonnées, liées étroitement les unes aux autres, qui participent toutes à une vie et à des besoins communs, et dont chacune a sa vie, ses besoins et ses fonctions propres. Un arbre est ainsi une sorte de société organique , dont tous les individus travaillent au bien commun de la société, en même tems qu’ ils procurent leur bien particulier.

Celui qui a fait l’ arbre auroit pu faire éxister à part chaque branche, chaque rameau, chaque feuille: il en auroit fait ainsi autant d’ êtres isolés et distincts. Il a préféré de les réünir dans le même assemblage, dans une même société, de les assujettir les uns aux autres pour différentes fins, et sans doute que les besoins de l’ homme et ceux des animaux entroient dans ces fins.

Si donc l’ arbre est doué d’ un certain degré de sentiment , chacun des petits arbres dont il est composé aura aussi son degré de sentiment , comme il a sa vie et ses besoins propres.

Il y aura donc dans chacun de ces petits arbres un siège du sentiment, et ce siège renfermera un germe indestructible, destiné à conserver l’ être du végétal, et à le restituer un jour sous une nouvelle forme.

Il est possible que l’ état futur de notre globe ne comporte point cette réünion de plusieurs touts individuels dans un même assemblage organique, et que chacun de ces touts soit appellé alors à éxister à part, et à éxercer séparément des fonctions d’ un tout autre genre et beaucoup plus relevées que celles qu’ il éxerce aujourd’ hui.

Mais; comme la faculté loco-motive entre pour beaucoup dans la perfection des êtres organisés et sentans, si la plante est douée de quelque sensibilité ; si elle est un être perfectible ; il y a lieu de penser, que dans son nouvel état, elle pourra se transporter d’ un lieu dans un autre au gré de ses desirs, et opérer à l’ aide de ses nouveaux organes des choses dont nous ne pouvons nous former aucune idée.

PARTIE 5

Application aux zoophytes.

Tandis que la troupe nombreuse des nomenclateurs et des faiseurs de règles générales pensoit avoir bien caractérisé l’ animal , et l’ avoir distingué éxactement du végétal ; les eaux sont venuës nous offrir une production organique, qui réünit aux principales propriétés du végétal , divers traits qui ne paroîssent convenir qu’ à l’ animal . On comprend que je parle de ce fameux polype à bras , dont la découverte a tant étonné les physiciens, et plus embarassé encore les métaphysiciens.

à la suite, ont bientôt paru beaucoup d’ autres espèces d’ animaux, de classes et de genres différens, les uns aquatiques les autres terrestres , et dans lesquels on a retrouvé avec surprise les mêmes propriétés .

Ce sont ces propriétés, qui ont fait donner à plusieurs de ces animaux le nom général de zoophytes : nom assés impropre; car ils ne sont point des animaux-plantes ; ils sont ou paroîssent être de vrais animaux; mais, qui ont plus de rapports avec les plantes, que n’ en ont les autres animaux.

Je me copierois moi-même, et je sortirois de mon sujet, si je retraçois ici en abrégé l’ histoire du polype . Je m’ en suis beaucoup occupé dans mesconsidérations sur les corps organisés et dans ma contemplation de la nature .

D’ ailleurs, qui ignore aujourd’ hui, que le moindre fragment du polype peut devenir en assés peu de temps un polype parfait ? Qui ignore que le polype met ses petits au jour, à peu près comme un arbre y met ses branches ? Qui ignore enfin, que cet insecte singulier peut être greffé sur lui-même ou sur un polype d’ espèce différente, et tourné et retourné comme un gand ? On sçait encore, que pendant que le polype-mère pousse un rejetton , celui-ci en pousse d’ autres plus petits; ces derniers en poussent d’ autres encore, etc. Tous tiennent à la mère comme à leur tronc principal, et les uns aux autres comme branches ou comme rameaux. Tout cela forme un arbre en mignature, la nourriture que prend un rameau passe bientôt à tout l’ assemblage organique. La mère et les petits semblent donc ne faire qu’ un seul tout, et composer une espèce singulière de société animale, dont tous les membres participent à la même vie et aux mêmes besoins.

Mais; il y a cette différence essentielle entre l’ arbre végétal et l’ arbre animal ; que dans le premier, les branches ne quittent jamais le tronc, ni les rameaux les branches; au lieu que dans le second, les branches et les rameaux se séparent d’ eux-mêmes de leur sujet , vont vivre à part, et donner ensuite naîssance à de nouvelles végétations pareilles à la première.

L’ art peut faire du polype une hydre à plusieurs têtes et à plusieurs queuës, et s’ il abbat ces têtes et ces queuës, elles donneront autant de polypes parfaits. L’ imagination féconde d’ Ovide n’ avoit pas été jusques-là.

Ce n’ est qu’ accidentellement qu’ il arrive quelquefois au polype de se partager de lui-même par morceaux: mais, il est une famille nombreuse de très petits polypes, qui forment de jolis bouquets, dont les fleurs sont en cloche, et qui se propagent en se partageant d’ eux-mêmes. Chaque cloche se ferme, prend la forme d’ une olive, et se partage suivant sa longueur en deux olives plus petites, qui prennent ensuite la forme de cloche.

Toutes les cloches tiennent par un pédicule effilé à un pédicule commun. Toutes se divisent et se soûdivisent successivement de deux en deux, et multiplient ainsi les fleurs du bouquet. Les cloches se séparent d’ elles-mêmes du bouquet, et chacune va en nageant se fixer ailleurs, et y produire un nouveau bouquet.

D’ autres espèces de très petits polypes se propagent de même en se partageant en deux; mais, d’ une manière différente de celle des polypes à bouquet , dont je viens de parler.

Voilà une ébauche bien grossière des principaux traits qui caractérisent quelques espèces de polypes d’ eau douce. Ceux de mes lecteurs qui n’ auront pas une idée assés nette de leur histoire, pourront consulter le chap xi du tome i de mes corps organisés , et les chapitres xi, xii, xiii, xv de ma contemplation , part viii.

S’ il n’ est pas démontré que les plantes sont absolument privées de sentiment , il l’ est bien moins encore que les polypes n’ en soient point doués. Nous y découvrons des choses qui paroîssent se réunir pour constater leur sensibilité . Tous sont très voraces, et les mouvemens qu’ ils se donnent pour saisir ou engloutir leur proye, semblent ne pouvoir convenir qu’ à de véritables animaux.

Mais; si les polypes sont sensibles , ils ont une ame , et s’ ils ont une ame quelle foule de difficultés naît de la supposition que cette ame éxiste ! J’ ai montré dans le chapitre iii, du tome ii de mes corps organisés , et dans la préface de ma contemplation , page xxix etc. à quoi se réduisent principalement ces difficultés, et j’ ai essayé le premier d’ en donner des solutions conformes aux principes d’ une saine philosophie.

En raisonnant donc sur la supposition si naturelle, que les polypes sont au nombre des êtres sentans ; nous admettrons, que l’ ame de chaque polype a été logée dès le commencement dans le germe dont le corps du petit animal tire son origine.

J’ ai eu soin d’ avertir, qu’ il ne falloit pas prendre ici le mot de germe dans un sens trop resserré, et se représenter le germe comme un polype réduit extrêmement en petit, et qui n’ a qu’ à se développer pour se montrer tel qu’ il doit être. J’ ai pris le mot de germe dans un sens beaucoup plus étendu, pour toute préformation organique dont un polype peut résulter comme de son principe immédiat .

contemplation. préf pag xxix.

J’ ai averti encore, que l’ analogie ne nous éclairoit point sur la véritable nature des polypes à bouquet , et j’ en ai dit la raison ibid part viii chap xvi. Ces polypes ont été construits sur des modèles qui ne ressemblent à rien de ce que nous connoissons dans la nature.

On diroit qu’ ils occupent les plus bas degrés de l’ échelle de l’ animalité . Nous ne nous y méprendrons pas néanmoins, et nous présumerons qu’ il peut éxister des animaux bien moins animaux encore, et placés beaucoup plus bas dans l’ échelle.

On découvre dans différentes sortes d’ infusions , à l’ aide des microscopes, des corpuscules vivans, que leurs mouvemens et leurs diverses apparences, ne permettent guères de ne pas regarder comme de vrais animaux. Ce sont les patagons de ce monde d’ infiniment-petits, que leur éffroyable petitesse dérobe trop à nos sens et à nos instrumens. C’ est même beaucoup que nous soyons parvenus à appercevoir de loin les promontoires de ce nouveau monde, et à entrevoir au bout de nos lunettes quelques uns des peuples qui l’ habitent. Parmi ces atomes animés, il en est probablement, que nous jugerions bien moinsanimaux encore que les polypes, si nous pouvions pénétrer dans le secret de leur structure, et y contempler l’ art infini avec lequel l’ auteur de la nature a sçu dégrader de plus en plus l’ animalité sans la détruire. On voudra bien consulter ce que j’ ai exposé sur ces dégradations de l’ animalité, chap xvi, part viii de la contemplation .

Je ne puis dire où réside le siège de l’ ame dans le polype à bras; bien moins encore dans les polypes à bouquet , et dans ceux qui leur sont analogues. Combien l’ organisation de ces petits animaux, qui semblent n’ être qu’ une gelée épaissie, différe-t-elle de celle des animaux, que leur grandeur et leur consistence soumet au scalpel de l’ anatomiste ! Mais; si les polypes ont une ame , il faut que cette ame reçoive les impressions qui se font sur les divers points du corps auquel elle est unie. Comment pourroit-elle pourvoir autrement à la conservation de son corps ? Seroit-il donc absurde de penser, qu’ il est quelque part dans le corps du polype, un organe qui communique à toutes les parties, et par lequel l’ ame peut agir sur toutes les parties ? Cet organe, quelques soient sa place et sa structure, peut en renfermer un autre, que nous considérerons comme le véritable siège de l’ ame, que l’ ame n’ abandonnera jamais, et qui sera l’ instrument de cette régénération future , qui élévera le polype à un degré de perfection que ne comportoit point l’ état présent des choses.

En simplifiant de plus en plus l’ organisation dans les êtres animés , le créateur a resserré de plus en plus chés eux la faculté de sentir ; car les limites physiques de cette faculté sont toujours dans l’ organisation. Si donc l’ on suppose, que le polype a été réduit au seul sens du toucher , son ame ne pourra éprouver que les seules sensations attachées à l’ éxercice de ce sens. Et si le polype est en même tems privé de la faculté loco-motive , son toucher s’ appliquant par cela même à un nombre de corps beaucoup plus petit et à des corps beaucoup moins diversifiés, ses sensations seront bien moins nombreuses et bien moins variées que celles des polypes doués de la faculté de se mouvoir .

Mais; si le siège de l’ ame du polype renferme les élémens de nouveaux organes et de nouveaux sens , cette ame éprouvera par leur développement et par leur ministère de nouvelles sensations, et des sensations d’ un nouvel ordre, qui reculeront les limites de sa faculté de sentir , et ennobliront de plus en plus l’ être du polype.

Je l’ ai dit; c’ est sur tout par le nombre et la perfection des sens , que l’ animal est le plus animal . Il l’ est d’ autant plus qu’ il sent d’ avantage, et il sent d’ autant plus, que ses organes sont plus multipliés et diversifiés.

PARTIE 6

Idées sur l’ état passé des animaux: et à cette occasion sur la création, et sur l’ harmonie de l’ univers.

J’ ai touché au commencement de cet écrit, à une grande révolution de notre globe, qui pourroit avoir précédé celle que l’ auteur sacré de la genèse a si noblement décrite. Je n’ ai pas indiqué les raisons qui rendent cette révolution probable, et qui doivent nous porter à reculer beaucoup la naîssance de notre monde. Ce détail intéressant m’ auroit mené trop loin, et m’ auroit trop détourné de mon objet principal.

Ceux qui se sont un peu occupés de la théorie de la terre , sçavent qu’ on trouve par tout sur sa surface et dans ses entrailles des amas immenses de ruines, qui paroîssent être celles d’ un ancien monde, dont l’ état différoit, sans doute, par bien des caractères de celui du monde que nous habitons.

Mais; il n’ est pas nécessaire d’ avoir beaucoup médité sur la théorie de la terre, pour se persuader que Moyse ne nous a point décrit la première création de notre globe, et que son histoire n’ est que celle d’ une nouvelle révolution que la planète avoit subi, et dont ce grand homme exposoit très en raccourci les traits les plus frappans ou les principales apparences .

Graces aux belles découvertes de l’ astronomie moderne, on sçait qu’ il est des planètes, dont la grandeur surpasse plusieurs centaines de fois celle de notre terre. On sçait encore que cette petite planète que nous habitons et qui nous paroît si grande, est un million de fois plus petite que le soleil autour duquel elle circule.

On sçait enfin, que les étoiles, qui ne nous paroîssent que des points lumineux, sont autant de soleils , semblables au nôtre, et qui éclairent d’ autres mondes, que leur prodigieux éloignement dérobe à notre vuë.

Qu’ on réfléchisse un peu maintenant sur l’ immensité de l’ univers; sur l’ étonnante grandeur de ces corps qui roulent si majestueusement dans l’ espace; sur leur nombre presqu’ infini; sur les distances énormes de ces soleils, qui ne nous les laissent appercevoir que comme des points étincellans dont la voûte azurée est parsemée, et qu’ on se demande ensuite à soi-même ce qu’ est la terre au milieu de cette graine de soleils et de mondes ? Ce qu’ est un grain de mil dans un vaste grenier et moins encore.

Si après s’ être fortement pénétré de la grandeur de l’ univers et de la magnificence de la création, l’ on vient à lire avec réfléxion le premier chapitre de lagenèse , on se convaincra de plus en plus de la vérité de cette opinion philosophique, que je soumets ici au jugement du lecteur éclairé.

Dieu dit qu’ il y ait des luminaires dans l’ étenduë, afin d’ éclairer la terre; et il fut ainsi. Dieu donc fit deux grands luminaires, le plus grand pour dominer sur le jour ; le moindre pour dominer sur la nuit. Ce fut le quatriéme jour. quand on a quelques notions du systême des cieux, on sent assés, combien il est peu probable que la terre ait été créée avant le soleil, auquel elle est si manifestement subordonnée. Il seroit superflu de s’ étendre sur ceci. Ce n’ est donc probablement ici qu’ une simple apparence . Dans ce renouvellement de notre globe, le soleil n’ apparut que le quatrième jour.

Dieu fit aussi les étoiles. Il les mit dans l’ étendue pour éclairer la terre. il est bien évident, que Moyse comprend ici sous la dénomination générale d’ étoiles , les étoiles errantes ou les planètes .

Dieu fit donc le quatrième jour les étoiles et les planètes, et il les fit pour éclairer la terre . Quoi ! La sagesse suprême auroit fait des milliards de globes immenses de feu, des milliards de soleils pour éclairer… que dirai-je ? Un grain de poussière, un atome.

Conçoit-on que si Moyse eût connu ce qu’ étoient les étoiles et les planètes, il eut dit; Dieu fit aussi les étoiles , et qu’ il eût ajoûté simplement, pour éclairer la terre ? Ce n’ est donc encore ici qu’ une pure apparence .

L’ historien sacré ne décrivoit point la création des cieux; mais, il traçoit les diverses périodes d’ une révolution renfermée dans les bornes étroites de notre petite planète.

Ce seroit choquer autant le sens commun, que le respect dû à l’ écriture, que de prétendre infirmer l’ authorité de Moyse, précisément parce qu’ il n’ a pas parlé la langue de Copernic. Il parloit une plus belle langue encore: il annonçoit le premier au genre humain l’ unité et l’ éternité du grand être. Il peignoit sapuissance avec le pinceau du chérubin: Dieu dit; que la lumière soit; et la lumière fut . Il s’ élançoit d’ un vol rapide vers la cause premiére et enseignoit aux hommes le dogme si important et si philosophique, de la création de l’ univers . Le plus ancien et le plus respectable de tous les livres, est aussi le seul qui commence par ces expressions dont la simplicité répond si bien à la simplicité de cet acte unique , qui a produit l’ universalité des êtres: au commencement Dieu créa les cieux et la terre .

Une seule chose étoit essentielle au plan de l’ historien de la création; c’ étoit de rappeller l’ univers à son auteur, l’ effet , à sa cause.

Cet historien l’ a fait; et l’ athée l’ admireroit, si l’ athée étoit philosophe. Cet historien n’ étoit pas appellé à dicter au genre humain des cahiers d’ astronomie; mais, il étoit appellé à lui tracer en grand les premiers principes de cette théologie sublime, que l’ astronomie devoit enrichir un jour, et dont il étoit reservé à la métaphysique de démontrer les grandes vérités. Tout ce qu’ il y a de beauté et d’ élévation dans la métaphysique moderne est concentré dans cette pensée étonnante, je suis celui qui est.

Je puis donc sans manquer au respect qui est dû à tant de titres au premier des auteurs sacrés, supposer que la création de notre globe a précédé d’ un tems indéfini, ce renouvellement dont la genèse nous présente les divers aspects. La sagesse qui a présidé à la formation de l’ univers, n’ a révèlé aux hommes que ce que leur raison n’ auroit pu découvrir par elle-même, ou qu’ elle auroit découvert trop tard pour leur bonheur, et elle a abandonné aux progrès de l’ intelligence humaine tout ce qui étoit enveloppé dans la sphère de son activité.

La philosophie nous donne les plus hautes idées de l’ univers . Elle nous le représente comme la collection systêmatique ou harmonique de tous les êtres créés. Elle nous apprend qu’ il n’ est un systême , que parce que toutes ses piéces s’ engraînant, pour ainsi dire, les unes dans les autres, concourrent à produire ce tout unique , qui dépose si fortement en faveur de l’ unité et de l’ intelligence de la cause premiére.

Comme rien ne sçauroit éxister sans une raison suffisante ; c’ est une conséquence nécessaire de ce grand principe, que tout soit lié ou harmonique dans l’ univers. Ainsi, rien n’ y est solitaire ou séparé; car s’ il éxistoit un être absolument isolé , il seroit impossible d’ assigner la raison suffisante de l’ éxistence d’ un tel être. Et il ne faudroit pas dire, que Dieu a voulu le créer isolé ; parce que la volonté divine ne peut elle-même se déterminer sans raison suffisante , et qu’ il n’ y en auroit point pour créer un être, qui ne tiendroit absolument à rien, et pour le créer avec telles ou telles déterminations particulières.

L’ éxistence et les déterminations particulières de chaque être, sont toujours en rapport à l’ éxistence et aux déterminations des êtres correspondans ou voisins. Le présent a été déterminé par le passé; le subséquent, par l’ antécédent. Le présent détermine l’ avenir. L’ harmonie universelle est ainsi le résultatde toutes les harmonies particulières des êtres coéxistans et des êtres successifs .

Une force répanduë dans toutes les parties de la création, anime ces grandes masses sphériques, dont l’ assemblage compose ces divers systêmes solaires , que nous ne parvenons point à dénombrer, et dont nous ne découvrons que les foyers ou les soleils.

En vertu de cette force, notre soleil agit sur les planètes et sur les comètes du systême auquel il préside. Les planètes et les comètes agissent en même tems sur le soleil et les unes sur les autres. Notre systême solaire agit sur les systêmes voisins: ceux-ci font sentir leur action à des systêmes plus éloignés; et cette force, qui les anime tous, pénétre ainsi de systême en systême, de masse en masse, jusqu’ aux extrêmités les plus reculées de la création.

Non seulement tous les systêmes et tous les grands corps d’ un même systême, sont harmoniques entr’ eux; ils le sont encore dans le rapport à lacoordination et aux déterminations des divers êtres qui peuplent chaque monde planétaire.

Tous ces êtres, gradués ou nuancés à l’ infini, ne composent qu’ une même échelle , dont les degrés expriment ceux de la perfection corporelle et de la perfection intellectuelle , que renferme l’ univers.

L’ univers est donc la somme de toutes les perfections réünies et combinées, et le signe représentatif de la perfection souveraine.

Un philosophe qui aura médité profondément sur ces objets sublimes, pourra-t-il jamais admettre, que Dieu a créé l’ univers pièce après pièce ? Qu’ il a créé la terre dans un tems; le soleil dans un autre ? Qu’ il a fait un jour une étoile; puis un autre ? Etc. L’ intelligence suprême qui embrasse d’ une seule vuë l’ universalité des choses opéreroit-elle successivement comme les natures finies ? Cette volonté adorable, qui appelle les choses qui ne sont point, comme si elles étoient, pouvoit-elle ne pas réaliser tout par un acte unique ? Elle a dit; et l’ univers a été.

Comme il seroit de la plus grande absurdité de supposer, que dans la première formation des animaux, Dieu a commencé par créer le coeur, puis les poûmons, ensuite le cerveau; etc. Je ne pense pas, qu’ il fut moins absurde de supposer, que dans la formation de l’ univers, Dieu a commencé par créer une planète, puis un soleil; ensuite une autre planète; etc. Seroit-ce donc qu’ on imagineroit que l’ univers seroit moins harmonique , j’ ai presque dit, moinsorganique qu’ un animal ? Je n’ affirmerai pas, qu’ au premier instant de la création, tous les corps célestes étoient précisément disposés les uns à l’ égard des autres, comme ils le sont aujourd’ hui. Cette disposition primitive a pu souffrir bien des changemens par une suite naturelle des mouvemens de ces corps et de la combinaison de leurs forces. Mais; la sagesse divine a prévu et approuvé ces changemens; comme elle a prévu et approuvé ce nombre presqu’ infini de modifications diverses, qui naîssent de la structure ou de l’ organisation primitives des êtres propres à chaque monde.

Toutes les pièces de l’ univers sont donc contemporaines . La volonté efficace a réalisé par un seul acte, tout ce qui pouvoit l’ être. Elle ne crée plus; mais, elle conserve , et cette conservation sera, si l’ on veut, une création continuée .

Comme les corps organisés ont leurs phases ou leurs révolutions particulières; les mondes ont aussi les leurs. Nos lunettes paroîssent nous en avoir découvert dans quelques-uns de ces grands corps qui pendent au firmament. Notre terre a donc eu aussi ses révolutions . Je ne parle pas de ces révolutions plus ou moins graduelles qui s’ opèrent de siècles en siècles, par le concours de différentes causes: ces sortes de révolutions ne sont jamais que partieles ou locales. De ce nombre sont les divers changemens qui peuvent survenir et qui surviennent à notre globe par l’ intervention de la mer, des volcans, des tremblemens de terre, etc. Je parle de ces révolutions générales d’ un monde, qui en changent entièrement la face, et qui lui donnent un nouvel être. Telle a été cette révolution de notre planète que Moyse a consacré dans ses annales.

Je prens ici la terre au tems du cahos , à ce tems où, selon le texte sacré, elle étoit sans forme et vuide . Je suppose toujours que Moyse ne nous a pas décritla première création de l’ univers, et j’ ai indiqué les fondemens de cette supposition. Je puis donc admettre sans absurdité, que la terre avoit éxisté sous une autre forme, avant ce tems où l’ historien sacré la représente comme vuide ; c’ est-à-dire, comme dépourvue, au moins en apparence, de toute production.

Mais; si la terre éxistoit avant cette époque, on m’ accordera facilement, qu’ il n’ est pas probable, qu’ elle fût alors absolument nuë, absolument destituée de productions; en un mot, un vaste et aride désert: seroit-elle sortie ainsi des mains du créateur ? La sagesse auroit-elle fait une boule toute nuë, uniquement pour la faire rouler autour du soleil, et réfléchir un peu de lumière à d’ autres planètes ? Je m’ assure, qu’ on préférera de supposer avec moi, que la terre étoit alors, comme aujourd’ hui, enrichie d’ une infinité de productions diverses, assorties à cet état primitif qu’ elle tenoit immédiatement de la création .

Nous ignorons profondément les causes soit intérieures , soit extérieures qui ont pu changer la face de ce premier monde, le faire passer par l’ état de cahos , pour le restituer ensuite sous une face toute nouvelle. En qualité de planète , la terre fait partie d’ un grand systême planetaire; la place qu’ elle y occupe a pu l’ exposer à des rencontres qui ont influé plus ou moins sur son oeconomie originelle. Elle pouvoit renfermer dans son sein, dès le commencement, des causes propres à modifier ou à changer plus ou moins cette oeconomie.

Ce changement entroit dans le plan de cette sagesse adorable qui a préformé les mondes dès le commencement, comme elle a préformé les plantes et les animaux.

Mais ; si la volonté divine a créé par un seul acte l’ universalité des êtres, d’ où venoient ces plantes et ces animaux, dont Moyse nous décrit la production au troisiéme et au cinquiéme jour du renouvellement de notre monde ? Abuserois-je de la liberté de conjecturer, si je disois, que les plantes et les animaux qui éxistent aujourd’ hui, sont provenus par une sorte d’ évolution naturelle des êtres organisés, qui peuploient ce premier monde sorti immédiatement des mains du créateur ? Je vais développer ma pensée. Le lecteur éclairé voudra bien ne me juger que sur la chaîne entière des idées que lui présente cet écrit.

Dans ce principe si philosophique, que la création de l’ univers est l’ effet immédiat d’ un acte unique de la volonté efficace; il faut nécessairement que cette volonté ait placé dès le commencement dans chaque monde, les sources des réparations de tout genre, qu’ éxigeoient les révolutions que chaque monde étoit appellé à subir.

Ainsi, je conçois que Dieu a préformé originairement les plantes et les animaux dans un rapport déterminé aux diverses révolutions qui devoient survenir à notre monde en conformité du plan général que sa sagesse avoit conçu de toute éternité.

L’ intelligence pour qui il n’ y a ni passé ni avenir, parce que tous les siécles sont présens à la fois devant elle; l’ intelligence pour qui la totalité des choses coéxistantes et des choses successives n’ est qu’ une simple unité ; cette intelligence, dis-je, auroit-elle attendu que les événemens l’ instruisissent de ce qu’ éxigeoient la conservation et la perfection de son ouvrage ? Le propre de l’ intelligence est d’ établir des rapports entre toutes les choses. Plus ces rapports sont nombreux, variés, conspirans; plus la fin est noble, grande, élevée, et plus il y a d’ intelligence dans l’ auteur de ces choses.

La raison éternelle est essentiellement tout harmonie . Elle a imprimé cet auguste caractère à toutes ses oeuvres. Toutes sont harmoniques entr’ elles; toutes le sont à l’ univers entier; toutes conspirent, convergent à la grande, à la sublime fin, le bonheur général, le plus grand bonheur possible de tous les êtres sentans, et de tous les êtres intelligens.

Ces vastes corps qui composent les systêmes solaires n’ ont pas été créés pour eux-mêmes ; ils n’ étoient que des amas immenses de matières brutes, incapables de sentir le bienfait de la création. Ils ont été créés pour les êtres sentans et pour les êtres intelligens qui devoient les habiter, et y goûter chacun à sa manière les douceurs de l’ éxistence.

Il falloit donc que les mondes fussent en rapport les uns avec les autres; que chaque monde fut en rapport avec les êtres qui devoient le peupler, et que ces êtres eux-mêmes fussent en rapport avec le monde qu’ ils devoient peupler.

L’ univers est donc, en quelque sorte, tout d’ une piéce : il est un au sens le plus philosophique. Le grand ouvrier l’ a donc formé d’ un seul jet .

La terre , cette partie infinitésimale de l’ univers, n’ a donc pas reçu dans un tems, ce qu’ elle ne possédoit pas dans un autre. Au même instant qu’ elle fut appellée du néant à l’ être, elle renfermoit dans son sein les principes de tous les êtres organisés et animés, qui devoient la peupler, l’ embellir, et modifier plus ou moins sa surface.

J’ entens ici par les principes des êtres organisés, les germes ou corpuscules primitifs et organiques, qui contiennent très en raccourci toutes les parties de laplante ou de l’ animal futurs.

Je conçois donc que les germes de tous les êtres organisés, ont été originairement construits ou calculés sur des rapports déterminés aux diverses révolutionsque notre planète devoit subir.

Ainsi, en supposant, qu’ elle étoit appellée à subir trois grandes révolutions, j’ admettrois que les germes des êtres organisés contenoient dès l’ origine des choses, des principes de réparation, éxactement correspondans à ces trois révolutions.

Si l’ on vouloit admettre un plus grand nombre de révolutions antérieures à ce cahos dont parle le texte sacré; j’ admettrois aussi un nombre de principes de réparation éxactement proportionnel.

Ces principes seront donc toujours des germes , et ces germes auront été renfermés originairement les uns dans les autres.

Ne supposons que trois révolutions. La terre vient de sortir des mains du créateur. Des causes préparées par sa sagesse font développer de toutes parts les germes. Les êtres organisés commencent à jouir de l’ éxistence. Ils étoient probablement alors bien différens de ce qu’ ils sont aujourd’ hui. Ils l’ étoient autant que le premier monde différoit de celui que nous habitons. Nous manquons de moyens pour juger de ces dissemblances, et peut-être que le plus habile naturaliste qui auroit été placé dans ce premier monde, y auroit entiérement méconnu nos plantes et nos animaux.

Chaque individu soit végétal , soit animal , renfermoit donc un germe indestructible par les causes qui devoient détruire le corps grossier de l’ individu, et encore par celles qui devoient détruire le premier monde et le convertir en cahos .

Nous ignorons profondément quelles ont été les causes naturelles qui ont détruit le premier monde; comment et jusqu’ à quel point elles ont agi sur le globe. Il ne nous reste aucun monument certain d’ une si haute antiquité. Les divers faits que la géographie physique recueille sur ce sujet si ténébreux, loin de l’ éclaircir un peu, n’ offrent au physicien que des questions interminables. Tout ce que nous sçavons, et que nous apprenons de la genèse , c’ est qu’ au tems du cahos , notre globe étoit entiérement couvert d’ eau, et qu’ au second jour, Dieu dit; que les eaux qui sont au dessous des cieux soyent rassemblées en un lieu, et que le sec paroîsse, et il fut ainsi . L’ historien du second monde ajoûte dans son style noble et concis: et Dieu nomma le sec, terre; et l’ amas des eaux, mer; et Dieu vit que cela étoit bon .

Nous ne sçavons donc point, si le premier monde avoit été converti en cahos par un déluge ou si ce déluge n’ étoit point plutôt l’ effet de la cause ou des causes qui avoient opérées la révolution. Nous n’ avons point d’ historien de ce premier monde.

Quoi qu’ il en soit; tous les êtres organisés qui peuploient le premier monde furent détruits, au moins en apparence, et tout fut confondu dans cet abîme d’ eau qui couvroit la terre.

On entrevoit assés pourquoi je dis que les êtres organisés du premier monde, ne furent détruits qu’ en apparence : ils se conservérent dans ces germes impérissables, destinés dès l’ origine des choses à peupler le second monde.

Le cahos se débrouille : les eaux se séparent des continens. la terre pousse son jet: elle produit des herbes et des arbres portant leur semence en eux-mêmes. Les eaux produisent en abondance les poissons et les grandes baleines.

les oiseaux volent sur la terre vers l’ étenduë des cieux. La terre produit des animaux selon leur espèce, le bétail, les reptiles. ainsi, par une suite des loix de la sagesse éternelle, tout reprend un nouvel être. Un autre ordre de choses succède au premier: le monde est repeuplé, et prend une nouvelle face: les germes se développent: les êtres organisés retournent à la vie: le règne organique commence une seconde période, et la fin de cette période sera celle du second monde, de ce monde dont l’ apôtre a dit; qu’ il est réservé pour le feu, et auquel succéderont de nouveaux cieux et une nouvelle terre .

Je le répète; notre monde peut avoir subi bien d’ autres révolutions avant celle à laquelle il doit son état actuel. Le règne organique pourroit donc avoir subi une suite de révolutions paralléles , et avoir conservé constamment cette sorte d’ unité , qui fait de chaqu’ espèce un tout unique, et toujours subsistant; mais, appellé à revêtir de périodes en périodes de nouvelles formes ou de nouvelles modalités .

Ces révolutions multipliées auront modifié de plus en plus la forme et la structure primitives des êtres organisés, comme elles auront changé de plus en plus la structure extérieure et intérieure du globe. Je l’ ai dit ; je me persuade facilement, que si nous pouvions voir un cheval, une poule, un serpent sous leur première forme, sous la forme qu’ ils avoient au tems de la création, il nous seroit impossible de les reconnoître. La dernière révolution apportera, sans doute, de bien plus grands changemens et au globe lui-même et aux divers êtres qui l’ habitent.

L’ antiquité du monde pourroit être beaucoup plus grande que nous ne sçaurions l’ imaginer. Il n’ est pas bien décidé encore, si l’ écliptique ne tend pas continuellement à s’ approcher de l’ équateur . Des observations délicates ont paru prouver à un grand astronome, que l’ obliquité de l’ écliptique diminue d’ une minute dans un siècle: ensorte, que pour arriver de l’ obliquité actuelle à sa confusion avec l’ équateur, il lui faudroit plus de cent quarante mille ans. En suivant toujours la même proportion, et en supposant 60 minutes ou un degré pour six mille ans, ce cercle auroit employé deux millions cent soixante mille ans à faire le tour entier en passant par les poles. Et qui pourroit prouver qu’ il n’ a pas fait déjà plusieurs révolutions entières ? Je supprime ici certains faits d’ histoire naturelle, qui semblent concourir avec ces présomptions astronomiques à donner au monde une prodigieuse antiquité; je voulois dire une effroyable antiquité.

Il seroit peu raisonnable, d’ alléguer contre cette antiquité du monde, la nouveauté des peuples, celle des sciences et des arts, et tout l’ appareil de la chronologie sacrée. Je suis infiniment éloigné de vouloir infirmer le moins du monde cette chronologie: je sçais qu’ elle est la baze la plus solide de l’ histoire ancienne: mais, l’ infirmerois-je, en avançant qu’ elle n’ est que celle d’ une révolution particulière de notre monde, et qu’ elle ne pouvoit s’ étendre au delà. S’ il y avoit des astronomes dans la planète de Vénus ou dans celle de Mars avant la révolution dont il s’ agit, ils ont pu sçavoir quelque chose des révolutions antérieures. Nous-mêmes nous en serons probablement instruits, quand nous serons introduits dans cet heureux séjour pour lequel nous sommes faits, et vers lequel doivent tendre nos désirs les plus vifs. C’ est-là, que nous lirons dans l’ histoire des mondes, celle de la providence; que nous contemplerons sans nuages les merveilles de ses oeuvres, et que nous admirerons cette suite étonnante de révolutions ou de métamorphoses, qui changent graduellement l’ aspect de chaque monde et diversifie sans cesse les décorations de l’ univers.

Si Dieu est immuable ; si ce qu’ il a voulu, il le veut encore et le voudra toujours; s’ il a créé l’ univers par un seul acte de sa volonté; s’ il n’ y a point de nouvelle création; si tout est révolution, développement, changement de formes; si Dieu a voulu de toute éternité créer l’ univers;… je suis éffrayé… mes sens se glacent… je m’ arrête…

je recule d’ effroi… je suis sur le bord du plus épouvantable abîme.

… ô éternité ! éternité ! Qui as précédé le tems, qui l’ engloutiras comme un gouffre; qui absorbes les conceptions de toutes les intelligences finies… éternité ! Un foible mortel, un atome pensant ose te nommer, et ton nom est tout ce qu’ il connoît de toi.

Qui pourroit nier, que la puissance absolue ait pu renfermer dans le premier germe de chaque être organisé la suite des germes correspondans aux diverses révolutions que notre planète étoit appellée à subir ? Le microscope et le scalpel ne nous montrent-ils pas les générations emboîtées les unes dans les autres ? Ne nous montrent-ils pas le bouton ménagé de loin sous l’ écorce, le petit arbre futur renfermé dans ce bouton; le papillon , dans la chenille ; le poulet , dans l’ oeuf ; celui-ci dans l’ ovaire ? Nous connoissons des espèces qui subissent un assés bon nombre de métamorphoses , qui font revêtir à chaque individu des formes si variées, qu’ elles paroîssent en faire autant d’ espèces différentes. Notre monde a été apparemment sous la forme de ver ou de chenille: il est à présent sous celle de chrysalide: la dernière révolution lui fera revêtir celle de papillon.

J’ admets donc, comme l’ on voit, un parallélisme parfait entre le systême astronomique et le systême organique ; entre les divers états de la terre, considérée comme planète ou comme monde , et les divers états des êtres qui devoient peupler ce monde.

Ce parallélisme me paroît tout aussi naturel, que celui que nous observons entre le développement , et les divers degrés de température , qui l’ accèlérent, le retardent ou le suspendent. Voyés comment l’ évolution et la propagation des plantes et des animaux ont été enchaînées aux vicissitudes périodiques dessaisons . Tout est gradation, rapport, calcul dans l’ univers, et c’ étoit très philosophiquement, que le Platon de la Germanie appelloit l’ auteur de l’ univers, l’ éternel géomètre.

PARTIE 7

Idées de Leibnitz.

Observations sur ces idées.

Jugement sur ce philosophe.

Tel est en raccourci le point de vuë sous lequel je me plais à considérer l’ univers: telle est la vaste et intéressante perspective que je viens d’ ouvrir aux yeux du lecteur philosophe. Cet écrit, que je consacre à l’ accroîssement des plaisirs les plus nobles de la raison humaine, sera, si l’ on veut, une espèce de lunette à longue vuë, avec laquelle mon lecteur aimera, sans doute, à contempler l’ immensité et la beauté des oeuvres du tout-puissant. Combien désirerois-je, que les verres de cette lunette, eussent été travaillés par une meilleure main ! J’ aurai au moins tracé la construction de l’ instrument: des opticiens plus habiles le perfectionneront.

Plus je m’ arrête à contempler cette ravissante perspective, et à parcourir ces trésors inépuisables d’ intelligence et de bonté; et plus je m’ étonne que des philosophes, si capables de s’ élever au dessus des opinions communes, ayent pu soutenir un instant l’ anéantissement des animaux.

Combien cette opinion est-elle peu fondée en bonne philosophie ! Combien est-elle mesquine ! Combien resserre-t-elle cette bonté adorable, qui comme un fleuve immense, tend à inonder de biens toutes les créatures vivantes ! Je ne ferai point à un auteur anonyme, le reproche que je viens de faire à quelques écrivains, peut-être moins philosophes que lui; mais, moins hardis et plus circonspects. Je parle de l’ auteur d’ un essai de psychologie , qui parut en 1755, et dont le style souvent trop rapide et trop concis, a pu dérober à bien des lecteurs des principes, dont j’ ai profité dans quelques-uns de mes écrits, et que j’ ai tâché de mettre dans un jour plus lumineux. Si jamais cet auteur publie une seconde édition de son livre, je ne sçaurois assés l’ exhorter à en retoucher avec soin divers endroits, qui ne m’ ont pas paru éxacts, et dont il seroit trop facile d’ abuser.

La philosophie et la bienveuillance universelle de cet auteur ne lui permettoient pas d’ admettre l’ anéantissement des brutes. Il s’ est élevé avec vivacité contre cette opinion et a même insinué très clairement cette restitution future des animaux, dont je me suis occupé dans cet écrit. Je dois transcrire ici ses propres termes.

” l’ entendement des bêtes, maintenant si resserré, s’ étendra peut-être quelque jour… etc. ” la métaphysique sublime du grand Leibnitz, ne pouvoit manquer de lui persuader le dogme philosophique de la survivance de toutes les ames; et leur union perpétuelle à des corps organiques : aussi a-t-il soutenu ouvertement l’ un et l’ autre en divers endroits de ses écrits: mais; il s’ en faut beaucoup, qu’ il se soit expliqué aussi disertement que notre psychologue sur la restitution et le perfectionnement futurs des animaux. Je prie qu’ on me passe ce mot de perfectionnement ; il rend ma pensée.

Je suis dans l’ obligation de mettre ici sous les yeux de mes lecteurs quelques passages de Leibnitz, qui les aideront à juger de ses principes sur cette belle matière, du degré de développement qu’ il leur avoit donné, et du point dont il étoit parti. D’ ailleurs, comme l’ on pourroit soupçonner, que j’ ai puisé chés ce grand homme la plûpart de mes idées sur l’ état passé et futur des animaux, il sera bon qu’ on puisse comparer sa marche avec la mienne, ses principes avec les miens, et juger de leurs différences.

” quelques philosophes, dit-il, n’ ont point osé admettre la substance et l’ indestructibilité des ames des bêtes… etc. ” je parlerai bientôt de l’ effet de lamoralité à l’ égard de la restitution future de l’ homme.

Mais; qu’ il me soit permis de relever ici en passant, l’ illustre métaphysicien, dont je transcris les paroles. Ne laisse-t-il point trop entendre, que laconservation de la personnalité suppose la conscience réfléchie ? Ne devoit-il pas distinguer ici deux sortes de personnalité ? J’ avois fait cette distinction philosophique dans mon essai analytique . ” il faut, avois-je dit, distinguer deux sortes de personnalité : la première est celle qui résulte simplement de laliaison que la réminiscence met entre les sensations antécédentes et les sensations subséquentes , en vertu de laquelle l’ ame a le sentiment des changemens d’ état par lesquels elle passe. ” ” la seconde espèce de personnalité est cette personnalité réfléchie ; qui consiste dans ce retour de l’ ame sur elle-même, par lequel séparant en quelque sorte de soi ses propres sensations, elle réfléchit que c’ est elle qui les éprouve , ou qui les a éprouvées . L’ être qui posséde une telle personnalité appelle moi ce qui est en lui qui sent ; et ce moi s’ incorporant, pour ainsi dire, à toutes les sensations, se les approprie toutes, et n’ en compose qu’ une même éxistence . ” j’ ajoûtois ; ” on pourroit nommer improprement dite , la premiére espèce de personnalité , par opposition à celle de la seconde espèce; et cette personnalité improprement dite , paroît convenir aux animaux , et même à ceux qui sont le moins élevés dans l’ échelle. ” je disois encore, en relevant une erreur du psychologue que j’ ai cité ci-dessus; ” en vain le singe seroit-il éleve à la sphère de l’ homme , s’ il ne conservoit aucun sentiment de son premier état: ce ne seroit plus le même être, ce seroit un autre être. Il en seroit de même de nous si la mort rompoit toute liaison entre notre état terrestre et cet état glorieux auquel nous sommes appellés. ” je remarquerai enfin, que la manière dont Leibnitz s’ exprime ici sur l’ ame des bêtes, ne donne pas lieu de penser qu’ il eut dans l’ esprit ce perfectionnement que j’ ai cru pouvoir admettre.

Il continuë: ” ce malentendu sur la différence de l’ indestructibilité et de l’ immortalité des ames,… etc. ” je ferai observer ici, qu’ il ne s’ agit pas dans mes idées, de la simple conservation des ames; mais, qu’ il y est sur tout question de la perfectibilité et du perfectionnement futur de tous les êtres-mixtes . Quand Leibnitz compare ici la conservation ou la durée des ames à celle des atomes , il me semble qu’ il reste trop au dessous du point où ses principes devoient naturellement le conduire. Il est bien clair qu’ un atome , non plus qu’ une ame , ne sçauroient être anéantis que par la même puissance qui les a créés. Ceci devient plus évident encore, quand on n’ admet dans la nature, avec notre philosophe, que des substances absolument simples ; car des substances éxemptes de toute composition , ne peuvent être décomposées ou détruites par aucune cause seconde.

” or, comme j’ aime des maximes qui se soûtiennent,… etc. ” j’ ai du plaisir à voir notre grand métaphysicien adopter si clairement une préformation organique et une prééxistence corrélative des ames . S’ il eut connu toutes les découvertes modernes qui semblent concourir à établir cette admirable préformation, avec quel empressement ne s’ en seroit-il pas saisi pour étayer son bel édifice ! Il avoit embrassé avidement les opinions d’ Hartsoeker et de Levenhoeck sur les animalcules spermatiques , parce qu’ il y retrouvoit cette préorganisation qui favorisoit son harmonie universelle .

C’ est avec fondement, qu’ il insère de cette préorganisation, que ce que nous appellons génération d’ un animal, n’ est qu’ une transformation et une augmentation . Les transformations si remarquables du poulet , lui auroient donc paru une démonstration rigoureuse de cette grande vérité. Il admettoit d’ ailleurs l’ emboîtement des germes les uns dans les autres. Il s’ explique lui-même très nettement sur ce point, dans cette excellente préface qu’ il a mise à la tête de sa théodicée , et que je ne puis trop exhorter mon lecteur à lire et à méditer, comme le meilleur abrégé de dévotion philosophique et chrétienne. ” le méchanisme, dit-il dans cette préface, suffit pour produire les corps organiques;… etc. ” notre philosophe étoit trop conséquent, pour ne pas admettre laprééxistence des ames dans les touts organiques, dès qu’ il admettoit la préformation de ces touts. Il a donc raison d’ ajoûter; ainsi, puisque le même corps étoit déjà organisé, il est à croire qu’ il étoit déjà animé, et qu’ il avoit la même ame . C’ est encore une conséquence très naturelle que celle qu’ il tire ensuite de la prééxistence des corps organisés et de leurs ames: de même , dit-il, que je juge vice versa de la conservation de l’ ame, lorsqu’ elle est créée une fois, que l’ animal est conservé aussi, et que la mort apparente n’ est qu’ un enveloppement .

Nous ne voyons point ici, ce que Leibnitz a entendu par cet enveloppement , qui constitue, selon lui, la mort apparente . J’ ai eu autrefois une idée, qui me paroît se rapprocher de l’ enveloppement leibnitien , que je ne connoissois pas alors. Je vais l’ exposer en raccourci: elle servira, si l’ on veut, de commentaire au texte fort obscur de notre auteur.

J’ ai donné dans les huit premiers chapitres de mon livre des corps organisés mes premières méditations sur la génération et sur le développement . J’ étois jeune encore lorsque je me livrois à ces méditations. Je suivois mon objet à la lueur des faits que j’ avois rassemblés et que je comparois. Les découverteshallériennes sur le poulet n’ avoient pas été faites, et ce sont principalement ces découvertes qui m’ ont valu les connoissances les plus éxactes, et qui en confirmant plusieurs de mes anciennes idées, m’ ont donné lieu de pénétrer plus avant dans un des plus profonds mystères de la nature.

J’ avois d’ abord posé pour principe fondamental, que rien n’ étoit engendré ; que tout étoit originairement préformé , et que ce que nous nommons générationn’ étoit que le simple développement de ce qui prééxistoit sous une forme invisible et plus ou moins différente de celle qui tombe sous nos sens.

Je supposois donc, que tous les corps organisés tiroient leur origine d’ un germe , qui contenoit très en petit les élémens de toutes les parties organiques .

Je me représentois les élémens du germe comme le fond primordial sur lequel les molécules alimentaires alloient s’ appliquer pour augmenter en tout sens les dimensions des parties.

Je me figurois le germe comme un ouvrage à rézeau : les élémens en formoient les mailles : les molécules alimentaires en s’ incorporant dans ces mailles tendoient à les aggrandir, et l’ aptitude des élémens à glisser les uns sur les autres leur permettoit de céder plus ou moins à la force secrette qui chassoit les molécules dans les mailles et faisoit effort pour les ouvrir.

Je regardois la liqueur fécondante , non seulement comme un fluide très actif, très pénétrant; mais encore comme un fluide alimentaire , destiné à fournir au germe sa première nourriture, une nourriture appropriée à la finesse et à la délicatesse extrêmes de ses parties.

Je prouvois cette qualité nourricière de la liqueur fécondante par les modifications considérables qu’ elle occasionne dans l’ intérieur du mulet .

Je pensois donc, que la liqueur fécondante étoit très hétérogène , et qu’ elle contenoit une infinité de molécules rélatives à la nature et aux proportions des différentes parties du germe.

Je plaçois ainsi dans cette liqueur le principe de l’ évolution du tout organique, et des modifications plus ou moins marquées qui lui survenoient par une suite du concours des séxes .

J’ excluois donc toute formation nouvelle : je n’ admettois que les effets immédiats ou médiats d’ un organisme préétabli , et j’ essayois de montrer comment il pouvoit suffire à tout.

” à parler éxactement, disois-je art 83; les élémens ne forment point les corps organisés: ils ne font que les développer, ce qui s’ opère par la nutrition . L’ organisation primitive des germes détermine l’ arrangement que les atomes nourriciers doivent recevoir pour devenir parties du tout organique.

” un solide non-organisé est un ouvrage de marquetterie , ou de pièces de rapport. Un solide organisé est une étoffe formée de l’ entrelacement de différens fils. Les fibres élémentaires avec leurs mailles , sont la chaîne de l’ étoffe; les atomes nourriciers qui s’ insinuent dans ces mailles sont la trême . Ne pressés pourtant pas trop ces comparaisons. ” sur ces principes, qui me paroîssoient plus philosophiques que ceux qui avoient été adoptés jusqu’ à moi; j’ étois venu à envisager la mort comme une sorte d’ enveloppement , et la résurrection , comme un second développement , incomparablement plus rapide que le premier.

Voici la manière assés simple et assés claire dont je concevois la chose. Je considérois le tout organique, parvenu à son parfait accroîssement, comme un composé de ses parties originelles ou élémentaires , et des matières étrangères que la nutrition leur avoit associées pendant toute la durée de la vie.

J’ imaginois que la décomposition qui suit la mort , extraisoit, pour ainsi dire, du tout organique, ces matières étrangères que la nutrition avoit associées aux parties constituantes, primitives et indestructibles de ce tout: que pendant cette sorte d’ extraction, ces parties tendoient à se rapprocher de plus en plus les unes des autres; à revêtir de nouvelles formes, de nouvelles positions respectives, de nouveaux arrangemens; en un mot, à revenir à l’ état primitif de germeet à se concentrer ainsi en un point.

Suivant cette petite hipothése, qui me sembloit toute à moi, j’ expliquois assés heureusement en apparence, et d’ une manière purement physique le dogme si consolant et si philosophique de la résurrection . Il me suffisoit pour cela de supposer qu’ il éxistoit des causes naturelles , préparées de loin par l’ auteur bienfaisant de notre être, et destinées à opérer le développement rapide de ce tout organique caché sous la forme invisible de germe, et conservé ainsi par la sagesse pour le jour de cette grande manifestation.

Une objection saillante, et à laquelle je n’ avois point d’ abord songé, vint détruire en un moment tout ce systême, qui commençoit à me plaire beaucoup: c’ étoit celle qui se tiroit des hommes qui ont été mutilés ; qui ont perdu la tête, une jambe, un bras, etc. Comment faire ressusciter ces hommes avec des membres que leur germe n’ auroit plus ? Comment leur faire retrouver cette tête où je plaçois le siège de la personnalité ? Il me restoit bien la ressource de supposer, que le germe dont il s’ agit renfermoit une autre tête , préparée en vertu de la prescience divine: mais, cette tête auroit logé une autre ame; elle auroit constitué une autre personne , et il s’ agissoit de conserver la personnalité du premier individu .

Je n’ hésitai donc pas un instant à abandonner une hypothèse, que je n’ aurois pu soutenir qu’ à l’ aide de suppositions qui auroient choqué plus ou moins la vraisemblance. La nature est si simple dans ses voyes, qu’ une hypothèse perd de sa probabilité à proportion qu’ elle devient plus compliquée.

Bientôt après, des méditations plus approfondies sur l’ oeconomie de notre être, m’ ouvrirent une nouvelle route, qui me conduisit à des idées plus probables sur le physique de la résurrection .

Ce sont ces idées que j’ ai exposées en détail dans le chapitre xxiv de mon essai analytique , et fort en abrégé dans le chapitre xiii de la partie iv de macontemplation .

Ceux de mes lecteurs, qui auront un peu médité ces idées, conviendront sans peine, qu’ elles n’ ont rien de commun avec cet enveloppement dont parle Leibnitz. Il est manifeste qu’ il l’ oppose au développement ou à ce qu’ il nomme une augmentation dans le tout organique préformé . Or, un corps organisé est dit se développer , quand toutes ses parties s’ étendent en tout sens par l’ intus-susception de matières étrangères . Ce corps ne peut donc être dit s’ envelopper , que lors qu’ il revient à son premier état, en se contractant, en se repliant sur lui-même ou autrement.

Mon hypothèse n’ admet, comme l’ on sçait, aucune sorte d’ enveloppement . Elle suppose que le corps futur , logé dès le commencement dans le corps grossier ou terrestre , est le véritable siège de l’ ame. Je ne puis assés m’ étonner qu’ un interprête très moderne de Leibnitz lui ait attribué une hypothèse qu’ il ne pouvoit avoir, puisqu’ elle reposoit en dernier ressort sur une découverte qui n’ avoit pas été faite en son tems.

C’ est ce qu’ on verra plus en détail dans une lettre que j’ ai écrite sur ce sujet aux auteurs de la bibliothèque des sciences , qu’ ils ont publiée dans ce journal, et que j’ ai cru devoir insérer dans ces opuscules .

Mais; suivons un peu plus loin notre illustre métaphysicien: il poursuit ainsi. ” après avoir établi un si bel ordre,… etc. ” notre auteur se déclare donc ici plus ouvertement encore en faveur de l’ hypothèse de l’ emboîtement des germes . Sa raison ne s’ effrayoit point des calculs par lesquels on entreprend de combattre cet emboîtement, et cette raison étoit celle du premier métaphysicien et du second mathématicien du siécle. Il pensoit que toutes les ames avoient toujours prééxisté dans une manière de corps organisé ; et son grand principe de la raison suffisante lui persuadoit qu’ elles demeureroient unies après la mort à un tout organique: n’ y ayant point d’ apparence , disoit-il, que dans l’ ordre de la nature il y ait des ames entièrement séparées de tout corps . Mais; il ne s’ étoit point expliqué sur la nature de ce corps futur , sur son lieu , sur ses rapports avec l’ ancien corps, etc. On voit même par ce qui a été dit ci-dessus, qu’ il paroîssoit croire que ce seroit le même corps; mais concentré ou enveloppé . ce que nous appellons génération, avoit-il dit, n’ est qu’ une augmentation ; la mort apparente n’ est qu’ un enveloppement .

Je ne ferai aucune remarque sur ce parallélisme de la nature et de la grace , par lequel notre auteur entreprenoit d’ expliquer philosophiquement le péché originel . Ce point de théologie n’ entre pas dans mon plan. On peut consulter là-dessus la ire partie de la théodicée .

Il y a dans le passage que j’ éxamine, un endroit qui me surprendroit, si je connoissois moins la manière de philosopher de l’ auteur. il a de la peine à concevoir, qu’ il y ait un moyen naturel d’ élever une ame sensitive au degré d’ ame raisonnable . Il paroît préférer d’ admettre ; que Dieu a donné la raison à cette ame par une opération particulière, ou si l’ on veut, par une espéce de transcréation .

J’ ai employé presque tout mon essai analytique à montrer comment un être, d’ abord simplement sensitif ou sentant, peut s’ élever par des moyens naturels à la qualité d’ être raisonnable ou pensant. On pourra ne consulter que les chapitres xv, xvi, xxv, xxvi.

J’ aurois pris avec Leibnitz l’ inverse de la question, et je lui aurois demandé, si quand son ame auroit été logée dans la tête d’ un limaçon, elle y auroit enfanté la théodicée ? La nature des organes, leur nombre, la manière dont ils sont mis en jeu par les objets, par les circonstances, et sur tout par l’ éducation déterminent donc naturellement le développement, l’ éxercice et le perfectionnement de toutes les facultés de l’ ame. L’ ame du grand Leibnitz unie à la tête d’ un limaçon en auroit-elle moins été une ame humaine : en auroit-elle moins possédé ces admirables facultés qui se sont développées avec tant d’ éclat dans les parties les plus transcendantes de la métaphysique et des mathématiques ? Il ne me reste plus rien à dire sur ce sujet, après tout ce que j’ ai exposé si au long dans les articles xv, xvi, xvii, xviii de mon analyse abrégée .

Pourquoi donc recourir ici, avec notre auteur, à une opération particulière de Dieu ou à une espèce de transcréation , qui est la chose du monde la plus obscure ? Il avoit lui-même si bien dit; qu’ il ne paroîssoit pas raisonnable, que tout se fit dans l’ homme par miracle par rapport à son ame .

Combien ceci est-il simple ! Combien est-il évident ! Une ame sensitive , comme la nomme Leibnitz, est une ame qui n’ a que de pures sensations : une ameraisonnable opère sur ses sensations, et en déduit par la réfléxion des notions de tout genre. La première enfance n’ est-elle pas un état de pure animalité , pour me servir encore des termes de l’ auteur ? Et pourtant n’ est-il pas très vrai, que l’ homme s’ élève, par des moyens purement naturels aux connoissances les plus sublimes de l’ être intelligent ? N’ apprécions-nous pas l’ efficace de ces moyens ? N’ en faisons-nous pas chaque jour la plus sûre et la plus heureuse application ? L’ effet ne correspond-il pas ici à sa cause naturelle ? L’ état de l’ ame n’ est-il pas éxactement rélatif à celui des organes ? Tandis que les organes sont encore d’ une foiblesse extrême, comme ils le sont dans le foetus , l’ ame n’ a que des sensations foibles, confuses, passagéres: elle en acquiert de plus vives, de plus claires, de plus durables à mesure que les organes se fortifient. D’ où il est facile de juger combien les sensations doivent être sourdeset transitoires dans l’ état de germe . On peut même concevoir un tems où la faculté sensitive est absolument sans éxercice; car il y a ici des degrés à l’ indéfini, depuis l’ instant de la création jusqu’ à celui de la conception , et depuis celle-ci jusqu’ à l’ état de la plus grande perfection.

Si donc l’ homme peut passer par des moyens purement naturels , de l’ état si abject de simple animal , à l’ état si relevé d’ être intelligent ; pourquoi des moyens semblables ou analogues ne pourroient-ils élever un jour la brute à la sphère de l’ homme ? Il ne seroit pas philosophique d’ objecter, que l’ ame de l’ homme enveloppoit dès son origine des facultés qui rendoient son élévation possible , et qu’ il n’ en est pas de même de l’ ame de la brute . Croira-t-on que l’ ame d’ un imbécille n’ enveloppoit pas les mêmes facultés ? Si l’ on vouloit chicaner là-dessus, je me retournerois aussi-tôt, et je demanderois, si un coup de marteau donné sur le crâne d’ un sçavant, et qui le transforme subitement en imbécille, enléve à son ame ces belles facultés qu’ elle éxerçoit un moment auparavant ? Il éxistoit un assés grand ouvrage métaphysique de Leibnitz, qui étoit demeuré longtems caché dans la bibliothéque d’ Hanovre, et que nous devons au zèle et aux soins éclairés de Mr Raspe, qui l’ a publié en 1765. Je veux parler des nouveaux essais sur l’ entendement humain . Je n’ en citerai que quelques passages, qui suffiront pour achever de faire connoître à mes lecteurs les idées et la manière de l’ auteur. Ils y retrouveront la même doctrine sur lesames , qui a été établie dans la théodicée .

L’ auteur présente dans son avant-propos un tableau de ses idées sur l’ univers, sur l’ homme, sur les ames, et sur divers autres points intéressans de philosophie rationnelle. Tout cela mérite fort d’ être lu et médité: il y règne par tout cet air d’ originalité que notre excellent métaphysicien sçavoit si bien donner aux sujets qu’ il manioit. La suite de ses pensées l’ acheminant à parler de l’ union perpétuelle des ames à des corps organiques, il s’ exprime ainsi.

” je crois avec la plupart des anciens, que tous les génies, toutes les ames, toutes les substances simples créées, sont toujours jointes à un corps, et qu’ il n’ y a jamais des ames qui en soient entièrement séparées. J’ en ai des raisons a priori . ” Leibnitz aimoit à faire revivre les opinions des anciens, et à les mettre en valeur: mais, elles prenoient entre ses mains une forme si nouvelle, qu’ on peut dire avec vérité, qu’ après qu’ il les avoit travaillées, ce n’ étoient plus les opinions des anciens. Son cerveau étoit un moule admirable qui embellissoit et ennoblissoit toutes les formes.

Il faisoit bien de l’ honneur à l’ ancienne école en la parant ainsi de ses propres inventions, et on se tromperoit beaucoup, si l’ on pensoit qu’ elle avoit vu distinctement tout ce que la singulière bonhomie de notre auteur le porte à lui attribuer, soit dans ses nouveaux essais , soit dans sa théodicée .

Ces raisons a priori , dont il s’ agit dans ce passage, et que Leibnitz n’ énonce pas, étoient tirées de son principe de la raison suffisante .

On sçait qu’ il rejettoit l’ influence physique et les causes occasionnelles , et qu’ il leur avoit substitué sa fameuse harmonie préétablie : hypothèse aussi neuve, qu’ ingénieuse, et qui auroit suffi seule pour immortaliser ce puissant génie. En vertu de cette hypothèse, l’ ame et le corps sont unis sans agirréciproquement l’ un sur l’ autre. Toutes les perceptions de l’ ame naîssent de son propre fond, et sont représentées physiquement par les mouvemenscorrespondans du corps, comme ces mouvemens sont représentés idéalement par les perceptions correspondantes de l’ ame. Il en est de même des volitions , des désirs ; le corps est monté, comme une machine, pour y satisfaire, indépendamment de toute action de l’ ame sur lui.

Et comme dans cette hypothèse, les perceptions ne pouvoient tirer leur origine du corps, et qu’ il falloit pourtant que chaque perception eut sa raison suffisante , Leibnitz plaçoit cette raison dans les mouvemens correspondans du corps: ils n’ en étoient donc pas la cause efficiente ; mais, ils en étoient la cause éxigeante .

Il entroit ainsi dans le plan de l’ univers, qu’ il y eût une certaine ame, qui répondit par ses perceptions et par ses volitions, aux mouvemens d’ un certaincorps, et qu’ il y eût un certain corps qui répondit par ses mouvemens aux perceptions et aux volitions d’ une certaine ame.

Je ne fais ici qu’ esquisser grossièrement cette belle hypothèse: je pourrai l’ exposer ailleurs avec plus d’ étenduë et de clarté.

Reprenons notre auteur: il continue en ces termes.

” on trouvera qu’ il y a cela d’ avantageux dans ce dogme,… etc.” l’ auteur rappelle ici en passant, un de ses principes favoris, celui de continuité ; qui n’ est, à parler éxactement, qu’ une conséquence du principe plus général de la raison suffisante : car, si rien ne se fait sans raison suffisante , l’ état actuel de tout être créé, doit avoir sa raison dans l’ état qui a précédé immédiatement; celui-ci, dans un autre encore, et ainsi en remontant par degrés sensibles ou insensibles jusqu’ à la première origine de l’ être.

Notre philosophe admettoit donc comme une maxime générale, que rien ne s’ opéroit par saut dans la nature; que tout y étoit gradué ou nuancé à l’ infini. Il justifioit cette maxime par un grand nombre d’ éxemples puisés dans la physique et dans la géométrie. Elle l’ inspiroit en quelque sorte, lors qu’ il prédisoit, qu’ on découvriroit un jour des êtres, qui par rapport à plusieurs propriétés, par éxemple, celles de se nourrir, ou de se multiplier, pourroient passer pour des végétaux à aussi bon droit que pour des animaux . On peut voir le détail de cette singulière prédiction dans l’ article 209 de mes considérations sur les corps organisés . J’ ai fort développé cette loi si universelle des gradations , dans les parties ii, iii, iv de ma contemplation de la nature : je l’ ai présentée sous un autre point de vuë dans le chapitre xvii de la partie viii du même ouvrage.

Cette loi de continuité régit le monde idéal , comme le monde physique : l’ harmonie préétablie de notre auteur le suppose nécessairement; puisque, suivant cette hypothèse, les perceptions doivent toujours naître les unes des autres, et du fond même de l’ ame. Ainsi, chaque état de l’ ame a sa raison dans l’ état qui a précédé immédiatement: chaque perception dérive d’ une perception antécédente , et donne lieu à une perception subséquente . Toutes les perceptions sont ainsi enchaînées par des noeuds secrets ou apparens; et cela même fournit une des plus fortes objections contre l’ harmonie préétablie , comme je pourrai le montrer ailleurs.

L’ état de l’ ame dans le corps développé , tenoit donc à l’ état qui avoit précédé; celui-ci, tenoit en dernier ressort à l’ état de germe , etc. L’ état de l’ ame après la mort , tient donc encore à l’ état qui a précédé, etc. Tous les états sont donc ici explicables les uns par les autres, parce qu’ ils dépendent tous les uns des autres.

C’ étoit par cette doctrine si métaphysique, que Leibnitz combattoit les écoles et les esprits-forts. Il comparoit très bien la conservation de l’ animal après lamort , à la conservation du papillon dans la chenille : mais; il s’ en faut beaucoup qu’ il eut approfondi cette comparaison autant qu’ elle le méritoit, et qu’ il en eut tiré le meilleur parti. Je le prouverai bientôt.

Il comparoit encore la conservation des idées après la mort, à ce qui se passe dans le sommeil ; et cette comparaison présente un côté très philosophique, auquel le sauveur du monde semble faire allusion, en comparant lui-même la mort au sommeil .

Je me fais un devoir de remarquer à ce sujet, et ce devoir est cher à mon coeur; que la piété de notre auteur, aussi vraye qu’ éclairée, ne laissoit échapper aucune occasion de rendre au philosophe par excellence l’ hommage le plus respectueux, et le plus digne d’ un être intelligent. Il citoit avec complaisance jusqu’ aux moindres paroles de ce divin maître, et y découvroit toujours quelque sens caché, d’ autant plus beau, qu’ il étoit plus philosophique. Le passage que je commente, nous en fournit un éxemple remarquable: je pourrois en alléguer bien d’ autres. Je me borne à renvoyer encore une fois à l’ admirable préface de la théodicée . Celui qui se plaisoit à découvrir dans l’ évangile une philosophie si haute, étoit une encyclopédie vivante, et un des plus profonds génies qui ayent jamais paru sur la terre. Je prie ceux qui n’ ont ni les lumières ni le génie de ce grand homme, et qui ne possèdent pas au même degré que lui l’ art de douter philosophiquement, de se demander à eux-mêmes, s’ il leur sied bien après cela d’ affecter de mépriser l’ évangile, et de s’ efforcer d’ inspirer ce mépris à tout le genre-humain ? ” aussi ai-je dit, continue Leibnitz, qu’ aucun sommeil ne sçauroit durer toujours… etc. ” en tentant ci-dessus, d’ expliquer l’ enveloppement leibnitien, j’ ai montré combien il différe de mon hypothèse sur l’ état futur de l’ homme et sur celui des animaux. Mais, comme Leibnitz n’ avoit dit qu’ un mot sur cet enveloppement dans sa théodicée , on pouvoit raisonnablement douter, s’ il attachoit à ce terme les idées qu’ il paroît renfermer, et que j’ ai cru devoir attribuer à l’ auteur. Il me semble maintenant, que le passage que je viens de transcrire, ne laisse plus aucun doute sur ce point. Leibnitz y parle du dérangement des organes visibles : il dit, qu’ aucun dérangement ne peut détruire tous les organes, priver l’ ame de tout son corps organique, effacer toutes les traces précédentes . C’ étoit donc bien du corps actuel , du corps visible et palpable que Leibnitz parloit dans sa théodicée , et dont il disoit que la mort apparente étoit un enveloppement . Il confirme lui-même cette interprêtation dans un autre endroit de l’ avant-propos de sesnouveaux essais , page 22, lorsque réfutant l’ opinion des cartésiens sur la destruction des ames des bêtes, il leur reproche d’ avoir été embarrassés sans sujet de ces ames; faute, ajoute-t-il en parenthèse, de s’ aviser de la conservation de l’ animal réduit en petit .

Ces expressions réduit en petit , ne sont plus équivoques, et j’ avois bien raisonné sur l’ enveloppement de mon auteur. Il n’ avoit donc point imaginé ungerme indestructible , logé dès le commencement dans le cerveau visible ; il n’ avoit point considéré ce germe comme le véritable siège de l’ ame; il n’ y avoit point fait résider la personnalité . Son interprête moderne ne l’ avoit donc pas assés étudié, quand il lui attribuoit mon hypothèse , et qu’ il m’ exposoit ainsi à passer auprès du public pour le plagiaire de cet illustre écrivain.

Si Leibnitz avoit eu dans l’ esprit mon hypothèse , se seroit-il jamais exprimé comme il l’ a fait dans les passages que j’ ai transcrits ? Je ne dirai pas trop, si j’ avance, qu’ on ne sçauroit expliquer physiquement par son enveloppement , de quelque manière qu’ on l’ entende, la conservation du moi ou de lapersonnalité . Ce seroit très vainement qu’ on se retrancheroit à soutenir, que la mémoire est toute spirituelle : lors-même qu’ une foule de faits bien constatés, ne prouveroient pas que cette faculté a son siége dans le cerveau ; il faudroit toujours qu’ il y eut dans le cerveau quelque chose qui correspondit aux perceptions et aux volitions de l’ ame, et en particulier, aux perceptions que la mémoire spirituelle y retraceroit: autrement l’ harmonie-préétablietomberoit, et son auteur ne seroit plus conséquent à lui-même.

Il se servoit ingénieusement de la métamorphose de la chenille en papillon , pour rendre raison de la conservation de l’ animal après la mort . Il avoit appris du célébre Swammerdam le secret de cette métamorphose , et ne l’ avoit pas assés méditée, comme je l’ ai remarqué plus haut. Ce n’ est pas le corps visiblede la chenille , qui se convertit en papillon : c’ est un autre corps organique, d’ abord invisible, qui se développe dans celui de la chenille . J’ ai crayonné cet admirable développement dans les chapitres v, x, xi, xii, de la partie ix de la contemplation de la nature , et il peut m’ être permis d’ ajoûter, que je suis le premier qui ai fait voir en quoi consiste précisément le moi ou la personne dans les insectes qui se métamorphosent. Je l’ ai exposé assés au long dans les paragraphes 714, 715, 716 et suivans de mon essai analytique , et fort en raccourci chapitre xiv, part ix de la contemplation .

Je ne vois donc que mon hypothèse , qui puisse expliquer physiquement ou sans aucune intervention miraculeuse, la conservation du personnage ou de la souvenance, comme s’ exprime ici l’ auteur, et qui rend l’ homme susceptible de recompenses et de châtimens . Je suis néanmoins bien éloigné de penser, que mon hypothèse satisfasse à toutes les difficultés: mais; j’ ose dire, qu’ elle me paroît satisfaire au moins aux principales: par éxemple; à celles qu’ on tire de la dispersion des particules constituantes du corps par sa destruction; de la volatilisation de ces particules, de leur introduction dans d’ autres corps soit végétaux, soit animaux; de leur association à ces corps; des antropophages; etc., etc. Je ne puis m’ étendre ici sur toutes ces choses: le lecteur intelligent me comprend assés.

Dans le corps de ses nouveaux essais , Leibnitz reprend çà et là les principes qu’ il avoit posés dans l’ avant-propos sur l’ immatérialité de l’ ame des bêtes, et sur la survivance de l’ animal: mais, il n’ y ajoûte rien d’ essentiel, et tout ce qu’ il en dit revient pour le fond à ce que j’ ai transcrit ci-dessus d’ après l’avant-propos et la théodicée .

Je ne dois pourtant pas omettre de rapporter un passage du livre ii, chapitre xxvii, sur l’ identité , qui achévera de démontrer que l’ auteur n’ avoit point eu l’ idée de ce germe indestructible , qui fait la baze de mon hypothèse, et que j’ ai essayé d’ appliquer à tous les êtres organisés dans ce nouvel écrit.

” il n’ y a point, dit-il, de transmigration … etc. ” ces mots, partie du précédent, n’ ont pas besoin de commentaire: ceux de développement et d’enveloppement qui les suivent, les déterminent suffisamment. Ils le sont encore par celui de fluxion .

Au reste; on voit ici que l’ auteur rejettoit toute espèce de métempsycose ; il l’ attaque ailleurs plus directement.

En voilà assés, ce me semble, pour faire juger des principes de Leibnitz sur les ames , sur la mort , sur la conservation de l’ animal, et pour montrer en quoi ces principes se rapprochent, et en quoi ils s’ éloignent de ceux qui me sont propres. Il seroit infiniment à désirer, que cet excellent métaphysicien eut toujours mis dans ses idées cette analyse, cet enchaînement, cette clarté, cette précision, cet intérêt si nécessaires aux matières de métaphysique, déjà si séches, si obscures et si rebutantes par elles-mêmes. Il avoit dans sa tête tant de choses, qu’ elles sortoient en foule, j’ ai presque dit tumultuairement, à mesure qu’ il composoit. Anecdotes, proverbes, images, allusions, comparaisons, citations fréquentes, digressions multipliées; tout cela coupoit plus ou moins le fil du discours. Une multitude de propositions incidentes venoit offusquer la proposition principale, qui ne pouvoit être trop élaguée. On a sur tout à regretter dans ses ouvrages métaphysiques, que les discussions les plus philosophiques et les plus intéressantes, soient si fréquemment interrompues par des digressions sur des sujets trop étrangers, et assés souvent de théologie scholastique , qu’ il s’ efforce quelquefois d’ allier avec sa sublime métaphysique. En lisant son admirable théodicée , on croit être dans une vaste forêt où l’ on a trop négligé de pratiquer des routes. L’ auteur ne se perd jamais lui-même au milieu de cette confusion de choses; mais, le lecteur, qui n’ a pas sa tête, se perd souvent, et ne sçait ni d’ où il vient ni où il va.

Il étoit, en quelque sorte possédé de l’ esprit de conciliation, et c’ étoit, pour l’ ordinaire, ce qui le jettoit dans ces digressions, auxquelles on regrette qu’ il se soit livré si facilement, et qui contrastent tant avec la méthode philosophique.

Il vouloit accorder toutes les sectes, tous les théologiens, tous les philosophes, et il n’ étoit jamais plus satisfait que lors qu’ il avoit rencontré quelque point de conciliation. Il lui arrive souvent dans sa théodicée et dans ses nouveaux essais d’ abandonner le fil d’ un principe métaphysique pour courir après quelque vieux docteur, dont il anatomise la pensée. Il se répète trop, précisément parce qu’ il disserte trop.

Sa marche ressemble quelquefois à celle d’ un pendule, qui oscille autour d’ un point.

Est-il besoin que je le dise ? Cette petite critique ne tend pas le moins du monde à diminuer la juste admiration que Leibnitz doit inspirer à tous ceux qui sont capables de le méditer aussi profondément qu’ il mérite de l’ être. Il est le père de la métaphysique transcendante , et si l’ on peut dire du génie qu’ il crée , jamais génie n’ a plus créé que celui de Leibnitz.

10 juin, 1768.

PARTIE 8

conciliation de l’ hipothèse de l’ auteur sur l’ état futur des animaux, avec le dogme de la résurrection.

Principes fondamentaux de la religion naturelle et de la religion révélée.

Dois-je craindre d’ avoir allarmé les ames pieuses, en cherchant à établir le nouveau dogme philosophique de la restitution et du perfectionnement futurs de tous les êtres organisés et animés ? Aurois-je donné ainsi la plus légère atteinte à un des dogmes les plus importans de la foi, à celui de notre proprerésurrection ? Il me tardoit d’ en venir à une discussion qui intéresse également la religion et la philosophie. Il ne me sera pas difficile de montrer en peu de mots, combien les allarmes qu’ on pourroit concevoir sur ce sujet, seroient destituées de fondement.

Le dogme sacré de notre résurrection repose principalement sur l’ imputabilité de nos actions; celle-ci sur leur moralité . Il est dans l’ ordre de la souveraine sagesse, que l’ observation des loix naturelles conduise tôt ou tard au bonheur , et que leur inobservation conduise tôt ou tard au malheur .

C’ est que les loix naturelles sont les résultats de la nature de l’ homme et de ses rélations diverses.

L’ homme est un être-mixte : l’ amour du bonheur est le principe universel de ses actions.

Il a été créé pour le bonheur , et pour un bonheur rélatif à sa qualité d’ être-mixte .

Il seroit donc contre les loix établies, que l’ homme pût être heureux en choquant ses rélations , puisqu’ elles sont fondées sur sa propre nature , combinée avec celle des autres êtres.

La vie présente est le premier anneau d’ une chaîne qui se perd dans l’ éternité . L’ homme est immortel par son ame , substance indivisible ; il l’ est encore par ce germe impérissable auquel elle est unie.

En annonçant au genre-humain le dogme de la résurrection , celui qui est la résurrection et la vie , lui a enseigné, non simplement l’ immortalité de l’ ame , mais encore l’ immortalité de l’ homme .

L’ homme sera donc éternellement un être-mixte ; et comme tout est lié dans l’ univers, l’ état présent de l’ homme détermine son état futur .

La mémoire , qui a son siège dans le cerveau, est le fondement de la personnalité . Les noeuds secrets qui lient le germe impérissable avec le cerveaupérissable , conservent à l’ homme le souvenir de ses états passés . Il pourra donc être recompensé ou puni dans le rapport à ses états passés . Il pourracomparer le jugement qui sera porté de ses actions, avec le souvenir qu’ il aura conservé de ces actions.

Cet être qui fait le bien ou le mal , et qui en conséquence du bien ou du mal qu’ il aura fait, sera recompensé ou puni ; cet être, dis-je, n’ est pas une certaine ame ; il est une certaine ame unie dès le commencement à un certain corps , et c’ est ce composé qui porte le nom d’ homme .

Ce sera donc l’ homme tout entier , et non une certaine ame ou une partie de l’ homme, qui sera recompensé ou puni. Aussi la révélation déclare-t-elle expressément, que chacun recevra selon le bien ou le mal qu’ il aura fait étant dans son corps .

Le dogme de la résurrection suppose nécessairement la permanence de l’ homme ; celle-ci, une liaison secrette entre l’ état futur de l’ homme et son étatpassé .

Cette liaison n’ est point arbitraire ; elle est naturelle . L’ homme fait partie de l’ univers . La partie a des rapports au tout . L’ univers est un systême immense de rapports : ces rapports sont déterminés réciproquement les uns par les autres. Dans un tel systême , il ne peut rien y avoir d’ arbitraire . Chaqueétat d’ un être quelconque est déterminé naturellement par l’ état antécédent ; autrement l’ état subséquent n’ auroit point de raison de son éxistence.

Les recompenses et les peines à venir ne seront donc pas arbitraires ; puisqu’ elles seront le résultat naturel de l’ enchaînement de l’ état futur de l’ homme avec son état passé .

L’ auteur de l’ essai de psychologie , qui n’ a peut-être pas été médité autant qu’ il demandoit à l’ être, a sçu remonter ici au principe le plus philosophique. ” la métaphysique, dit-il, voit la religion comme une maîtresse rouë dans une machine… etc. ” l’ homme peut être dirigé au bonheur par des loix , parce qu’ il peut les connoître et les suivre . Il peut les connoître , parce qu’ il est doué d’ entendement : il peut les suivre , parce qu’ il est doué de volonté .

Il est donc un être-moral , précisément parce qu’ il peut être soumis à des loix; la moralité de ses actions est ainsi leur subordination à ces loix.

L’ entendement n’ est pas la simple faculté d’ avoir des perceptions et des sensations .

Il est la faculté d’ opérer sur ces perceptions et sur ces sensations, à l’ aide des signes ou des termes dont il les revêt. Il forme des abstractions de tout genre, et généralise toutes ses idées.

L’ entendement dirige la volonté ou la faculté de choisir , et la volonté dirigée par l’ entendement est une volonté réfléchie .

La volonté va au bien réel ou apparent .

L’ homme n’ agit qu’ en vuë de son bonheur ; mais, il se méprend souvent sur le bonheur.

La faculté par laquelle il éxécute ses volontés particuliéres est la liberté .

Les actions de l’ homme, qui dépendent de sa volonté réfléchie peuvent lui être imputées , parce que cette volonté est à lui , et qu’ il agit avec connoissance .

Cette imputation consiste essentiellement dans les suites naturelles de l’ observation ou de l’ inobservation des loix ou de la perfection et de l’ imperfectionmorales , en conséquence de l’ ordre que Dieu a établi dans l’ univers.

Cet ordre n’ a pas toujours son effet sur la terre; la vertu n’ y conduit pas toujours au bonheur , le vice , au malheur . Mais; l’ immortalité de l’ homme prolongeant à l’ infini son éxistence, ce qu’ il ne reçoit pas dans un tems, il le recevra dans un autre, et l’ ordre reprendra ses droits.

L’ homme, le plus perfectible de tous les êtres terrestres, étoit encore appellé à un état futur par la supériorité-même de sa perfectibilité. Sa constitution organique et intellectuelle a répondu dès son origine, à cette dernière et grande fin de son être.

Il n’ y a point de moralité chés les animaux , parce qu’ ils n’ ont point l’ entendement . Ils ont une volonté , et ils l’ éxécutent ; mais, cette volonté n’ estdirigée que par la faculté de sentir . Ils ont des idées ; mais, ces idées sont purement sensibles . Ils les comparent et jugent ; mais, ils ne s’ élévent point jusqu’ aux notions abstraites .

Précisément parce que les actions volontaires des animaux ne sont point morales , elles ne sont point susceptibles d’ imputation .

Comme ils ne peuvent observer ni violer des loix qu’ ils ignorent, ils ne peuvent être recompensés ni punis dans le rapport à ces loix.

Si donc les animaux étoient appellés à un état futur , ce ne seroit point du tout sur les mêmes fondemens que l’ homme; puisque leur nature et leurs rélationsdifférent essentiellement de celles de l’ homme.

Mais; parce que les animaux ne sont point des êtres moraux , s’ ensuit-il nécessairement qu’ ils ne soient point susceptibles d’ un accroîssement de perfectionou de bonheur ? Parce que les animaux ne nous paroîssent point aujourd’ hui doués d’ entendement , s’ ensuit-il nécessairement que leur ame soit absolument privée de cette belle faculté ? Parce que les animaux n’ ont à présent que des idées purement sensibles , s’ ensuit-il nécessairement qu’ ils ne pourront pas s’ élever un jour à des notions abstraites , à l’ aide de nouveaux organes et de circonstances plus favorables ? L’ enfant devient un être pensant par le développement de tous ses organes, par l’ éducation et par les diverses circonstances qui contribuent à développer et à perfectionner toutes ses facultés corporelles et intellectuelles.

Soupçonneriés-vous que cet enfant, qui est encore si au-dessous de l’ animal, percera un jour dans les abîmes de la métaphysique ou calculera le retour d’ une cométe ? Les instrumens dont son ame se servira pour éxécuter de si grandes choses, éxistent déja dans son cerveau; mais, ils n’ y sont pas encore développés, affermis, perfectionnés.

Les animaux sont aujourd’ hui dans l’ état d’ enfance ; ils parviendront peut-être un jour à l’ état d’ êtres pensans , par des moyens analogues à ceux qui ennoblissent ici-bas toutes les facultés de notre être.

Ne cherchons point à intéresser la foi dans des recherches purement philosophiques, qui ne sçauroient lui porter la plus légère atteinte. La vraye piété est éclairée et n’ est jamais superstitieuse. Tâchons de nous former les plus hautes idées de la bonté divine, de la grandeur et de l’ universalité de ses vuës; combien nos conceptions les plus sublimes seront-elles encore au dessous de la réalité ! Celui, sans la permission du quel un passereau ne tombe point en terre, n’ a pas oublié les passereaux dans la distribution présente et future de ses bienfaits. Le plan de sagesse et de bonté que son intelligence a conçu pour la plus grande perfection des êtres terrestres, enveloppe depuis le moucheron , et peut-être encore depuis le champignon , jusqu’ à l’ homme .

L’ opinion commune, qui condamne à une mort éternelle tous les êtres organisés, à l’ exception de l’ homme, appauvrit l’ univers. Elle précipite pour toujours dans l’ abîme du néant, une multitude innombrable d’ êtres sentans, capables d’ un accroîssement considérable de bonheur, et qui en repeuplant et en embellissant une nouvelle terre, éxalteroient les perfections adorables du créateur.

L’ opinion plus philosophique, que je propose, répond mieux aux grandes idées que la raison se forme de l’ univers et de son divin auteur. Elle conserve tous ces êtres, et leur donne une permanence qui les soustrait aux révolutions des siècles, au choc des élémens et les fera survivre à cette catastrophe générale qui changera un jour la face de notre monde.

PARTIE 9

Réfléxions sur l’ excellence des machines organiques.

Nouvelles découvertes sur les reproductions animales.

De toutes les modifications dont la matière est susceptible; la plus noble est, sans doute, l’ organisation . C’ est dans la structure de l’ animal , que la souveraine intelligence se peint à nos yeux par les traits les plus frappans, et qu’ elle nous révêle, en quelque sorte, ce qu’ elle est. Le corps d’ un animal est un petit systême particulier, plus ou moins composé, et qui, comme le grand systême de l’ univers, résulte de la combinaison et de l’ enchaînement d’ une multitude de pièces diverses, dont chacune produit son effet propre, et qui conspirent toutes ensemble à produire cet effet général , que nous nommons la vie. Nous ne suffisons point à admirer cet étonnant appareil de ressorts, de leviers, de contrepoids, de tuyaux différemment calibrés, repliés, contournés, qui entrent dans la construction des machines organiques .

L’ intérieur de l’ insecte le plus vil en apparence, absorbe toutes les conceptions de l’ anatomiste le plus profond. Il se perd dans ce dédale, dès qu’ il entreprend d’ en parcourir tous les détours. Qu’ on ne croye pas que ceci soit le moins du monde éxaggéré: je prie ceux de mes lecteurs qui possédent l’ étonnante chenille de l’ habile et patient Lyonet, d’ en parcourir les planches avec réfléxion, et de juger. Je renvoye à ce que j’ ai dit sur cet ouvrage unique, dans l’ article xiv du tableau de mes considérations .

Je viens de comparer le corps de l’ animal à une machine: la plus petite fibre , la moindre fibrille , peuvent être envisagées elles-mêmes comme des machines infiniment petites, qui ont leurs fonctions propres. La machine entière, la grande machine résulte ainsi de l’ ensemble d’ un nombre prodigieux de machinules , dont toutes les actions sont conspirantes ou convergent vers un but commun.

Mais; combien les machines organiques sont-elles supérieures à celles que l’ art sçait inventer, et auxquelles nous les comparons ! Combien la structure de l’ insecte le moins élevé dans l’ échelle, l’ emporte-t-elle encore sur la construction du plus beau chef-d’ oeuvre en horlogerie ! Un seul trait suffiroit pour faire sentir la grande prééminence des machines animales sur celles de l’ art: les unes et les autres s’ usent par le mouvement; elles souffrent des déperditions journalières: mais, telle est l’ admirable construction des premières, qu’ elles réparent sans cesse les pertes que le mouvement perpétuel de leurs divers ressorts leurs occasionnent.

Chaque pièce s’ assimile les molécules qu’ elle reçoit du déhors, les assujettit, les dispose, les arrange de manière à lui conserver la forme, la structure, les proportions et le jeu qui lui sont propres, et qu’ éxige la place qu’ elle tient dans le tout organique.

Non seulement chaque pièce d’ une machine animale répare les pertes que les mouvemens intestins lui occasionnent; elle s’ étend encore en tout sens par l’ incorporation des molécules étrangères que la nutrition lui fournit: cette extension qui s’ opère graduellement, est ce que le physicien nomme évolution oudéveloppement .

Le développement suppose dans le tout organique une certaine méchanique secrette et fort sçavante.

En s’ étendant graduellement en tout sens, chaque pièce demeure essentiellement en grand ce qu’ elle étoit auparavant très en petit . Il faut donc que ses parties intégrantes soient façonnées et disposées les unes à l’ égard des autres avec un tel art, qu’ elles conservent constamment entr’ elles les mêmes rapports, les mêmes proportions, le même jeu, en même tems que de nouvelles particules intégrantes sont associées aux anciennes.

La plus fine anatomie ne pénètre point dans ces profondeurs. Les injections, le microscope, et moins encore le scalpel ne sçauroient nous dévoiler les merveilles que recèle le secret de la nutrition et du développement . Nous ne pouvons juger ici de l’ inconnu que par ce petit nombre de choses connues, dont nous sommes redevables aux derniers progrès de la physiologie .

Cette science, la plus belle, la plus profonde de toutes les sciences naturelles , produit à nos yeux le surprenant assemblage des organes rélatifs au grand ouvrage de la nutrition , et nous fait entrevoir l’ assemblage bien plus surprenant encore des organes qui éxécutent les sécrétions de différens genres. Nous ne revenons point de l’ étonnement où nous jette cet amas immense de très-petits tuyaux, blancs, cylindriques, groupés et repliés de mille et mille manières différentes, dont toutes la substance du foye, de la rate, des reins est formée. Nous sommes presque éffrayés, quand nous venons à apprendre que lestubules qui entrent dans la composition d’ un seul rein, mis bout à bout, formeroient une longueur de dix mille toises. Quel intéressant, quel superbe spectacle ne nous offriroit point cet assemblage si merveilleux de tant de millions, que dis-je ! De tant de milliars de tubules ou de filtres plus ou moins diversifiés, si nos sens et nos instrumens étoient assés parfaits pour nous dévoiler en entier le méchanisme et le jeu de chacun d’ eux, et les rapports qui les enchaînent tous à une fin commune ! Quelles idées cette seule découverte anatomique ne nous donne-t-elle point de l’ organisation de l’ animal, de l’ intelligence qui en a conçu le dessein, et de la puissance qui l’ a éxécuté ! Qu’ est donc l’ animal lui-même, si une de ses parties, qui ne paroît pas néanmoins tenir le premier rang dans son intérieur, est déjà un abîme de merveilles ! J’ ai de si grandes idées de l’ organisation de l’ animal, que je me persuade sans peine, que s’ il nous étoit donné de pénétrer dans la structure intime, je ne dis pas d’ un de ses organes ; je dis seulement, d’ une de ses fibres , nous la trouverions un petit tout organique très composé, et qui nous étonneroit d’ autant plus, que nous l’ étudierions davantage.

Quel ne seroit point sur tout notre étonnement, si nous pouvions observer aussi distinctement les élémens d’ une fibre sensible , leur arrangement respectif, l’ art avec lequel ils jouent les uns sur les autres, que nous observons les différentes pièces d’ une horloge; leur engraînement et leur jeu ! On peut voir ce que j’ ai dit là-dessus dans l’ article x de mon analyse abrégée , en rendant raison du physique de l’ imagination et de la mémoire.

Que seroit-ce donc encore, si nous pouvions saisir d’ une seule vuë le systême entier des fibres sensibles , et contempler, pour ainsi dire, à nud la méchanique profonde et les opérations secrettes de cet organe universel auquel l’ ame est immédiatement présente, et par lequel elle est unie au monde corporel ! ” assurément, dit très-bien cet anonyme que j’ ai déja cité,… etc. ” un autre trait qui relève beaucoup aux yeux de la raison, l’ excellence des machines organiques , c’ est qu’ elles produisent de leur propre fond des machines semblables à elles, qui perpétuent le modèle et lui procurent l’ immortalité. Ce qui a été refusé à l’ individu a été accordé ainsi à l’ espèce : elle est une sorte d’ unité toujours subsistante, toujours renaissante, et qui offre sans altération aux siécles suivans, ce qu’ elle avoit offert aux siécles précédens, et ce qu’ elle offrira encore aux siécles les plus reculés.

Quelque soit la maniére dont s’ opère cette reproduction des êtres vivans; quelque systême qu’ on embrasse pour tâcher de l’ expliquer; elle n’ en paroîtra pas moins admirable à ceux qui entre-voyent au moins l’ art prodigieux qu’ elle suppose dans l’ organisation, et dans les divers moyens qui l’ éxécutent chés levégétal et chés l’ animal , et dans les différentes espèces de l’ un et de l’ autre. Ainsi, soit que cette reproduction dépende de germes prééxistans; soit qu’ on veuille qu’ il se forme journellement dans l’ individu procréateur de petits touts semblables à lui; la conservation de l’ espèce dans l’ une et l’ autre hypothèse n’ en sera pas moins un des plus beaux traits de la perfection du méchanisme organique . Et s’ il étoit possible, que les seules loix de ce méchanisme pussent suffire à former de nouveaux touts individuels, il ne m’ en paroîtroit que plus admirable encore.

Je ferois un traité d’ anatomie, si j’ entreprenois ici de décrire cette partie du méchanisme organique, qui a pour dernière fin la reproduction des êtres vivans: j’ étonnerois mon lecteur en mettant sous ses yeux ce grand appareil d’ organes si composés, si multipliés, si variés, si harmoniques entr’ eux, qui conspirans tous au voeu principal de la nature, réparent ses pertes, renouvellent ses plus chères productions, et la rajeunissent sans cesse.

Si le développement des corps organisés ou leur simple accroîssement ne peut qu’ être l’ effet de la plus belle méchanique; combien cette méchanique doit-elle être plus belle encore, lors qu’ elle n’ est point bornée à procurer simplement l’ extension graduelle des parties en tout sens, et qu’ elle s’ élève jusqu’ à procurer la régénération complette d’ un membre, ou d’ un organe, et même l’ entière réïntégration de l’ animal ! Ici, s’ offrent de nouveau à mes regards ces fameux zoophytes , qui m’ ont tant occupé dans mes deux derniers ouvrages, et sur lesquels encore j’ ai jetté un coup d’ oeil dans celui-ci.

Je ne retracerai donc pas ici les divers phénomènes que présentent la régénération et la multiplication du polype à bras , et celles de quelques autres insectes de la même classe ou de classes différentes: mais, je ne puis m’ empêcher de dire un mot de reproductions plus étonnantes encore, et que la sagacité d’ un excellent observateur vient de nous découvrir.

On sçait que la structure du polype est d’ une extrême simplicité, au moins en apparence.

Tout son corps est parsemé extérieurement et intérieurement d’ une multitude de très petits grains, logés dans l’ épaisseur de la peau, et qui semblent faire les fonctions de viscères ; car, les meilleurs microscopes n’ y découvrent rien qui ressemble le moins du monde aux viscères qui nous sont connus. Le corps lui-même n’ est qu’ une manière de petit sac, d’ une consistence presque gélatineuse, et garni près de son ouverture, de quelques menus cordons, qui peuvent s’ allonger et se contracter au gré du polype, et ce sont ses bras . Il n’ a point d’ autres membres, et on ne lui trouve aucun organe , de quelque espèce que ce soit.

Je ne décris pas le polype ; je ne fais qu’ ébaucher ses principaux traits; mais, il est si simple, que c’ est presque l’ avoir décrit. Quand on songe à la nature, et à la simplicité d’ une pareille organisation, l’ on n’ est plus aussi surpris de la régénération du polype , et de toutes ces étranges opérations qu’ une main habile a sçu éxécuter sur cet insecte singulier. J’ ai sur tout dans l’ esprit cette opération par laquelle on le retourne comme le doigt d’ un gand, et qui ne l’ empêche point de croître, de manger et de multiplier. Si même on le coupe par morceaux, pendant qu’ il est dans un état si peu naturel, il ne laisse pas de renaître, à son ordinaire, de bouture , et chaque bouture mange, croît et multiplie. Je le remarquois dans mes corps organisés , article 273: ” un polype coupé, retourné, recoupé, retourné encore, ne présente qu’ une répétition de la même merveille, si à présent c’ en est une au sens du vulgaire. Ce n’ est jamais qu’ une espèce de boyau qu’ on retourne et qu’ on recoupe: il est vrai que ce boyau a une tête, une bouche, des bras, qu’ il est un véritable animal; mais l’ intérieur de cet animal est comme son extérieur, ses viscères sont logés dans l’ épaisseur de sa peau, et il répare facilement ce qu’ il a perdu. Il est donc après l’ opération ce qu’ il étoit auparavant. Tout cela suit naturellement de son organisation; l’ adresse de l’ observateur fait le reste. Le plus singulier, pour nous, est donc qu’ il éxiste un animal fait de cette manière: nous n’ avions pas soupçonné le moins du monde son éxistence, et quand il a paru, il n’ a trouvé dans notre cerveau aucune idée analogue du régne animal. Nous ne jugeons des choses que par comparaison: nous avions pris nos idées d’ animalité chés les grands animaux, et un animal qu’ on coupe, qu’ on retourne, qu’ on recoupe et qui se porte bien, les choquoient directement. Combien de faits, encore ignorés, et qui viendront un jour déranger nos idées sur des sujets, que nous croyons connoître ! Nous en sçavons au moins assés pour que nous ne devions être surpris de rien. La surprise sied peu à un philosophe; ce qui lui sied est d’ observer, de se souvenir de son ignorance, et de s’ attendre à tout. ” je m’ étois en effet, attendu à tout : aussi ai-je été peut-être moins surpris que bien d’ autres des nouveaux prodiges, que nous devons aux belles expériences de Mr l’ abbé Spallanzani, et qu’ il s’ est empressé obligeamment à me communiquer en détail, depuis trois ans, dans ses intéressantes lettres. Il a voulu me laisser le plaisir de penser, que les invitations que je lui avois faites, de s’ attacher particulièrement aux reproductions animales , n’ avoient pas peu contribué à ses découvertes. Ce que je sçais mieux; c’ est qu’ aucun physicien n’ avoit poussé aussi loin que lui, ce nouveau genre d’ expériences physiologiques , ne les avoit éxécutées et variées avec plus d’ intelligence, et ne les avoit étendues à des espèces aussi élevées dans l’ échelle de l’ animalité .

Tout le monde connoit le limaçon de jardin , nommé vulgairement escargot : mais; tout le monde ne sçait pas que l’ organisation de ce coquillage est très composée, et qu’ elle se rapproche par diverses particularités très remarquables, de celle des animaux que nous jugeons les plus parfaits. Je ne ferai qu’ indiquer quelques-unes de ces particularités: mon plan ne me conduit point à traiter des reproductions animales : je ne veux que faire sentir par ces reproductions, l’ excellence des machines organiques .

Sans être initié dans les secrets de l’ anatomie, on sçait, au moins en gros, qu’ un cerveau est un organe extrêmement composé ou plutôt un assemblage de bien des organes différens, formés eux-mêmes de la combinaison et de l’ entrelacement d’ un nombre prodigieux de fibres, de nerfs, de vaisseaux, etc. Latête du limaçon posséde un véritable cerveau , qui se divise, comme le cerveau des grands animaux, en deux masses hémisphèriques, d’ un volume considérable, et qui portent le nom de lobes .

De la partie inférieure de ce cerveau sortent deux nerfs principaux; de la partie supérieure en sortent dix, qui se répandent dans toute la capacité de la tête: quelques-uns se partagent en plusieurs branches. Quatre de ces nerfs animent les quatre cornes du coquillage, et président à tous leurs jeux. On peut s’ être amusé à contempler les mouvemens si variés de ces tuyaux mobiles en tout sens, que l’ animal fait rentrer dans sa tête et qu’ il en fait sortir quand il lui plait. On n’ imagine point combien les deux grandes cornes sont une belle chose: on connoit ce point noir et brillant qui est à l’ extrêmité de chacune: ce point est un véritable oeil . Prenés ceci au pied de la lettre, et n’ allés pas vous représenter simplement une cornée d’ insecte. L’ oeil du limaçon a deux des principales tuniques de notre oeil; il en a encore les trois humeurs , l’ aqueuse , la cristalline , la vitrée : enfin, il a un nerf optique , et ce nerf est de la plus grande beauté. Je passe sous silence l’ appareil des muscles destinés à opérer les divers mouvemens de la tête et des cornes.

J’ ajoûterai seulement, que le limaçon a une bouche , et que cette bouche est revêtue de lèvres , garnies de dents , et pourvue d’ une langue et d’ un palais . Toute cette anatomie feroit seule la matière d’ un petit volume. Si mon lecteur me demandoit un garant de tant et de si curieuses particularités anatomiques, il me suffiroit, je pense, de nommer l’ auteur célébre de la bible de la nature .

Croira-t-on à présent, que ces cornes du limaçon, qui sont de si belles machines d’ optique, se régénèrent en entier, lorsqu’ on les mutile ou même qu’ on les retranche entièrement ? Il n’ est pourtant rien de plus vrai que cette régénération : elle est si parfaite, si singuliérement complette, que l’ anatomie la plus éxacte ne découvre aucune différence entre les cornes reproduites, et celles qui avoient été mutilées ou retranchées.

C’ est déjà, sans doute, une assés grande merveille, que la reproduction ou même la simple réparation de semblables lunettes: mais; ce qui est tout aussi vrai, sans être le moins du monde vraisemblable, c’ est que toute la tête du limaçon, cette tête qui est le siège de toutes les sensations de l’ animal, et qui, comme nous venons de le voir, est l’ assemblage de tant d’ organes divers, et d’ organes, la plûpart si composés; toute cette tête, dis-je, se régénère, et si on la coupe au limaçon, il en refait une nouvelle, qui ne différe point du tout de l’ ancienne.

En décrivant dans mes deux derniers ouvrages la régénération du ver-de-terre , et celle de ces vers d’ eau douce que j’ ai multipliés en les coupant par morceaux; j’ ai fait remarquer, que la partie qui se reproduit, se montre d’ abord sous la forme d’ un petit bouton, qui s’ allonge peu à peu, et dans lequel on découvre tous les rudimens des nouveaux organes. Il n’ en va pas de même dans la régénération de la tête du limaçon: cette régénération suit des loix bien différentes.

Quand la tête de ce coquillage commence à se régénérer, les diverses parties qui la composent ne se montrent pas toutes ensemble: elles apparoîssent ou se développent les unes après les autres, et ce n’ est qu’ au bout d’ un tems assés long, qu’ elles semblent se réünir, pour former ce tout si composé, qui porte le nom de tête .

Cette découverte est si belle, si neuve, et elle a excité tant de doutes, que je ne puis résister à la tentation de la raconter un peu plus en détail.

Quelquefois, il n’ apparoît d’ abord sur le col ou le tronc de l’ animal, qu’ un petit globe , qui renferme les élémens des petites cornes , de la bouche , deslèvres et des dents .

D’ autrefois on ne voit paroître d’ abord qu’ une des grandes cornes , garnie de son oeil : au-dessous, et dans un endroit écarté, on apperçoit les premiers traits des lévres .

Tantôt on n’ observe qu’ une espèce de noeud , formé par trois des cornes: tantôt on découvre un petit bouton , qui ne renferme que les lévres : tantôt la têtese montre en entier, à la réserve d’ une ou de plusieurs cornes.

En un mot; il y a ici une foule de variétés, qu’ on traiteroit de bizarreries, s’ il y avoit dans la nature de vraies bizarreries. Mais; le philosophe n’ ignore pas, que tout s’ y fait par des loix constantes, qui se diversifient plus ou moins suivant les sujets, et dont telles ou telles reproductions sont les résultats immédiats.

Malgré toutes ces variétés dans la régénération de la tête du limaçon, cette régénération si surprenante s’ achêve en entier, et l’ animal commence à mangersous les yeux de l’ observateur. Si après cela on pouvoit former le moindre doute sur l’ intégrité de la régénération, je le dissiperois en ajoûtant; que la dissection de la tête reproduite , y démontre toutes les parties similaires et dissimilaires qui composoient l’ ancienne.

Le limaçon est bien un colosse, en comparaison du polype : l’ anatomie y découvre bien une multitude d’ organes dont le polype est privé; cependant, le limaçon ne nous paroît pas encore assés élevé dans l’ échelle de l’ animalité : il nous reste toujours je ne sçais quelle disposition à le regarder comme un animal imparfait : nous le plaçons volontiers tout près de l’ insecte ; et ce voisinage qui ne lui est point avantageux, diminuë un peu, à nos yeux, la merveille de sa régénération . S’ il nous paroissoit plus animal , il nous étonneroit davantage: je l’ ai dit; nous ne jugeons des êtres que par comparaison, et nos comparaisons sont pour l’ ordinaire fort peu philosophiques.

Nous serions donc beaucoup plus étonnés d’ apprendre, qu’ il éxiste une sorte de petit quadrupède , construit à peu près sur le modèle des petits quadrupèdes qui nous sont les plus connus, et qui se régénère presque en entier.

Ce petit quadrupède est la salamandre aquatique , déjà célèbre chés les naturalistes anciens et modernes, par un grand prodige, qui n’ avoit d’ autre fondement que l’ amour du merveilleux, et que l’ amour du vrai a détruit dans ces derniers tems: on comprend, que je parle du prétendu privilège de vivre au milieu des flammes.

La salamandre , j’ ai presque honte de le dire, est si peu faite pour vivre dans le feu, qu’ il est démontré aujourd’ hui par les expériences de Mr Spallanzani, qu’ elle est de tous les animaux celui qui résiste le moins à l’ excès de la chaleur.

Les insectes n’ ont point d’ os ; mais, ils ont des écailles qui en tiennent lieu. Ces écailles ne sont pas recouvertes par les chairs, comme les os; mais, elles recouvrent les chairs. La coquille du limaçon, substance pierreuse ou crustacée, recouvre aussi ses chairs, et ce caractère est un de ceux qui semblent le rapprocher le plus des insectes. Il y a cependant quantité d’ insectes, dont le corps est purement charnu ou membraneux. Il en est d’ autres qui sont presque gélatineux: à cette classe appartient la nombreuse famille des polypes .

La salamandre a, comme les quadrupèdes, de véritables os , qui sont recouverts, comme chés eux, par les chairs. Elle a de véritables vertèbres , desmâchoires , armées d’ un grand nombre de petites dents fort aiguës, et ses jambes ont à peu près les mêmes os qu’ on observe dans celles des quadrupèdesproprement dits. Elle a un cerveau , un coeur , des poûmons , un estomac , des intestins , un foye , une vésicule du fiel , etc.

On voit bien, que mon intention n’ est point ici de décrire la salamandre en naturaliste. Ce petit ouvrage n’ appartient pas proprement à l’ histoire naturelle: je ne veux que donner une légère idée de ces nouveaux prodiges, que l’ oeconomie animale vient de nous offrir.

J’ ajoûterai simplement, que la salamandre paroît se rapprocher par sa forme et par sa structure du lézard et du crapaud . Elle n’ est pas purement aquatique ; elle est amphibie ; elle peut vivre assez longtems hors de l’ eau.

Si l’ on a jetté un coup d’ oeil sur un squelette ou sur une planche d’ ostéologie qui le représente, on aura acquis quelque notion de la forme et de l’ engraînement admirables des différentes pièces osseuses qui le composent.

L’ essentiel de tout cela se retrouve dans la salamandre . Sa queuë , en particulier, est formée d’ une suite de petites vertèbres travaillées et assemblées avec le plus grand art.

Mais; ces pièces, quoique multipliées, ne sont pas les seules qui entrent dans la construction de la queuë . Elle présente encore à l’ éxamen de l’ anatomiste un épiderme , une peau , des glandes , des muscles , des vaisseaux sanguins , une moëlle spinale .

Nommer simplement toutes ces parties, c’ est déjà donner une assés grande idée de l’ organisation de la queuë de la salamandre: ajoûter, que toutes ces parties déchiquetées, mutilées ou même entièrement retranchées, se réparent, se consolident, et même se régénèrent en entier, c’ est avancer un fait, déja fort étrange. Mais; des parties molles ou purement charnuës peuvent avoir de la facilité à se réparer, à se régénérer: que sera-ce donc, si l’ on peut assurer, que de nouvelles vertèbres reparoîssent à la place de celles qui ont été retranchées ? Que sera-ce encore, si ces nouvelles vertèbres , retranchées à leur tour, sont remplacées par d’ autres; celles-ci, par de troisiémes, etc. Et si cette reproduction successive de nouvelles vertèbres paroît toujours se faire avec autant de facilité, de régularité, de précision, que celle des parties molles et qui doivent demeurer telles ? Mais; combien la régénération des jambes de la salamandre, est-elle plus étonnante que celle de sa queuë; si toutefois nous pouvons encore être étonnés, après l’ avoir tant été ! Je prie qu’ on veuille bien ne point oublier, qu’ il s’ agit ici d’ un petit quadrupède , et non simplement d’ un ver ou d’ un insecte . J’ ai grand intérêt à écarter ici de l’ esprit de mes lecteurs, toute idée d’ insecte. Il y a toujours quelqu’ idée d’ imperfection enveloppée dans celle-là. Quoique la division des animaux en parfaits et enimparfaits , soit la chose du monde la moins philosophique; elle ne laisse pas d’ être assés naturelle et très commune. Or, dès qu’ on parle d’ un animalimparfait , l’ esprit est déjà tout disposé à lui attribuer ce qui choque le plus les notions communes de l’ animalité; il croira de cet animal, tout ce qu’ on voudra lui en faire croire, et le croira sans effort: témoin l’ opinion si ancienne et si ridicule, que les insectes naîssent de la pourriture : eut-on jamais fait naître de la pourriture, je ne dis pas un éléphant, un cheval, un boeuf; je dis seulement un liévre, une belette, une souris ? Pourquoi ? C’ est qu’ une souris, comme un éléphant, est un animal réputé parfait , et qu’ un animal parfait ne doit pas naître de la pourriture.

La salamandre est donc un animal parfait , à la manière dont la souris en est un pour le commun des hommes. La salamandre est aussi bien un quadrupèdeque le crocodile . Ses jambes sont garnies de doigts articulés et fléxibles; les antérieures en ont quatre ; les postérieures, cinq. Entendés au reste, par la jambe, la cuisse , la jambe proprement dite , et le pied .

Tout le monde sçait, qu’ une jambe est un tout organique, composé d’ un nombre très considérable de parties osseuses, grandes, moyennes, petites ; et de parties molles très différentes entr’ elles. Une jambe est revêtue extérieurement et intérieurement d’ un épiderme , d’ une peau , d’ un tissu cellulaire . Elle a des glandes , des muscles , des artères , des veines , des nerfs . Ceux qui possédent un peu d’ anatomie sçavent de plus, qu’ une glande , un muscle , uneartère sont formés de la réünion ou de l’ entrelacement d’ un grand nombre de fibres et de vaisseaux plus ou moins déliés, différemment combinés, arrangés, repliés, calibrés.

Les jambes de la salamandre offrent tout ce grand appareil de parties osseuses et de parties molles . Pour exciter d’ avantage l’ admiration de mon lecteur, il ne sera pas nécessaire que j’ en fasse un dénombrement éxact, et tel que l’ anatomie comparée le fourniroit.

Il suffira que je dise d’ après l’ habile observateur qui me sert de guide; que le nombre des os des quatre jambes est de quatre-vingt-dix-neuf .

Maintenant, ne prendra-t-on point pour une fable ce que je vais dire ? Si l’ on coupe les quatre jambes de la salamandre, elle en repoussera quatre nouvelles, qui seront si parfaitement semblables à celles qu’ on aura retranchées, qu’ on y comptera, comme dans celles-ci, quatre-vingt-dix-neuf os.

On juge bien que c’ est pour la nature un grand ouvrage, que la reproduction complette de ces quatre jambes, composées d’ un si grand nombre de parties, les unes osseuses, les autres charnuës: aussi ne s’ acheve-t-elle qu’ au bout d’ environ un an dans les salamandres qui ont pris tout leur accroissement. Mais; dans les plus jeunes, tout s’ opère avec une célérité si merveilleuse, que la régénération parfaite des quatre jambes, n’ est que l’ affaire de peu de jours.

Ce n’ est donc rien ou presque rien pour une jeune salamandre, que de perdre ses quatre jambes , et encore sa queue . On peut même les lui recouper plusieurs fois consécutives, sans qu’ elle cesse de les reproduire en entier. Notre excellent observateur nous assure, qu’ il a vu jusqu’ à six de ces reproductions successives, où il a compté six-cent-quatre-vingt-sept os reproduits . Il remarque à cette occasion; que la force reproductive a une si grande énergie dans cet animal, qu’ elle ne paroît point diminuer sensiblement après plusieurs reproductions, puisque la dernière s’ opère aussi promptement que les précédentes .

Une autre preuve bien remarquable de cette grande force de reproduction, c’ est qu’ elle se déploye avec autant d’ énergie dans les salamandres qu’ on prive de toute nourriture, que dans celles qu’ on a soin de nourrir.

Ce n’ est plus la peine que je parle de la régénération des parties molles , qui recouvrent les os des jambes. On présume assés qu’ elle doit s’ opérer plus facilement encore que celle des parties dures ou qui doivent le dévenir. On ne sera donc pas fort surpris d’ apprendre; que si l’ on observe avec le microscope la circulation du sang dans les jambes reproduites , on la trouvera précisément la même que dans les jambes qui n’ ont souffert aucune opération. On y distinguera nettement les vaisseaux qui portent le sang du coeur aux extrêmités, et ceux qui le rapportent des extrêmités au coeur.

Lors que la reproduction des jambes commence à s’ éxécuter, on apperçoit à l’ endroit où une jambe doit naître, un petit cone gélatineux, qui est la jambe elle-même en mignature, et dans laquelle on démêle très bien toutes les articulations . Les doigts ne se montrent pas tous à la fois. D’ abord les jambes renaîssantes ne paroîssent que comme quatre petits cones pointus. Bientôt on voit sortir de part et d’ autre de la pointe de chaque cone, deux autres cones plus petits, qui avec la pointe du premier sont les élémens de trois doigts . Ceux des autres doigts apparoissent ensuite.

Si l’ entiére régénération d’ un tout organique aussi composé que l’ est la jambe d’ un petit quadrupède, est une chose très merveilleuse; ce qui ne l’ est pas moins, et qui l’ est peut-être davantage, c’ est qu’ en quelqu’ endroit qu’ on coupe une jambe, la reproduction donne constamment une partie égale etsemblable à celle qu’ on a retranchée. Si donc l’ on coupe la jambe à la moitié ou au quart de sa longueur, il ne se reproduira qu’ une moitié ou qu’ un quart de jambe; c’ est-à-dire, qu’ il ne renaîtra précisément que ce qui aura été retranché. écoutons l’ auteur lui-même: ” si au lieu, dit-il, de retrancher du corps de la salamandre les jambes toutes entières… etc. ” nous avons vu, que la salamandre a des mâchoires , et qu’ elles sont garnies d’ un grand nombre de petitesdents fort aiguës. Chaque mâchoire est formée par un os ellyptique , auquel elle doit sa figure, ses proportions et sa consistence. On y observe de plus diverscartilages et divers muscles , des artéres , des veines , des nerfs , etc. Tout cela se répare, se régénére avec la même facilité, la même promptitude, la même précision, que les extrêmités : mais; nous sommes si familiarisés à présent avec tous ces prodiges, qu’ ils n’ en sont presque plus pour nous. La salamandre en a, sans doute, bien d’ autres à nous offrir, plus étranges encore; que nous ne soupçonnons point, et que la sagacité de son historien nous dévoîlera peut-être quelque jour.

J’ ai crayonné foiblement les belles découvertes de Mr Spallanzani, d’ après le précis qu’ il nous en a donné lui-même dans son programme . Que de nouvelles lumières n’ avons-nous point à attendre du grand ouvrage, dont ce programme n’ est qu’ une simple annonce ! Combien la somme des vérités physiologiquess’ accroîtra-t-elle par les profondes recherches du sçavant et sage disciple de la nature ! le 21 de juillet 1768.

PARTIE 10

nouvelles considérations de l’ auteur sur les reproductions animales.

Nous venons d’ assister à un grand spectacle: nous avons contemplé quelques unes des plus brillantes décorations du règne organique. Ce ne sont en effet pour nous, que de simples décorations; car les machines ou les ressorts qui les éxécutent, demeurent cachés derrière une toile impénétrable à nos regards. J’ ai tenté de soulever un peu cette toile, et j’ ai raconté dans mes deux derniers ouvrages, ce que j’ ai entrevu.

La nature ne m’ a point paru former un tout organique, à la façon d’ une ardoise ou d’ un cristal; je veux dire, par l’ apposition successive de quantité de molécules, plus ou moins homogènes, à une petite masse déterminée et commune. Un tout organique quelconque ne m’ a point semblé un ouvrage d’ ébénerie, formé d’ une multitude de pièces de rapport , qui ont pu éxister à part les unes des autres et être réünies en des tems différens les unes aux autres. J’ ai cru voir qu’ une tête, une jambe, une queuë étoient composées de parties si manifestement enchaînées ou subordonnées les unes aux autres, que l’ éxistence des unes supposoit essentiellement la coéxistence des autres. J’ ai cru reconnoître, par éxemple, que l’ éxistence des artères supposoit celle des veines; que l’ éxistence des unes et des autres supposoit celles du coeur, du cerveau, des nerfs, etc.

Des observations éxactes ont concouru avec le raisonnement pour me persuader la prééxistence simultanée des parties diverses qui entrent dans la composition du tout organique. Ces observations m’ ont découvert plusieurs de ces parties sous des formes, sous des proportions et dans des positions si différentes de l’ état naturel, que je les aurois entièrement méconnues, si leur évolution n’ avoit peu à peu manifesté à mes yeux leur véritable forme, et ne leur avoit donné un autre arrangement. J’ ai reconnu encore, que l’ extrême transparence, comme l’ extrême petitesse, la forme et le lieu des parties, contribuoit également à les dérober à mes yeux.

J’ ai donc mieux compris encore, qu’ il n’ y a point de conséquence légitime de l’ invisibilité à la non-éxistence, et ce que j’ avois toujours soupçonné, m’ a paru écrit de la main même de la nature dans un bouton ou dans un oeuf.

J’ ai donc tiré de tout ceci une conclusion générale, que j’ ai jugée philosophique; c’ est que les touts organiques ont été originairement préformés , et que ceux d’ une même espèce ont été renfermés les uns dans les autres, pour se développer les uns par les autres ; le petit, par le grand; l’ invisible, par le visible.

Je n’ ai point prétendu, que cette préformation fut identique dans toutes les espèces: je sçavois trop combien l’ intelligence suprême a pu varier les moyensqui conduisent à la même fin . Toute la nature atteste des fins générales et des fins particulières : mais; elle atteste aussi que les moyens qui leur sont rélatifs ont été indéfiniment diversifiés. ” je ne prétens point, disois-je dans la préface de ma contemplation , prononcer sur les voyes que le créateur a pu choisir pour amener à l’ éxistence divers touts organiques ; je me borne à dire, que dans l’ ordre actuel de nos connoissances physiques, nous ne découvrons aucun moyen raisonnable d’ expliquer méchaniquement la formation d’ un animal, ni même celle du moindre organe. J’ ai donc pensé, qu’ il étoit plus conforme aux faits, d’ admettre au moins comme très probable, que les corps organisés prééxistoient dès le commencement.

Il est en effet très vraisemblable, que différentes parties d’ un tout organique, se régénérent par des moyens différens . La diversité des parties éxigeoit, sans doute, cette diversité corrélative des moyens. Il est assés apparent, que les parties similaires n’ étoient pas faites pour se régénérer précisément comme les parties dissimilaires .

Ceci n’ est pas même simplement vraisemblable: c’ est un fait que l’ observation établit.

L’ écorce d’ un arbre, la peau d’ un animal se régénèrent par des filamens gélatineux, qui sont comme les élémens d’ une nouvelle écorce ou d’ une nouvelle peau. Ces filamens ne représentent pas en petit l’ arbre ou l’ animal; ils ne représentent en petit que certaines parties similaires de l’ arbre ou de l’ animal; je veux dire, des fibres corticales ou des fibres charnuës , qui par leur évolution formeront une nouvelle écorce ou une nouvelle peau .

Mais; les branches ou les rejettons d’ un arbre, la tête ou la queuë d’ un ver-de-terre sont représentés en petit dans un bouton végétal ou animal. Ce bouton contient actuellement en raccourci l’ ensemble des parties intégrantes qui constituent le tout organique particulier .

L’ arbre ou l’ animal entiers , le tout organique général , est représenté en petit dans une graîne ou dans un oeuf .

Une graîne ou un oeuf n’ est proprement que l’ arbre ou l’ animal concentré et replié sous certaines enveloppes . Il est prouvé que les petits des vivipares sont d’ abord renfermés dans un oeuf , et qu’ ils en sortent dans le ventre de leur mère. On connoit des animaux qui sont à la fois vivipares et ovipares .

J’ ai exposé tout cela fort en détail dans mes considérations sur les corps organisés . Je renvoye sur tout aux articles 179, 180, 181, 244, 245, 253, 254, 306, 315. Si l’ on prend la peine de consulter ces divers articles, on prendra une idée plus nette de ces différentes sortes de régénérations ou de reproductions , qu’ il me suffit ici d’ indiquer.

J’ apperçois bien des choses dans les curieuses découvertes de Mr Spallanzani, qui paroîssent confirmer les principes que j’ ai adoptés sur les reproductions animales , et que j’ ai exposés dans mes derniers écrits. Par éxemple; ce petit globe qui renferme les élémens des petites cornes , de la bouche , des lévreset des dents du limaçon; cette espèce de noeud formé par trois des cornes; ce petit bouton qui ne contient que les lévres ; tout cela donne assés à entendre, que les parties intégrantes de la tête du limaçon, prééxistent sous les différentes formes de globe , de noeud , de bouton , et qu’ il en est à peu près ici comme de quelques autres reproductions soit végétales , soit animales que j’ ai décrites. La principale différence ne consiste peut-être que dans les tems ou la manière de l’ évolution .

Nous avons vu qu’ il arrive souvent, que les diverses parties qui composent la tête du limaçon, n’ apparoîssent que les unes après les autres, et dans un ordre plus ou moins variable: mais; ceci peut dépendre de causes ou de circonstances étrangères à la préformation .

Nous avons remarqué encore, que les jambes de la salamandre se montrent d’ abord sous la forme d’ un petit cone gélatineux, qui n’ est que la jambe elle-même en mignature, et qu’ il en est de même des doigts à leur première apparition. Ce cone qui est une jambe très en raccourci, et où l’ on démêle néanmoins toutes les articulations ; ces cones beaucoup plus petits qui sont des doigts, ne semblent-ils pas assés analogues au bouton végétal ou au boutonanimal ? Et si ce qui se reproduit dans la jambe de la salamandre, est toujours égal et semblable à ce qui en a été retranché, n’ est-ce point qu’ il éxiste dans toute l’ étendue de la jambe, des germes , qu’ on pourroit nommer réparateurs , et qui ne contiennent précisément que ce qu’ il s’ agit de remplacer ? Il faut même, qu’ il y ait un certain nombre de ces germes dans chaque point de la jambe ou autour de ce point; puisque si l’ on coupe plusieurs fois la jambe dans le même point, elle reproduira constamment ce qui aura été retranché.

J’ ai rappellé à dessein dans la partie v de cet écrit, une remarque importante que j’ avois faite ailleurs sur le mot germe . On entend communément par ce mot, un corps organisé réduit extrêmement en petit; ensorte que si l’ on pouvoit le découvrir dans cet état, on lui trouveroit les mêmes parties essentielles, que les corps organisés de son espèce offrent très en grand après leur évolution . J’ ai donc fait remarquer, qu’ il est nécessaire de donner au mot de germeune signification beaucoup plus étendue, et que mes principes eux-mêmes supposent manifestement. Ainsi, ce mot ne désignera pas seulement un corps organisé réduit en petit ; il désignera encore toute espèce de préformation originelle, dont un tout organique peut résulter comme de son principe immédiat .

Il convient que je développe ceci un peu plus, puisque l’ occasion s’ en présente, et que le sujet l’ éxige. Je prie mon lecteur d’ écarter pour un moment de son esprit l’ idée d’ un certain corps organisé pour ne retenir que celle d’ une simple fibre .

Une fibre , toute simple qu’ elle peut paroître, est néanmoins un tout organique , qui se nourrit, croît, végète. Je retranche une de ses extrêmités, et en peu de tems elle reproduit une partie égale et semblable à celle que j’ ai retranchée.

Comment peut-on concevoir que s’ opère cette reproduction ? Je dis, qu’ il n’ est pas nécessaire de supposer, que la partie qui se reproduit, prééxistoit dans la fibre sous la forme d’ un germe proprement dit , où elle ne différoit de la partie retranchée que par sa petitesse, sa délicatesse et l’ arrangement de ses molécules constituantes: en un mot; il n’ est pas nécessaire de se représenter la partie qui se régénére comme concentrée ou repliée sous la forme de globe , de noeud , de bouton , etc. Il suffit de supposer, qu’ il prééxiste autour de la coupe de la fibre principale une multitude de points organiques ou de fibrilles , qui sont comme les élémens de la partie qui doit être reproduite.

En retranchant l’ extrêmité de la fibre, j’ occasionne une dérivation des sucs nourriciers vers ces points organiques ou vers ces fibrilles , qui en procure l’évolution .

Je conçois donc, que la partie qu’ il s’ agit de reproduire, peut résulter du développement et de la réünion des fibrilles en un tout organique commun . On sçait qu’ une fibre , qu’ on nomme simple , est composée elle-même d’ une multitude de fibrilles ; celles-ci sont composées à leur tour d’ une multitude demolécules , plus ou moins homogènes, qui sont les élémens premiers de la fibre; les fibrilles en sont les élémens secondaires .

Mais; il ne se reproduit précisément dans la fibre , que ce qui en a été retranché.

J’ essayerois de rendre raison de ce fait, en supposant, que les élémens réparateurs ou régénérateurs placés dans les différens points de la fibre, ont uneductilité ou une expansibilité rélative à la place qu’ ils occupent ou éxactement proportionnelle à la portion de la fibre, qu’ ils sont destinés à remplacer.

Ainsi, en admettant, par éxemple, seize parties dans la fibre principale , et en supposant qu’ on la coupe transversalement dans le milieu de sa longueur; lesélémens ou fibrilles logés autour de la coupe ou de l’ aire de la fibre auront reçu un degré d’ expansibilité originelle, tel qu’ en se développant, ils fourniront une longueur de 8 parties; c’ est-à-dire, qu’ ils restitueront à la fibre une partie précisément égale et semblable à celle qu’ elle avoit perdue.

Le degré de ductilité ou d’ expansibilité de la fibre ou des fibrilles , paroît devoir dépendre en dernier ressort de la nature, du nombre et de l’ arrangement respectif des élémens , et du rapport secret de tout cela à la force qui tend à chasser les sucs nourriciers dans les mailles de la fibre et à écarter les élémens. Cet écart a un terme , et ce terme est celui de l’ accroîssement .

Et parce que si l’ on coupe la fibre dans la partie nouvellement reproduite , il se reproduira encore une partie pareille à celle qu’ on aura retranchée; il est naturel d’ en insérer, que les élémens secondaires sont formés eux-mêmes d’ élémens , que je nommerois du troisiéme ordre etc. J’ admettrois ainsi, autant d’ordres primitifs et décroîssans d’ élémens, qu’ il y a de reproductions possibles : car, comme je l’ ai souvent répété; je ne connois aucune méchanique capable de former actuellement la moindre fibre . Je me représente toujours une simple fibre comme un petit tout très organisé. J’ ai dit ci-dessus, part ix, les raisons qui me persuadent, que ce tout est bien plus composé qu’ on ne l’ imagine. La conjecture que je viens d’ indiquer sur sa reproduction , ajoûte beaucoup encore à cette composition, et nous fait sentir plus fortement, qu’ une simple fibre d’ un corps organisé quelconque, est pour nous un abîme sans fond.

Appliquons ces conjectures à la régénération d’ une membrane , d’ un muscle , d’ un vaisseau , d’ un nerf , puisqu’ ils ne sont tous que des répétitions defibres et de fibrilles . Ces fibres et ces fibrilles sont liées les unes aux autres par des filets transversaux, qui renferment pareillement les élémens des nouveaux filets appropriés aux régénérations , etc.

On entrevoit, que l’ arrangement originel et respectif des fibres et des fibrilles; la manière dont elles tendent à se développer en conséquence de cet arrangement; l’ inégalité plus ou moins grande de l’ évolution en différentes fibrilles; la diversité des tems et des degrés de leur endurcissement, peuvent déterminer la forme et les proportions de la partie qui se régénère.

Elles peuvent encore être prédéterminées par bien d’ autres moyens physiques, dont je ne sçaurois me faire aucune idée; mais, qui supposent tous unepréordination organique , et une préordination telle, que la partie qui se régénère actuellement en soit le résultat immédiat .

C’ est à l’ aide de semblables principes, que je tente de me rendre raison à moi-même de la régénération d’ un tout organique similaire .

Mais; quand il est question d’ expliquer la reproduction d’ un tout organique dissimilaire , il me paroît, que je suis dans l’ obligation philosophique d’ admettre, que ce tout prééxistoit dans un germe proprement dit , où il étoit dessiné très en petit et en entier.

J’ admets donc, qu’ une tête , une queuë , une jambe prééxistoient originairement sous la forme de germe , dans le grand tout organique où elles étoient appellées à se développer un jour.

Je considère ce tout comme un terrein, et ces germes comme des graînes semées dans ce terrein, et ménagées de loin pour les besoins futurs de l’ animal.

Ainsi, je serois porté à penser, qu’ il éxiste au moins quatre genres principaux de préformations organiques .

Le premier genre est celui qui détermine la régénération des composés similaires ; par éxemple; d’ une écorce , d’ une peau , d’ un muscle , etc. Je dis, qu’ à parler à la rigueur, ces sortes de composés ne prééxistent pas dans un germe , qui les représente éxactement en petit: mais, ils se forment par le développement et l’ entrelassement d’ une multitude de filamens déliés et gélatineux, qui appartiennent à l’ ancien tout, qui les nourrit et les fait croître en tout sens. Ces filamens ne sont pas proprement des germes d’ écorce , des germes de peau , etc.; mais, ils sont de petites parties constituantes ou lesélémens d’ une écorce , d’ une peau , etc. Qui n’ éxiste pas encore, et qui devra son éxistence à l’ évolution complette et à l’ étroite union de tous lesfilamens . Si néanmoins on vouloit regarder comme un germe , chacun de ces filamens pris à part, ce seroit un germe improprement dit ; car, il ne contiendroit que des particules similaires , et ne représenteroit, pour ainsi dire, que lui-même.

Il seroit, en quelque sorte, à la nouvelle écorce ou à la nouvelle peau , ce que l’ unité est au nombre . C’ est ce que j’ ai voulu exprimer ci-dessus, en désignant les principes de ces filamens par les termes de points organiques . Il y a peut-être dans certains animaux des classes les plus inférieures; par éxemple dans les polypes , des organes d’ une structure si simple, que la nature parvient à les former par une semblable voye. On ne peut pas dire, à parler éxactement, que ces organes prééxistoient tout formés dans l’ animal; mais, il faut dire, que les élémens organiques dont ils devoient résulter, éxistoient originairement dans l’ animal, et que leur évolution est l’ effet naturel de la dérivation des sucs, etc.

Suivant ces principes, chaque partie similaire , chaque fibre , chaque fibrille porte en soi les sources de réparation rélatives aux différentes pertes qui peuvent lui survenir, et quelle idée cette manière d’ envisager un tout organique ne nous donne-t-elle point de l’ excellence de l’ ouvrage et de l’ intelligence de l’ ouvrier ! Il y a plus; nous avons vu ci-dessus, qu’ il faut nécessairement, que chaque fibre , chaque fibrille soit organisée avec un art si merveilleux, qu’ elles’ assimile les sucs nourriciers dans un rapport direct à sa structure particulière et à ses fonctions propres ; autrement la fibre ou la fibrille changeroit destructure en se développant, et elle ne pourroit plus s’ acquitter des fonctions auxquelles elle est destinée.

Son organisation primitive est donc telle qu’ elle sépare, prépare et arrange les molécules alimentaires , de manière qu’ il ne survient, à l’ ordinaire, aucun changement essentiel à sa méchanique et à son jeu.

Le second genre de préformation que je conçois dans les touts organiques , est celui par lequel une partie intégrante , comme une tête , une queuë , unejambe , etc. Paroît se régénérer en entier. Je dis paroît , parce que dans mes principes, il n’ y a pas plus de vraye régénération, que de vraye génération. Je ne me sers donc ici du mot de régénération , que pour désigner la simple évolution de parties prééxistentes , et qui en se développant remplacent celles qui ont été retranchées ou que des accidens ont détruites, etc.

Qu’ on réfléchisse un peu profondément sur ce que j’ ai dit de l’ organisation de la tête du limaçon ; sur celle de son cerveau, de ses cornes, de ses yeux, de sa bouche; qu’ on médite pareillement sur la structure des mâchoires, des jambes et de la queuë de la salamandre ; qu’ on se demande ensuite à soi-même, s’ il est probable, que tant de parties dissimilaires , les unes charnuës, les autres cartilagineuses, les autres osseuses, liées entr’ elles par des rapports si nombreux, si compliqués, si divers, et qui forment par leur assemblage un tout si complet, si harmonique, si composé et pourtant si éxactement un : qu’ on se demande, dis-je, s’ il est le moins du monde probable, que tant de parties différentes si admirablement organisées, si manifestement subordonnées les unes aux autres, se forment ou s’ engendrent séparément, pièce après pièce, par une sorte d’ apposition ou par une voye purement méchanique , plus ou moins analogue à la crystallisation , et indépendante de toute préformation originelle ? Un troisiéme genre de préformation qu’ il me semble qu’ on doit admettre, est celui qui détermine la reproduction simultanée d’ un nombre plus ou moins considérable de parties intégrantes d’ une plante ou d’ un animal.

Telle est, par éxemple, cette préformation en vertu de laquelle les branches d’ un arbre se reproduisent . Chaque branche est d’ abord logée dans un bouton , qui est une sorte de graîne ou d’ oeuf . Toutes les parties de cette branche y sont enveloppées, concentrées, pliées et repliées avec un art, qu’ on admire d’ autant plus, qu’ on l’ observe de plus près. Cette branche est bien un arbre en mignature; mais, cet arbre n’ est pas aussi complet que celui que renferme lagraîne : celle-ci, contient non seulement la petite tige et ses branches ; elle contient encore la radicule : le bouton ne renferme que la plumule ou la petitetige , etc. J’ ai expliqué ceci plus en détail dans les articles 180, 181, 182, 255 de mes considérations sur les corps organisés .

Ce que la reproduction d’ une branche est à un arbre , la reproduction d’ une partie antérieure ou d’ une partie postérieure l’ est, en quelque sorte, à un ver-de-terre . Une partie antérieure de cet insecte se montre d’ abord sous la forme d’ un très petit bouton , qui paroît assés analogue au bouton végétal .

Ce bouton ne renferme pas seulement une tête avec toutes les parties qui la constituent; il renferme encore une suite d’ anneaux et un assemblage deviscères qui ne font pas partie de la tête; mais, qui l’ accompagnent et qui se développent avec elle. On observe à peu près la même chose dans la reproduction de la partie antérieure de certains vers d’ eau douce .

Je ne fais qu’ indiquer ici quelques éxemples particuliers: ils suffiront pour faire entendre ma pensée. Si je m’ étendois d’ avantage, cet écrit deviendroit un traité d’ histoire naturelle, et mon plan ne le comporteroit point: je passe donc sous silence bien des choses que je pourrai développer ailleurs.

Enfin; un quatriéme genre de préformation , est celui auquel le corps organisé entier doit son origine .

Les trois premiers genres , comme on vient de le voir, ont pour fin principale la conservation et la réïntégration de l’ individu : ce quatriéme genre a pour fin la conservation de l’ espéce .

Une plante, un animal sont dessinés en mignature et en entier dans une graîne ou dans un oeuf . Ce que la graîne est à la plante , l’ oeuf l’ est à l’ animal . Je renvoye ici à mon parallèle des plantes et des animaux , part x, chapitre ii, iii de la contemplation . L’ on n’ oubliera pas ce que j’ ai dit plus haut, que les petits des vivipares sont d’ abord renfermés dans des enveloppes analogues à celles de l’ oeuf : on connoît les ovaires des vivipares. Il faut encore que je renvoye ici aux chapitres x et xi, de la part vii de la contemplation .

On ne doit pas néanmoins insérer de ceci, que chés toutes les espèces d’ animaux , les petits sont d’ abord renfermés sous une ou plusieurs enveloppes ou dans des oeufs : ce seroit tirer une conséquence trop générale de faits particuliers. L’ auteur de la nature a répandu par tout une si grande variété, que nous ne sçaurions nous défier trop des conclusions générales .

Combien de faits nouveaux et imprévus sont venus détruire de semblables conclusions, qu’ une logique sévère auroit désavouées ! Nous ignorons quel est l’ état du polype avant sa naîssance; mais, nous sçavons au moins que lorsqu’ il se montre sous la forme d’ un petit bouton, ce bouton ne renferme point un petit polype, et qu’ il est lui-même ce polype, qui n’ a pas achevé de se développer. Nous sçavons encore qu’ il éxiste une autre espèce de polype qui s’ offre à sa naîssance sous l’ apparence trompeuse d’ un corps oviforme , qui n’ est pourtant que le polype lui-même tout nud, mais plus ou moins déguisé.

Les polypes à bouquet sont d’ autres exceptions bien plus singulières encore, et qui nous convainquent de plus en plus de l’ incertitude, pour ne pas dire de la fausseté, de nos conclusions générales. Les animalcules des infusions nous fourniroient beaucoup d’ autres exceptions, et il est très probable que ce qu’ on a pris chés eux pour des oeufs , n’ en étoit point.

Je l’ ai répèté plus d’ une fois dans mes derniers écrits: nous transportons avec trop de confiance aux espèces les plus inférieures, les idées d’ animalité que nous puisons dans les espèces supérieures. Si nous réfléchissions plus profondément sur l’ immense variété qui règne dans l’ univers, nous comprendrions combien il est absurde de renfermer ainsi la nature dans le cercle étroit de nos foibles conceptions. Je déclare donc, que tout ce que j’ ai exposé ci-dessus sur les divers genres de préformations organiques , regarde principalement les espèces qui nous sont les plus connues ou sur lesquelles nous avons pu faire des observations éxactes et suivies. Je fais profession d’ ignorer les loix qui déterminent les évolutions de cette foule d’ êtres microscopiques , dont les meilleurs verres ne nous apprennent guères que l’ éxistence, et qui appartiennent à un autre monde, que je nommerois le monde des invisibles .

Au reste; on comprend assés, par ce que j’ ai exposé, que les trois premiers genres de préformations organiques peuvent se trouver réünis dans le même sujet, et concourir à sa pleine réïntégration .

à l’ égard de la force ou de la puissance qui opère l’ évolution des parties préformées , je ne pense pas qu’ il soit besoin de recourir à des qualités occultes . Il me semble que l’ impulsion du coeur et des vaisseaux est une cause physique qui suffit à tout. Si l’ impulsion s’ affoiblit beaucoup aux extrêmités ou dans les dernières ramifications, il est très clair qu’ elle ne s’ y anéantit pas. D’ ailleurs, les parties préformées qu’ il s’ agit de faire développer en tout sens, sont d’ une telle délicatesse, que la plus légère impulsion des liqueurs peut suffire à leurs premiers développemens. à mesure, que ces parties croissent, elles se fortifient et l’ impulsion augmente, etc.

Dans les insectes qui n’ ont pas un coeur proprement dit , il y a toujours quelque maître vaisseau ou quelqu’ autre organe qui en tient lieu. On voit à l’ oeil cemaître vaisseau éxercer avec beaucoup de régularité ses battemens alternatifs dans de très petites portions de certains vers d’ eau douce , coupés par morceaux; et ces portions deviennent bientôt des vers complets . J’ ai vu tout cela et l’ ai décrit.

Les plantes se développent comme les animaux: il y a chés celles-là, comme chés ceux-ci, un principe secret d’ impulsion , qui se retrouve dans chaque partie, et qui préside à l’ évolution .

Il est prouvé que l’ irritabilité est le principe vital dans l’ animal. C’ est l’ irritabilité qui est la véritable cause des mouvemens du coeur. Nous ignorons encore le principe vital de la plante: peut-être y en a-t-il plusieurs subordonnés les uns aux autres.

PARTIE 11

Réfléxions sur les natures plastiques.

Nouvelles considérations de l’ auteur sur l’ accroissement, et sur la prééxistence du germe.

Dans un tems où la bonne physique étoit encore au berceau, et où les esprits n’ étoient pas familiarisés avec une logique un peu rigoureuse, on recouroit à des vertus occultes , à des natures plastiques , à des ames végétatives pour expliquer toutes les productions et reproductions végétales et animales.

On chargeoit ces natures ou ces ames du soin d’ organiser les corps; on imaginoit qu’ elles étoient les architectes des édifices qu’ elles habitoient, et qu’ elles sçavoient les entretenir et les réparer. Nous nous étonnons aujourd’ hui qu’ un Redi, ce grand destructeur des préjugés de l’ ancienne école, et qui avoit démontré le premier la fausseté des générations équivoques , eut recours à une ame végétative pour rendre raison de l’ origine des vers qui vivent dans l’ intérieur des fruits et de bien d’ autres parties des plantes. Il semble qu’ il devoit lui être très facile, après avoir découvert la véritable origine des vers de la viande, de conjecturer que ceux des fruits avoient la même origine, et qu’ ils provenoient aussi d’ oeufs déposés par des mouches. Mais, il n’ avoit pas été donné à cet Hercule de terrasser tous les monstres de l’ école. On ne parvient guères à secouer tous les préjugés, même dans un seul genre.

Quand un génie heureux s’ éléve un peu au-dessus de son siècle, il retient toujours quelque chose du siécle qui l’ a précédé, et de celui dans lequel il vit. Ses erreurs et ses méprises sont un tribut qu’ il paye à l’ humanité, et qui console de sa supériorité les ames vulgaires. Souvent le vrai n’ est séparé du faux que par une chaîne d’ atomes, et chose étrange ! Cette chaîne équivaut pour l’ esprit humain à celle des cordelières. Kepler, le célèbre astronome Kepler, qui avoit découvert les deux clefs du ciel et les avoit livrées au grand Newton, n’ y étoit point lui-même entré. Tout ce que sa philosophie sçut faire, fut de placer dans les corps célestes des intelligences ou des ames chargées d’ en diriger les mouvemens. Newton, plus heureusement né et doué d’ un génie plus philosophique, se servit mieux des fameuses clefs, pénétra dans le ciel, en chassa les intelligences rectrices , et leur substitua deux puissances purement méchaniques , dont la merveilleuse énergie suffit à tout, et auxquelles tous les astres sont demeurés aveuglément soumis.

Lors qu’ on ne connoissoit point encore les étonnantes reproductions du polype , on connoissoit au moins celles des pattes et des jambes de l’ écrevisse . Un illustre naturaliste, qui s’ en étoit beaucoup occupé, en avoit instruit en 1712 le monde sçavant, et en avoit donné une explication très philosophique.

Un autre physicien célébre n’ avoit point voulu adopter cette explication, et trop frappé, sans doute, d’ une merveille qu’ il n’ avoit point soupçonnée, il préféra de renouveller dans le xviiime siècle les visions du xviime. ” il ne put concevoir, dit son historien, que cette reproduction de parties perduës… etc. ” ce physicien, qui avoit apperçu, le premier les fameux animalcules spermatiques , ne manqua pas de charger les natures plastiques du soin de les former, etc. C’ étoit une singulière physique que la sienne, et dont il ne rougissoit point.

” il croyoit, que dans l’ homme, l’ ame raisonnable donnoit les ordres,… etc. ” ce sage aimable dont je viens de transcrire les paroles, connoissoit bien la nature humaine, et nous en a laissé dans ses écrits immortels des peintures, qu’ on ne se lasse point de contempler.

Il avoit raison de dire, qu’ il n’ y a point d’ idée de la philosophie ancienne qui ait été assés proscrite pour devoir desespérer de revenir dans la moderne . Une opinion fort accréditée par quelques célébres physiologistes de nos jours, justifie cette réfléxion. Comme ils n’ ont sçu découvrir aucune cause méchanique du mouvement perpétuel du coeur, ils ont placé dans l’ ame le principe secret et toujours agissant de ce mouvement. Suivant eux, l’ ame éxerce bien d’ autres fonctions méchaniques et dont elle ne se doute pas le moins du monde: en un mot; elle est dans le corps organisé ce que certains philosophes anciens pensoient que l’ ame universelle étoit dans l’ univers. Un grand anatomiste, qui est en même tems un excellent observateur, et qui en cette qualité posséde l’ art si difficile d’ expérimenter, a détruit depuis peu cette chimère pneumatologique et fait pour la physiologie ce que Newton avoit fait pour l’ astronomie .

Il a substitué à une cause purement métaphysique, une cause purement méchanique , et dont un grand nombre de faits vus et revus bien des fois, lui ont démontré l’ éxistence, l’ énergie et les effets divers.

Mon dessein n’ est point d’ entrer ici dans aucune discussion sur les natures plastiques : elles ont trop occupé des philosophes, qui auroient mieux employé leur tems à interroger la nature elle-même par des observations et des expériences bien faites. Je dois laisser au lecteur judicieux à choisir entre les explications que j’ ai données des reproductions organiques , et celles auxquelles les partisans des ames formatrices et rectrices ont eu recours.

Ce sont des choses très commodes en physique, que des ames . Elles sont toujours prêtes à tout éxécuter. Comme on ne les voit point, qu’ on ne les palpe point et qu’ on ne les connoît guères, on peut les charger avec confiance de tout ce qu’ on veut; parce qu’ il n’ est jamais possible de démontrer qu’ elles n’ opéreront pas ce que l’ on veut. On attache communément à l’ idée d’ ame celle d’ une substance très active et continuellement active: c’ en est bien assés pour donner quelque crédit aux ames: la difficulté du physique fait le reste.

Que penseroit-on d’ un physicien, qui pour expliquer les phénomènes les plus embarrassans de la nature, feroit intervenir l’ action immédiate de la premiére cause ? N’ éxigeroit-on pas de lui qu’ il démontrât auparavant l’ insuffisance des causes physiques ? Si l’ on y regarde de près, on reconnoîtra, que les partisans des causes métaphysiques en usent assés comme ce physicien. Parce qu’ ils ne découvrent pas d’ abord dans les loix du méchanisme organique de quoi satisfaire aux phénomènes, ils recourent à des puissances immatérielles , qu’ ils mettent en oeuvre par tout où le méchanisme leur paroît insuffisant. Je le disois il n’ y a qu’ un moment: comme l’ on ne sçauroit calculer ce que les ames peuvent ou ne peuvent pas, on suppose facilement qu’ elles peuvent au moins tout ce que le pur méchanisme ne peut pas. Cette manière si commode de philosopher favorise merveilleusement la paresse de l’ esprit, et dispense du soin pénible de faire des expériences, d’ en combiner les résultats, et de méditer sur ces résultats. Si cette sorte de philosophie prenoit jamais dans le monde, elle seroit le tombeau de la bonne physique.

Et qu’ on n’ objecte pas, que nous ne connoissons pas mieux les forces des corps, que celles des esprits; car il y a une différence immense entre prétendre sçavoir ce que la force d’ un corps est en elle-même , et prouver par des expériences que cette force appartient à ce corps, et qu’ elle est la cause efficiente de tel ou de tel phénomène. Autre chose est dire ce que l’ irritabilité est en soi, et démontrer par une suite nombreuse d’ expériences variées, qu’ elle est propre à la fibre musculaire , et qu’ elle est la véritable cause des mouvemens du coeur. Il y a de même une différence énorme entre prétendre montrer ce que la force qui opère l’ évolution est en soi , et se borner simplement à établir par des faits bien constatés, qu’ il y a une évolution de parties préformées . Newton, le sage, le profond Newton ne cherchoit point ce que l’ attraction étoit en elle-même; il se bornoit modestement à prouver qu’ il éxistoit une telleforce dans la matière , et que les phénomènes célestes étoient des résultats plus ou moins généraux de l’ action de cette force, combinée avec celle d’ une autre force, aussi physique qu’ elle.

La manière dont s’ opère l’ accroîssement des corps organisés est assurément un des points de la physique organique les plus difficiles, les plus obscurs, et où le ministère d’ une ame végétative mettroit le plus l’ esprit à son aise. Je ne cherchois pas à y mettre le mien, lorsque je tentois, il y a environ 20 ans, de pénétrer le mystère de l’ accroîssement ou que j’ essayois au moins de me faire des idées un peu philosophiques de l’ art secret qui l’ éxécute.

J’ ai tracé l’ ébauche de ces idées dans le chapitre ii du tome i de mes considérations sur les corps organisés . Je les ai un peu plus développées dans le chapitre vi du même volume, et j’ en ai donné le résultat général dans l’ article 170. Je les ai présentées sous un autre point de vuë, en traitant de laréminiscence dans le chapitre ix de mon essai analytique paragraphes 96, 97, etc. Enfin; je les ai crayonnées de nouveau dans le chapitre vii, de la part vii de ma contemplation de la nature .

Si on lit avec attention les endroits que je viens d’ indiquer, on y verra, que je suppose par tout un fond primordial , dans lequel les atomes nourriciers s’ incorporent ou s’ incrustent , et qui détermine par lui-même l’ ordre suivant lequel ces atomes s’ incrustent et l’ espèce d’ atomes qui doivent s’ incruster.

Je présuppose par tout, que ce fond primordial prééxiste dans le germe . Je fais envisager les solides de celui-ci comme des ouvrages à rézeau , d’ une finesse et d’ une délicatesse extrême.

Je fais entrevoir, que les élémens composent les mailles du rézeau, et qu’ ils sont faits et arrangés de manière, qu’ ils peuvent s’ écarter plus ou moins les uns des autres, et se prêter ainsi à la force qui tend continuellement à chasser les atomes nourriciers dans les mailles, et à les y incorporer.

Je n’ ai pas représenté ces élémens comme de petits corps parfaitement simples ou comme des élémens premiers . J’ ai assés donné à entendre, qu’ ils étoient composés eux-mêmes de corps plus petits. Je ne devois pas remonter plus haut; je me suis arrêté sur tout aux élémens dérivés ou sécondaires, que j’ ai supposé former les mailles ou les pores du tissu organique.

Pour simplifier mon sujet, j’ ai appliqué ces principes généraux à l’ accroîssement d’ une simple fibre , et j’ ai tâché de faire concevoir l’ art secret par lequel cette fibre conserve sa nature propre et ses fonctions tandis qu’ elle croît.

En esquissant ainsi mes idées sur l’ accroîssement en général, je n’ imaginois pas que l’ expérience les confirmeroit un jour ou que du moins elle les rendroit beaucoup plus probables. Tout est si enchaîné dans l’ univers, qu’ il est bien naturel, que nos connoissances, qui ne sont au fond que des représentations plus ou moins fidéles de différentes parties de l’ univers, s’ enchaînent, comme elles, les unes aux autres. Auroit-on soupçonné que pour essayer de rendre raison de la réminiscence , il fallut remonter jusqu’ à la méchanique qui préside à l’ accroîssement des fibres ? Auroit-on de même soupçonné, que des recherches sur la structure des os et sur celle de divers corps marins , nous conduiroient à découvrir, au moins en partie, le secret de la nature dans l’ accroîssement de tous les corps organisés ? Un excellent anatomiste, à qui nous devons des découvertes intéressantes sur divers points de physiologie , a démontré, que les os sont formés originairement de deux substances, l’ une membraneuse , l’ autre tartareuse ou crétacée . Il a prouvé, que c’ est à cette dernière que l’ os doit sa dureté: il a trouvé le secret de la séparer de l’ autre, et en l’ en séparant, il a ramené l’ os à son état primitif de membrane . Il a plus fait encore; il a rendu à l’ os devenu membraneux, sa première dureté. Pouvoit-on mieux saisir la marche de la nature, et n’ est-ce pas de cet anatomiste, plutôt que de Tournefort, qu’ on peut dire, qu’ il a surpris la nature sur le fait ? Une découverte en engendre une autre: le monde intellectuel a ses générations , comme le monde physique, et les unes ne sont pas plus de vrayes générations que les autres.

L’ esprit découvre par l’ attention les idées qui prééxistoient, pour ainsi dire, dans d’ autres idées. à l’ aide de la réfléxion , il déduit d’ un fait actuel lapossibilité d’ un autre fait analogue, et convertit cette possibilité en actualité par l’ expérience . Ainsi, quand un habile homme tient une vérité, il tient le premier anneau d’ une chaîne, dont les autres anneaux sont eux-mêmes des vérités ou des conséquences de quelques vérités. Notre célébre anatomiste réfléchissant sur la structure des os, conjectura que celles des coquilles pouvoit lui être analogue, et imagina d’ appliquer à celle-ci les expériences qu’ il avoit si heureusement éxécutées sur ceux-là. Voici le précis, sans doute trop décharné, de ces curieuses découvertes.

Deux substances entrent dans la composition des coquilles , comme dans celle des os .

La première substance est purement animale et parenchymateuse . Elle conserve son caractère propre, aussi longtems que la coquille subsiste, et même lors qu’ elle est devenue fossile .

La seconde substance est purement terreuse ou crétacée . Elle est sur tout très abondante dans les coquilles les plus dures et les plus compactes. C’ est uniquement à cette substance, que la coquille doit sa dureté. Il en est donc ici précisément comme dans les os .

Le microscope démontre que le tissu de la substance parenchymateuse est formé d’ une multitude presqu’ infinie de tubes capillaires remplis d’ air.

Ce parenchyme est une expansion du corps-même de l’ animal : il est continu aux fibres tendineuses des ligamens , qui attachent l’ animal à la coquille. C’ est encore ainsi, que le parenchyme des os est continu aux fibres ligamenteuses des liens qui les unissent les uns aux autres.

Ces fibres ligamenteuses des coquilles sont entrelacées de vaisseaux blancs , qui leur portent la nourriture.

L’ organisation de la substance parenchymateuse offre de grandes variétés dans différentes espèces de coquilles.

En général; elle paroît composée de fibres simples , poreuses ou à rézeau , formées elles-mêmes d’ une sorte de gomme , qui a tous les caractères de la soye, et qui n’ en differe qu’ en ce que dans son principe, elle est chargée d’ une quantité considérable de particules terreuses , destinées à incruster chaque fibre.

On observe, que les variétés du tissu parenchymateux peuvent se réduire à deux genres principaux , qui ont sous eux bien des espèces .

Le ier genre est le plus simple . Il est composé de fibres qui forment par leur assemblage des bandelettes réticulaires , disposées par couches les unes sur les autres.

Le 2 d genre est fort composé , et présente un spectacle intéressant. Ici les bandelettes sont hérissées d’ une quantité prodigieuse de petits poils soyeux , arrangés en différens sens, et qui forment une sorte de velouté .

Dans quelques espéces, ces petits poils composent de jolies aigrettes .

Les riches couleurs des coquilles résident dans la substance parenchymateuse , devenue terreuse par l’ incrustation . C’ est la terre qui se charge ici des particules colorantes , comme dans les os . On sçait, que la racine de garance rougit fortement les os des animaux qui s’ en nourrissent; la substance terreuse ou crétacée qui incruste la substance membraneuse de l’ os, retient la couleur . On sçait encore, combien de vérités nouvelles cette coloration des os a introduit dans la physiologie . On peut voir dans le vme mémoire de mon livre sur l’ usage des feuilles dans les plantes, l’ application que j’ ai essayé de faire de cette expérience à la coloration du corps ligneux analogue aux os .

Les particules colorantes dont les sucs nourriciers des coquillages sont imprégnés, sont déposées séparément dans les lamelles du rézeau membraneux que la substance terreuse incruste peu à peu. Par cette incrustation, ces lamelles modifient diversement la lumière.

Imagineroit-on que pour produire ces belles couleurs changeantes de la nacre , il n’ a fallu à la nature que plisser, replisser ou même chiffonner cette membrane diaphane et lustrée, qui constitue la substance animale ou parenchymateuse ? C’ est à aussi peu de fraix qu’ elle a sçu dorer si bien certains insectes. Il n’ entre pas la plus petite parcelle d’ or dans cette riche parure: une peau mince et brune appliquée proprement sur un fond blanc, en fait tout le mystère. Ici, comme ailleurs, la magnificence est dans le dessein, et l’ épargne dans l’ éxécution . Fontenelle ajoûtoit, que dans les ouvrages des hommes, l’ épargne étoit dans le dessein et la magnificence dans l’ éxécution : mais, nos cuirs dorés , où il n’ entre pas non plus la moindre parcelle d’ or, montrent que nous sçavons au moins dans certains arts, imiter la sage oeconomie de la nature.

L’ analogie , qui égare assés souvent le physicien, n’ a pas égaré celui dont je crayonne les intéressantes découvertes. Après avoir pénétré avec tant de sagacité et de succès l’ admirable organisation des coquillages , il a étendu avec le même succès ses expériences à diverses espèces de corps marins . Lespores , les madrepores , les millepores , les coraux , etc. Ont été soumis à ses sçavantes recherches.

Il a observé par tout à peu près le même méchanisme. Il a reconnu que toutes ces productions, qui offrent à l’ oeil de si agréables et de si nombreuses variétés, ” sont des massifs ou des grouppes,… etc. ” il a reconnu encore, que tous ces corps marins, aussi bien que les coquilles d’ oeuf , les crustacés , lesbélemnites , les glossopètres , les piquans d’ oursin , etc.

Sont autant d’ incrustations animales formées essentiellement sur le même modéle que celles des os et des coquilles .

Enfin; il n’ a pu se lasser d’ admirer l’ organisation de la substance animale de toutes ces productions. On peut en prendre une légère idée par celle descoquilles .

C’ est de cet habile académicien lui-même, que je tiens des connoissances si neuves et si intéressantes. Elles avoient fait la matière d’ un beau mémoire qu’ il avoit lu à une rentrée publique de l’ académie royale des sciences, et elles avoient fait aussi celle de quelques-unes de nos lettres. En s’ empressant obligeamment à me les communiquer, il avoit bien voulu m’ écrire, qu’ elles lui paroissoient confirmer pleinement mes principales idées sur l’ accroîssement , et m’ inviter à reprendre et à pousser plus loin mes méditations sur ce grand sujet.

Je ne dissimulerai point, que j’ ai été extrêmement flatté de cette conformité de mes idées avec les décisions de la nature elle-même, et je ne présumois pas d’ avoir autant approché du vrai. On jugera mieux encore de cet accord, si je transcris ici quelques propositions de notre académicien, qui sont comme les résultats de ses observations, et si on prend la peine de les comparer avec ce que j’ ai exposé dans le chapitre vii de la partie vii de la contemplation de la nature .

Il admet la prééxistence des germes des coquillages. Il les définit, des êtres parfaits qui contiennent en mignature le corps organisé qui en doit naître avec toutes ses parties essentielles .

Il dit, qu’ il y a une gradation insensible dans l’ accroîssement .

que l’ accroîssement se fait par développement.

que le développement est une suite de l’ incorporation des atomes nourriciers qui s’ insinuent dans les pores ou dans les mailles des fibres élémentaires de la substance animale, et qui les étendent et les aggrandissent peu à peu en tout sens.

qu’ à cette extension succède bientôt l’ endurcissement de ces fibres par l’ interposition de la substance terreuse qui les pénètre et les incruste. j’ acheverai de développer mes idées sur l’ accroîssement , en joignant ici au précis des découvertes de Mr Herissant, quelques remarques qu’ elles m’ ont donné lieu de faire, et dont je lui ai fait part dans une de mes lettres.

Il est à présent plus que probable, que l’ accroîssement des corps organisés se fait par une sorte d’ incrustation . Le tissu parenchymateux est ce fondprimordial , que je supposois constamment dans mes méditations, et même dans mes premières méditations. On peut le voir dans les chapitres ii et vi du tome i de mes considérations sur les corps organisés .

Le tissu parenchymateux des os, celui des coquilles nous représentent ce fond primordial sur lequel la nature travaille par tout, et qu’ elle remplit peu à peu de matières étrangères.

Un morceau de coeur de chêne dépose dans la machine de Papin une substance terreuse .

Le fond du vase est garni d’ une substance gélatineuse: ce qui paroît prouver que le bois est formé d’ une terre fine et légère, liée par une sorte de glu ou degelée végétale.

Cette terre que le bois dépose, est, sans doute, analogue au tartre ou à la substance crétacée des os. Mr Herissant a démontré, que ce tartre est lié à la substance cartilagineuse ou membraneuse par une sorte de gelée ou de mucus . C’ est cette substance membraneuse et son mucus qui se digèrent dans l’ estomac du chien; la substance tartareuse ou crétacée est rejettée, et on la retrouve dans les excrémens.

Si la machine de Papin n’ agissoit pas trop fortement; si elle ne détruisoit pas toute la conformation organique, le fond cortical du végétal, analogue au cartilage ou au tissu membraneux de l’ animal, subsisteroit probablement. Il faudroit ici un dissolvant , qui n’ agît que sur la substance terreuse, et l’ on ramèneroit ainsi le bois à son état primitif d’ écorce ou de membrane . Le végétal croît comme l’ animal. Si donc nous parvenions à extraire les matièresétrangères du fond primordial où elles sont incrustées , nous ramènerions le corps organisé à son état primitif . Je le disois expressément à la fin de l’ article 170 de mes considérations .

Nous l’ avons vu ci-dessus: la substance animale des coquilles est formée de bandelettes ou de couches membraneuses . Ces couches s’ incrustent successivement. La plus extérieure forme apparemment l’ extérieur de la coquille. Sous cette première couche reposent une multitude d’ autres couches, qui s’ incrusteront à leur tour, et épaissiront la coquille. Ceci seroit analogue au travail de l’ écorce dans les arbres, et à celui du perioste dans les os .

Le tissu parenchymateux se prolongeant dans les inégalités ou les protubérances plus ou moins saillantes de certaines coquilles, fournit de même par ses couches à l’ accroîssement et à l’ endurcissement de ces protubérances.

J’ avois donc commis une erreur sur les coquillages , chapitre xxi, part iii de la contemplation , et cette erreur, je l’ avois commise d’ après feu mon illustre ami Mr De Reaumur: j’ avois dit ” qu’ il est très sûr qu’ il y a des coquilles, qui croîssent par juxtaposition ; qu’ elles se forment des sucs pierreux qui transudent des pores de l’ animal ; que son corps en est réellement le moule, ” etc.

Des expériences équivoques avoient trompé Mr De Reaumur: la coquille ne croît point par apposition ou par transudation ; elle n’ est point moulée sur le corps de l’ animal; mais, elle est une partie essentielle du corps de l’ animal. Elle est, en quelque sorte, au coquillage, ce que les os sont aux grands animaux.

Il y a donc cette différence essentielle entre l’ accroîssement par apposition et celui par intussusception , que dans celui-ci l’ apposition se fait sur un fondprimordial organique , et que dans celui-là elle s’ opère immédiatement ou par le simple contact des molécules. L’ expérience a démontré encore cette vérité à Mr Herissant. Lors qu’ il a soumis les concrétions des goutteux à l’ action de son dissolvant , il n’ a eu après la dissolution aucun résidu organique : tandis qu’ un fragment d’ os ou de coquille exposé à l’ action de ce même dissolvant y laisse un résidu vraiment organique : le tartre est extrait et le parenchymesubsiste en entier.

Chaque partie du végétal ou de l’ animal a une organisation qui lui est propre , d’ où résultent ses fonctions .

Cette organisation est durable . Elle demeure essentiellement la même dans tous les points de la durée de l’ être. Elle est essentiellement très en grand, ce qu’ elle étoit auparavant très en petit.

La partie s’ assimile donc les sucs nourriciers dans un rapport direct à son organisation et conséquemment à ses fonctions.

Nous ignorons le secret de l’ assimilation .

Mais nous concevons en général qu’ elle dépend de la dégradation proportionnelle du calibre des vaisseaux et de l’ affinité des molécules nourricières avec lesélémens du fond primordial .

L’ incrustation des os et des coquilles est une sorte d’ imitation grossière de ce qui se passe dans la nutrition et l’ accroîssement des parties les plus fines et les plus délicates d’ un végétal ou d’ un animal.

Non seulement le calibre des vaisseaux détermine plus ou moins les sécrétions ; mais les proportions variées des mailles des différens rézeaux doivent encore influer et sur les sécrétions et sur l’ arrangement des molécules nourricières.

Les plus grands calibres , les mailles les plus larges admettent les molécules les plus grossières, et en particulier la terre . Il y a probablement une forteattraction entre ces molécules et les fibrilles auxquelles elles doivent s’ unir. De là cette dureté , propre aux parties osseuses , aux parties crustacées etc.

Les plus petits calibres , les mailles les plus fines n’ admettent, sans doute, que très peu de terre et beaucoup de molécules plus fines sont introduites et incorporées. De là cette délicatesse propre aux parties les plus molles.

La glu végétale et la glu animale sont le lien naturel de toutes les parties soit primordiales , soit étrangères . Cette glu mérite la plus grande attention: elle est, sans doute, le principal fond de la matière assimilative ou nutritive des plantes et des animaux .

Les découvertes de Mr Herissant sur les pores , les madrepores , les coraux , etc.

Nous éclairent beaucoup sur la véritable nature de toutes ces productions marines; on peut même dire qu’ elles nous la dévoilent entièrement.

Mr De Reaumur nommoit le corail un polypier ; comme on nomme un nid de guêpes un guêpier . Cette idée étoit très fausse, et a été pourtant généralement adoptée d’ après cet illustre naturaliste. Moi-même je ne me suis pas exprimé éxactement sur ce sujet dans l’ article 188 de mes considérations : j’ y ai aussi adopté le mot très équivoque de polypier : je m’ en suis encore servi chapitre xvii part viii de ma contemplation . Mon célèbre ami et parent Mr Trembley, ne s’ y est point mépris, et je regrette qu’ il n’ ait pas publié ses observations sur le corail . On sçait, que ce sont ses admirables découvertes sur le polype , qui ont mis les naturalistes sur les voyes de pénétrer la véritable origine des coraux et de tous les corps marins de la même classe.

Le corail n’ est donc point un polypier ; il n’ est point le nid de certains polypes ; mais, il fait réellement corps avec les polypes qui concourent à sa formation. Chaque polype tient par des productions membraneuses ou gélatineuses à son espèce d’ enveloppe. Ces productions s’ incrustent bientôt d’ une sorte de tartreou de craye , et s’ endurcissent peu à peu.

Je prie qu’ on remarque bien que l’ espèce d’ enveloppe dont je parle, n’ est que le polype lui-même, qui dans son origine, est entièrement gélatineux. Cette enveloppe est probablement composée d’ un très grand nombre de couches, qui s’ incrustent, et s’ endurcissent successivement. Les polypes du corailmultiplient, comme tant d’ autres, par rejettons : ces rejettons en poussent eux-mêmes d’ autres plus petits. Tous demeurent implantés les uns sur les autres, et tous tiennent à un tronc principal, qui n’ est autre chose que le premier polype générateur . De là cette forme branchuë qui est propre au corail , et qui a contribué à le faire prendre pour une plante marine .

Au reste; toutes les expériences de Mr Herissant, me donnent lieu de penser, que les coquilles et toutes les substances analogues, sont composées en très-grande partie d’ air et de terre .

On n’ a pour s’ en convaincre qu’ à considérer cette quantité de vaisseaux pleins d’ air que notre sçavant académicien a découverts dans le parenchyme , et la multitude de bulles , qui se sont élevées des morceaux de coquille, qui trempoient dans le dissolvant. Qu’ on se rappelle ici les belles expériences de Mr Hales sur le déguisement de l’ air et sur son incorporation aux différentes substances. Il a démontré que plusieurs substances ne sont que les deux tiers ou les trois quarts d’ air condensé. Quelle profonde méchanique que celle qui éxécute cette assimilation , ou si l’ on aime mieux, cette incorporation de l’ air aux substances organiques ! Quel art que celui qui opère la même chose sur la lumière ; car il est probable que la lumière entre aussi dans la composition des corps organisés ! Nous ne pouvons pas espérer de percer jusqu’ à des infinimens-petits d’ un tel ordre: c’ est déjà beaucoup que nous soyons parvenus à entrevoir le rolle que l’ air et la lumière jouent ici. Il est vraisemblable, que c’ est sur-tout en isolant les particules élémentaires de ces deux fluides, que les organes les plus déliés du tout organique opèrent l’ incorporation dont il s’ agit.

Les idées que je viens de développer, me conduisent à une conclusion générale: nous apprenons de la physiologie, qu’ il n’ est aucune partie organique, qui ne soit revêtuë extérieurement et intérieurement du tissu cellulaire ou parenchymateux . Il est si universellement répandu qu’ il embrasse le systême entier des fibres. On peut donc le regarder comme le principal instrument de l’ accroîssement. C’ est dans ses mailles ou dans ses pores, variés presque à l’ infini, que se font les diverses incrustations ou incorporations, qui déterminent le degré de consistence, l’ accroîssement et les modifications les plus essentielles de chaque partie. Mais; l’ incorporation des molécules alimentaires suppose leur séparation d’ une masse commune, leur préparation ou leur assimilation . Le tissu cellulaire est donc un organe sécrétoire : il a été construit dans un rapport direct aux diverses fonctions qu’ il devoit éxercer, et dont la nutrition et ledéveloppement dépendoient essentiellement.

Les mailles ou les cellules de ce tissu renferment donc des conditions rélatives à ces importantes fins. Que de choses, et de choses infiniment intéressantes se dérobent ici à notre foible vuë ! Comment la matière alimentaire est-elle portée au tissu cellulaire ? Comment y est-elle reçue, séparée, élaborée ? Comment les molécules séparées et élaborées sont-elles incorporées au tissu ? Comment opèrent-elles son extension en tout sens ? Comment arrive-t-il qu’ en se déposant dans les mailles de chaque partie organique , ces molécules n’ altèrent ni sa structure ni ses proportions ? Toutes nos lumières physiologiques et tous les secours de l’ art ne suffisent point pour éclaircir les ténébres épaisses qui couvrent ici le travail de la nature, et ce seroit bien vainement que nous tenterions de le deviner. Il semble que nous ne soyons pas faits pour pénétrer ces profonds mystères de l’ oeconomie organique: ils n’ ont pas assés de proportion avec nos facultés actuelles.

Je le disois dans le chapitre ix de mon essai analytique sur l’ ame , paragraphe 103, en exposant mes idées sur le physique de la réminiscence : ” lorsque nous voulons saisir la nature tandis qu’ elle est occupée à l’ important ouvrage de la nutrition ou du développement , elle se couvre de nuages épais qui la dérobent à nos regards; et plus nous tentons d’ avancer, plus ces nuages semblent s’ épaissir. Nous avons beau recourir aux images, aux comparaisons, aux hypothèses, nous ne parvenons point à nous faire une idée nette de son travail. Nous sommes donc réduits à nous contenter des notions générales qui paroîssent résulter des faits qu’ il nous est permis d’ observer; et ce sont ces notions dont je viens de donner un précis. ” je ne sçaurois finir cette partie, sans dire un mot d’ une découverte importante de Mr Spallanzani, qui concourt avec celles sur le poulet à établir la prééxistence du germe à la fécondation . Il a comparé les oeufs de grenouilles non-fécondés à ceux qui l’ avoient été, et quoiqu’ il aye poussé la comparaison jusques dans les plus grands détails, il n’ a pu découvrir la plus légère différence entre les uns et les autres.

De cette comparaison est sortie une autre vérité, inconnue aux naturalistes qui s’ étoient le plus occupés des grenouilles . Mr Spallanzani a découvert que ce qu’ ils avoient pris dans cette espèce d’ amphibie pour de véritables oeufs , est l’ animal lui-même replié et concentré; ensorte que la grenouille est plutôtvivipare , qu’ ovipare .

Là-dessus, notre habile observateur fait ce raisonnement : ” les oeufs qui n’ ont point été fécondés ne différent en quoi que ce soit des oeufs fécondés ;… etc. ” bien des années avant les découvertes sur le poulet , et par conséquent avant celles sur les prétendus oeufs des grenouilles , je m’ étois exprimé ainsi: ” on veut juger du tems où les parties d’ un corps organisé ont commencé d’ éxister, par celui où elles ont commencé de dévenir sensibles. On ne considére point que le repos, la petitesse et la transparence de quelques-unes de ces parties, peuvent nous les rendre invisibles, quoi qu’ elles éxistent réellement. ” lepoulet et la grenouille se réünissent donc pour décider la fameuse question, si le germe appartient au mâle ou à la femelle ou à tous les deux ensemble . On sçait, qu’ on avoit disputé pendant bien des siécles sur cette question, et l’ on connoît les diverses hypothèses auxquelles elle avoit donné naissance. On n’ avoit garde de soupçonner, que pour pénétrer le secret de la nature, il ne fallut qu’ éxaminer un oeuf de poule ou le fray des grenouilles. On avoit donc discouru pendant des siécles sur un point de physiologie, que quelques jours d’ observation auroient pu décider: mais; les hommes auront toujours plus de disposition à discourir, qu’ à observer et à expérimenter. Le célébre inventeur de la méthode de philosopher, le grand Descartes, s’ il est besoin de le nommer, avoit-il soupçonné, que pour anatomiser la lumière, il ne fallut qu’ en faire tomber un rayon sur un prisme ou observer une bulle de savon ? Il connoîssoit le prisme et la bulle de savon; mais, il lui manquoit les yeux du père de l’ optique .

J’ ai suivi aussi loin qu’ il m’ a été possible, les divers traits d’ analogie que nous offrent les végétaux et les animaux: j’ ai comparé entr’ eux plusieurs de ces traits, et j’ ai cru pouvoir en tirer cette conséquence que le germe du végétal prééxiste à la fécondation , comme celui de l’ animal. J’ ai montré la grande ressemblance qui est entre la graîne et l’ oeuf . L’ anatomie d’ une féve ou d’ un pois démontre, que la plantule qui y est logée en entier, fait corps avec sesenveloppes . Les vaisseaux très déliés qui se ramifient dans la substance farineuse partent du germe ou de la plantule . Je suis parvenu à injecter ces vaisseaux par une sorte d’ injection naturelle, qui les rendoit très sensibles. Or, si la graine est à la plante, ce que l’ oeuf est à l’ animal, ne s’ ensuit-il pas, que si la graîne prééxiste à la fécondation , la plantule y prééxiste aussi ? Il semble donc, qu’ il ne s’ agisse plus, que de s’ assurer de cette prééxistence de la graîne pour être certain que le germe y prééxiste pareillement. J’ invite mes lecteurs à s’ en assurer eux-mêmes par une observation la plus simple et la plus facile, et que je ne sçache pas néanmoins qui eut encore été faite. Je la dois à un excellent observateur, dont les yeux ont sçu découvrir des vérités plus cachées. Il a très bien vu, et m’ a fait voir très distinctement les siliques du pois , avant l’ épanouissement de la fleur, ou ce qui revient au même, avant que les poussières fécondantes eussent pu agir. Une loupe médiocre suffisoit pour faire découvrir dans ces siliques les grains , qui y étoient rangés à la file: je parvenois sans peine à les démêler et même à les compter.

Si, pour infirmer ces belles preuves que les nouvelles découvertes, et en particulier celles sur le poulet , nous fournissent de la prééxistence du germe à lafécondation ; on recouroit à la supposition qu’ une partie du germe est fourni par le coq, l’ autre partie par la poule, et que les deux parties ou les deux corpsde l’ embryon se greffent l’ un à l’ autre dans l’ acte de la génération; si, dis-je, on recouroit à une pareille supposition, l’ on diroit la chose du monde la plus improbable. Mais; pour sentir fortement l’ excès de cette improbabilité, il faut prendre la peine de descendre dans le détail et dans le plus grand détail. Il faut se représenter, si on le peut, ce qu’ est un systême vasculeux , ce qu’ est un systême nerveux : il faut réfléchir un peu profondément sur la prodigieusecomposition de l’ un et de l’ autre. Il faut, sur-tout, n’ oublier point, que parmi les milliers et peut-être les millions de vaisseaux de différens ordres qui composent le systême vasculeux , il n’ en est pas un seul qui ne soit accompagné d’ un nerf , et que la distribution des nerfs, comme celle des vaisseaux, offre des variétés presqu’ infinies. Qu’ on se demande après cela, si cette greffe , qu’ on suppose si gratuitement ici, est tant soit peu probable.

Je pourrois objecter encore… mais, en vérité, ne seroit-ce pas me défier trop de la pénétration et du discernement de mon lecteur, que d’ argumenter davantage contre une supposition, qui n’ a pas même en sa faveur, le plus petit air de vraisemblance. D’ ailleurs je ne dois pas oublier que je ne fais point actuellement un traité de la génération , et je ne l’ ai déja que trop oublié. Je prie donc ceux de mes lecteurs qui souhaiteront de pousser plus loin cet éxamen intéressant, de consulter principalement les chapitres ix et x du tome i de mes considérations , et les chapitres viii, ix, x, xi, xii de la partie vii de macontemplation .

à Genthod près de Genève, le 21 de septembre 1768.

PARTIE 12

Ce qu’ est un animal aux yeux de l’ auteur.

Imperfection et bornes naturelles de nos connoissances.

Conséquence; que ce monde n’ a pas été fait principalement pour l’ homme.

Si l’ on a bien suivi le fil de mes méditations sur la perfection organique , on aura conçu de hautes idées de la structure de l’ animal , et l’ on se sera, en quelque sorte, pénétré de la grandeur du sujet. J’ en suis moi-même si fortement pénétré, que je ne ferai pas difficulté de dire, que si un ange nous dévoiloit en entier la méchanique d’ une simple fibre et tous les résultats immédiats et médiats de cette méchanique, nous acquerrions par ce seul trait des connoissances plus relevées de l’ organisation de l’ animal, que par toutes les découvertes de la physiologie moderne. C’ est que l’ extrême étonnement que nous causeroit la sçavante construction de cette fibre si simple, si peu organisée en apparence, nous feroit aisément juger de celui où nous jetteroit la vuë distincte et complette d’ un viscère , d’ un organe , et sur-tout celle de l’ ensemble de tous les organes ou du systême entier de l’ animal.

Cependant, quand nous connoîtrions à fond tout ce grand appareil d’ organes rélatif à l’ état actuel de notre monde, je me persuade que nous ne connoîtrions encore que l’ écorce ou les enveloppes de l’ animal. Prenés ce mot d’ enveloppe dans son sens propre et physiologique ; car, suivant mes idées, tout cela ne seroit point l’ animal . Il ne seroit pas plus l’ animal, que la chenille n’ est le papillon .

J’ ai assés montré dans les premières parties de cet écrit, combien il est vraisemblable, que les animaux sont appellés à revêtir un jour un autre état , qui perfectionnera et ennoblira toutes leurs facultés. J’ ai assés fait sentir, que les moyens physiques de ce perfectionnement peuvent éxister actuellement dans l’ animal, et qu’ ils ont pu y éxister dès le commencement des choses. On comprend que je veux parler de ce germe impérissable auquel, je conçois que l’ ame est unie, et qu’ elle ne doit point abandonner. C’ est cette ame unie de tout tems à ce corps invisible, qui constitue, dans mon hypothèse, la véritablepersonne de l’ animal. Tout le reste n’ en est donc que l’ écorce, l’ enveloppe ou le masque .

Ainsi, un chien, un cheval, un cerf, etc.

Ne sont point cette tête, ce corps, ces jambes, ces yeux, ces oreilles, etc. Que nous voyons, que nous palpons et que nous disséquons: tout cela n’ est, à mes yeux, qu’ un fourreau, un habit, ou comme je viens de le dire, un masque , qui nous cache la personne , et ne nous laisse appercevoir que ses actions.

Afin donc que nous pussions acquérir une notion complette de l’ animal, il faudroit que l’ ange, dont je parlois il n’ y a qu’ un moment, fit tomber le masque, et qu’ il nous montrât à découvert l’ être que la nature a si bien déguisé. Quels ne seroient point alors notre surprise et notre ravissement ! Combien cette métamorphose nous paroîtroit-elle plus étonnante que toutes celles de la fable ! Mais; très probablement notre surprise seroit muette ; non seulement parce qu’ elle seroit extrême; mais, sur-tout, parce que nous manquerions de termes pour exprimer ce qui s’ offriroit à notre vuë. Nous serions à peu près dans le cas d’ un homme qui seroit transporté dans le monde de Venus: quand cet homme posséderoit tout le dictionnaire encyclopédique , il est bien probable qu’ il seroit encore dans l’ impuissance de décrire ce qu’ il découvriroit dans ce monde-là.

Que seroit-ce enfin, si l’ ange nous dévoiloit, en même tems, tous les rapports secrets du corps auparavant invisible de l’ animal avec son corps grossier, et s’ il nous manifestoit encore tous les rapports du premier avec l’ état futur de notre monde ! La tête d’ un moucheron deviendroit ainsi pour nous une bibliothèque où nous lirions infiniment plus de choses et de choses incomparablement plus intéressantes et plus relevées, que tout ce que renferment les plus riches collections de philosophie et d’ histoire naturelle.

Quand je considère, que le lieu que nous occupons n’ est qu’ un point dans l’ espace; que notre vie n’ est qu’ un instant dans la durée ; quand je réfléchis profondément sur les bornes étroites de nos facultés ; sur l’ imperfection de nos méthodes et de nos instrumens; sur la lenteur de nos mouvemens et de toutes les opérations soit de notre corps, soit de notre esprit; sur la petitesse, le lieu ou l’ éloignement d’ un nombre presqu’ infini d’ objets qui sont ainsi hors de la portée de nos sens et de nos meilleurs instrumens; sur la nature, la multiplicité et la complication des rapports qui lient tous ces objets; quand, dis-je, je réfléchis profondément sur toutes ces choses, et sur une multitude d’ autres choses qui en dépendent; je ne puis m’ empêcher de penser, que ce monde que nous habitons, n’ a pas été fait principalement pour nous. Il me paroît plus philosophique de présumer, que notre terre est un livre que le grand être a donné à lire à des intelligences qui nous sont fort supérieures, et où elles étudient à fond les traits infiniment multipliés et variés de son adorable sagesse. Je conçois, qu’ il est d’ autres intelligences beaucoup plus élevées, qui possédent à fond des livres incomparablement plus étendus et plus difficiles, et dont celui-ci n’ est qu’ une page ou plutôt un paragraphe.

Je n’ entreprendrai pas ici de montrer en détail combien nos connoissances de tout genre sont imparfaites: ce seroit la matière d’ un très grand ouvrage, et d’ un ouvrage trop au-dessus de mes forces. Il suffiroit, ce me semble, pour se convaincre de l’ extrême imperfection de toutes nos sciences et de tous nos arts de parcourir ces vastes compilations qu’ on publie de tems en tems sous les divers titres de bibliothèques , de dictionnaires , d’ encyclopédie , etc. On n’ imaginera pas, sans doute, que des ouvrages si volumineux, ne soient pleins que de vérités ; mais on pensera, qu’ ils contiennent avec le petit nombre de nos connoissances certaines et de nos connoissances probables , le grand nombre des opinions et des rêves de tous les tems et de tous les lieux.

Si quelque chose peut faire pardonner aux auteurs d’ avoir consacré dans leurs recueils ces sçavantes chimères, c’ est la considération qu’ elles peuvent servir à l’ histoire de l’ esprit-humain.

Il nous manque un bilan éxact de nos connoissances: le livre qui le donneroit, seroit le plus précieux de tous les livres; il seroit aussi le plus difficile à éxécuter. Il faut une prodigieuse justesse d’ esprit pour donner à chaque chose son juste prix, et sur-tout pour apprécier les probabilités en tout genre.

Les corps agissent les uns sur les autres par différentes forces . Ces forces ne nous sont connuës que par quelques-uns de leurs effets .

Le physicien observe ces effets , et le mathématicien les calcule; mais, ni l’ un ni l’ autre ne connoissent le moins du monde les causes qui opèrent ces effets.

Le physicien observe une infinité de mouvemens dans la nature: il connoît les loix générales du mouvement; il connoît encore les loix particulières des mouvemens de certains corps: le mathématicien élève sur ces loix des théories qui embrassent depuis les molécules de l’ air ou de la lumière, jusqu’ à Saturne et ses lunes. Mais, ni le physicien ni le mathématicien ne sçavent le moins du monde ce que le mouvement est en soi .

Il n’ est pas douteux, que le magnétisme , l’ électricité , la chaleur ne tiennent à des fluides très subtils: une foule de faits nous assurent de l’ éxistence de ces fluides , et nous en découvrent les loix : une multitude d’ expériences nous en manifestent les opérations et les jeux divers: et pourtant que connoissons-nous de la nature intime de ces fluides ? Rien du tout.

Nous sçavons que les corps sont formés d’ élémens ou de particules primitives : nous sçavons encore qu’ il est différens ordres d’ élémens: nous sçavons enfin, au moins par le raisonnement, que de la nature, de l’ arrangement ou de la combinaison des élémens , résultent les divers composés , dont lesnomenclatures nous donnent le fastueux catalogue: mais; que connoissons-nous de la nature intime des élémens, de leur arrangement ou de leurs combinaisons ? Rien du tout.

Quelle n’ est donc point l’ imperfection de nos connoissances sur les composés , tandis que nous ignorons profondément le secret de leur formation ! Le chymiste se vanteroit-il de le connoître ? Il croit décomposer les mixtes ; il ne fait que les diviser grossiérement: il démolit un bâtiment, et nous montre un tas de ruines. A-t-il percé jusques dans l’ intérieur , dans la substance même de ces matériaux entassés ? Et combien de ces matériaux qui échappent à ses sens et à ses instrumens ! Combien en est-il qu’ il méconnoit entièrement parce qu’ ils sont trop déguisés ! On a disséqué les plantes , les animaux , et si l’ on veut, la lumière : on a analysé l’ air : en connoissons-nous mieux la structure intime des plantes et des animaux ? En sçavons-nous mieux ce qu’ un globule de lumière, une molécule d’ air sont en eux-mêmes ? En possédons-nous mieux le véritable secret de la composition d’ un rayon solaire ? Le plus habile physicien pourroit-il nous dire précisément pourquoi un rayon rouge est moins réfrangible qu’ un rayon violet ? Pourroit-il nous dire encore comment les sept rayons colorés se réünissent pour former un rayon principal ? Pourroit-il nous dire enfin, quel est le principe de cette prodigieuse célérité de la lumière, qui lui fait parcourir 33 millions de lieuës en 7 ou 8 minutes ? Et combien de questions particuliéres , qui sont enveloppées dans ces questions générales , et que la physique moderne ne résout point ! L’ excellent analyste de l’ air connoissoit-il mieux le fond de la méchanique de ce fluide, que le grand analyste de la lumière ne connoissoit le secret de la composition d’ un rayon coloré ? Si on avoit demandé à ce profond analyste de l’ air, comment étoient faites les particules intégrantes de ce fluide; d’ où lui venoit ce prodigieux ressort; comment -il perdoit son élasticité, comment -il la recouvroit; comment -il transmettoit tous les tons ? Que pense-t-on qu’ il auroit répondu à toutes ces questions ? Interrogés cet excellent physicien qui s’ est plu à approfondir la formation de la glace , et à étudier les jeux de la nature dans ce phénomène si commun et si intéressant: demandés-lui si ses profondes recherches lui ont découvert le véritable secret de cette formation , et s’ il sçait précisément pourquoi les filets de la glace tendent à s’ assembler sous un angle de 60 degrés ? Il vous répondra modestement qu’ il n’ a là-dessus que de pures conjectures, et que cette tendance singulière dépend, sans doute, de la structure intime des particules intégrantes de l’ eau et de la matière éthérée élastique qui les pénètre . Il finira par vous dire, qu’ il fait profession d’ ignorer comment est faite unemolécule d’ eau ou une particule d’ éther .

La physique moderne, cette physique qui nous paroît si perfectionnée, ne peut donc pas même nous apprendre comment se forme un simple filet de glace nicomment deux de ces filets se réünissent sous un certain angle. Nous apprend-elle mieux comment se forme un sel , un cristal ? Les Malpighi, les Grew, les Swammerdam, les Morgagni, les Haller ne nous ont montré que la première superficie des plantes et des animaux; et cette superficie éxigeoit pourtant tous les talens et toute la sagacité de ces grands maîtres pour être bien vuës: quelle intelligence, quelle capacité, quels moyens seroient donc nécessaires pour atteindre à la seconde superficie ! Et ce ne seroit encore qu’ une superficie ! Nous autres anatomistes, disoit avec autant d’ esprit que de vérité un des meilleurs scrutateurs de la nature; nous sommes comme les crocheteurs de Paris, qui en connoissent toutes les ruës jusqu’ aux plus petites et aux plus écartées; mais qui ne sçavent pas ce qui se passe dans les maisons. cet habile homme avoit raison: l’ anatomiste voit des vaisseaux , des nerfs , des glandes, des muscles , des viscères , etc. Et il ne sçait pas seulement comment est faite une simple fibre . à force de recherches et d’ expériences il parvient à s’ assurer de l’ éxistence d’ une puissance invisible qui anime tout le systême musculaire ; il nomme cette puissance l’ irritabilité ; il sçait que c’ est par elle que la fibre musculaire se contracte, et c’ est là tout ce qu’ il en connoit de certain. Il ignore donc aussi profondément ce que cette puissance est en soi , que l’ astronome ignore ce que l’ attraction est en elle-même .

Demandés au plus sçavant des anatomistes, s’ il sçait précisément comment s’ opérent les sécrétions ? comment sont faits les organes qui les éxécutent ?comment se forme un globule de sang, une goutte de bile , de lait ou de lymphe ? Si cet anatomiste est aussi modeste que sçavant, il répondra par un je n’ en sçais rien .

Lui demanderés-vous après-cela, s’ il sçait ce que sont proprement les esprits-animaux ? Quel est la structure intime des organes qui les préparent ou qui les filtrent ? comment ils sont préparés ou filtrés ? comment ils agissent ? comment sont construits les canaux infiniment déliés qui les conduisent aux différentes parties du corps ? comment ils y sont conduits avec tant de célérité, de justesse et de force ? à toutes ces questions, et à mille autres semblables, le sage anatomiste répondroit encore par un je n’ en sçais rien .

Qu’ on y prenne garde néanmoins: un corps organisé quelconque est un systême dont toutes les pièces sont si étroitement enchaînées entr’ elles, que l’ ignorance absoluë sur la plus petite pièce, doit nécessairement répandre de l’ obscurité sur tout le systême. Par une conséquence naturelle de ce principe; si nous connoissions à fond comment est faite une simple fibre; comment cette fibre se nourrit; comment elle s’ assimile ou s’ incorpore les moléculesalimentaires; comment elle croît par cette incorporation; si, dis-je, nous possédions à fond cela, nous connoitrions, comment le corps entier se nourrit, croît ou végète, et nous résoudrions facilement une foule de problêmes anatomiques.

C’ est ainsi, que l’ obscurité impénétrable, qui enveloppe les élémens des corps, se répand sur toute la nature, et ne nous la laisse voir que comme une grande énigme , dont les philosophes cherchent vainement le mot depuis trois mille ans.

Et que dirai-je du plus profond de tous les mystères que renferme la création terrestre, l’ union de l’ ame et du corps ! Que sçavons-nous de certain sur cetteunion si étonnante ? i 17 deux petits faits, dont, à la vérité, nous déduisons bien des conséquences, mais, qui ne nous éclairent point du tout sur le commentde la chose. Nous sçavons, à n’ en pouvoir douter, qu’ à l’ occasion du mouvement d’ un certain nerf, l’ ame a une certaine sensation. Nous sçavons encore très certainement, qu’ à l’ occasion d’ une certaine sensation, l’ ame a une certaine volition, qui est accompagnée d’ un certain mouvement dans une ou plusieurs parties de son corps. Mais; sçavons-nous tant soit peu comment l’ ébranlement d’ un certain nerf fait naître ou occasionne dans l’ ame une certaine sensation, et comment à l’ occasion d’ une certaine volition il s’ excite un certain mouvement dans une ou plusieurs parties du corps ? L’ ame, toujours présente à son corps, ne sçait pas le moins du monde, comment elle lui est présente . Elle a un sentiment très clair de son éxistence ou de son moi ; elle sçait très bien ce qu’ elle n’ est pas, et ignore profondément ce qu’ elle est. Elle voit, entend, goûte, palpe, meut, et n’ a pas la plus légère connoissance du secret de toutes ces opérations. Elle ne connoit pas mieux ce cerveau sur lequel elle opère ou paroît opérer, qu’ elle ne connoit le fond de son être. Tout ce qu’ elle voit, entend, goûte, palpe lui paroît hors d’ elle , et un raisonnement très simple la convainc que tout cela se passe en elle . Les génies puissans qui ont tenté, dans ces derniers tems, de pénétrer ce mystère, nous ont étonnés par la singularité ou la hardiesse de leurs inventions, et ne nous ont point du tout instruits.

Voila déjà bien des traits frappans de notre ignorance: combien d’ autres traits pourrois-je en rassembler, qui ne paroîtroient pas moins frappans ! Ce globe que nous habitons, sur lequel nous voyageons ou plutôt nous rampons; ce globe dont nous décrivons si pompeusement la superficie, et dans lequel nous pratiquons avec le doigt de petits trous, qu’ il nous plait d’ appeller de profondes mines ; ce globe sur lequel s’ élèvent çà et là de petites excroissances que nous nommons des montagnes , dont à force de trigonométrie nous avons la gloire de mesurer l’ élévation, et dont après bien des travaux, nous parvenons à détacher quelques petits grains , ou fragmens, que nous nommons d’ énormes blocs de pierre ; ce globe dont nous déterminons avec tant de précision la figure, les dimensions, le lieu, les mouvemens, et sur lequel nous faisons tant et de si belles recherches; ce globe, dis-je, dont nous modifions la surface de mille et mille manières, et que nous croyons bonnement être fait tout exprès pour nous, le connoissons-nous mieux que ses principales productions ? Avons-nous percé jusques dans ses entrailles ? Nous sommes-nous promenés autour de son centre ? Avons-nous pénétré dans ce centre même ? Pouvons-nous dire ce qu’ il renferme ? Sçavons-nous où réside ce fond permanent de chaleur, inhérent à la terre, indépendant de l’ action du soleil, et qui prévient l’ engourdissement général ? Nous sommes-nous introduits dans les laboratoires de la nature ? L’ avons-nous surprise dans le travail ? Avons-nous découvertcomment elle forme les métaux, les minéraux, les pierres précieuses ? Sçavons-nous comment elle prépare ces matières inflammables, dont l’ embrasement plus ou moins subit, ébranle presque en un instant de si grands continens ? Toutes ces choses et une infinité d’ autres qui en sont des dépendances naturelles, demeurent ensevelies pour nous dans une nuit impénétrable, et à peine connoissons-nous l’ épiderme de notre globe.

Nous voyons très bien, que cet épiderme est composé de couches à peu près parallèles, de différens grains, tantôt horizontales, et tantôt plus ou moins inclinées à l’ horizon. Nous parvenons assés facilement à dénombrer celles de ces couches qui sont à notre portée, à les caractériser, à les mesurer, à décrire, au moins de gros en gros, les diverses productions qu’ elles renferment, à assigner l’ origine de quelques-unes: mais; est-ce là connoître l’ épiderme de notre globe ? Découvrons-nous tout cet épiderme ? Ce que nous en découvrons n’ est au plus que la première pellicule, qui est formée de ces couches que nous décrivons et que nous dénombrons avec tant de complaisance et de détail.

Sçavons-nous néanmoins, comment ces diverses couches ont été formées ? Sommes-nous en état d’ assigner précisément les tems, la manière, les progrès et toutes les circonstances de leur formation ? Sommes-nous parvenus à nous démontrer à nous-mêmes la véritable origine de ces grands amas de coquillages et d’ autres corps marins , qu’ on rencontre si fréquemment dans ces couches ? Avons-nous sur ces objets intéressans plus que des conjectures ? Ces conjectures ne se contredisent-elles point les unes les autres ? Ne contredisent-elles point les faits ? Mais; pourquoi m’ arrêterois-je plus longtems à montrer combien nos connoissances sur la structure de notre globe, sont imparfaites: à quoi bon insister davantage sur ces menus détails et sur cent autres de même genre ? Avons-nous la moindre connoissance de ce qu’ étoit notre globe avant cette révolution , qui lui a fait revêtir la forme que nous lui voyons aujourd’ hui ? Sçavons-nous ce qu’ étoit ce cahos qui a précédé la naîssance ou plutôt la renaîssance des choses ? Que dirai-je enfin ?… connoissons-nous les rapports secrets qui lient l’ ordonnance de notre globe à ce grand systême astronomique , dont il fait partie ? Je le disois ailleurs: il est un monde des invisibles ; je n’ entens pas par ce mot, le monde des esprits : j’ entens cet assemblage d’ êtres organisés , que leur effroyable petitesse met hors de la portée de nos sens et de nos instrumens les plus parfaits. Si on supposoit, que l’ animalcule 27 millions de fois plus petit qu’ un ciron , est le dernier terme de notre vuëmicroscopique , je dirois, qu’ ici seroient les limites du monde visible . Mais; où est le philosophe qui ne conçoive très-bien, que cet animalcule peut être unebaleine pour beaucoup de ces êtres qui habitent le monde des invisibles ? Je ne veux pas néanmoins écraser l’ imagination sous le poids immense de cette sorte d’ infini : je ne veux que persuader à la raison, des choses qui sont faites uniquement pour elle. Pouvons-nous dire que nous connoissions l’ animalculedont il s’ agit ? Nous sçavons qu’ il éxiste; nous avons apperçu quelques-uns de ses mouvemens; ils nous ont paru spontanés , et c’ est à quoi se réduit toute notre connoissance. Mais ; nous a-t-il été donné de découvrir les divers ressorts qui font mouvoir cet atome vivant ? Pouvons-nous percer dans les abîmes de son organisation; contempler à nud le systême entier de ses vaisseaux , de ses nerfs , de ses viscères , etc. ? Cet animalcule se propage: pouvons-nous assigner au juste le rapport de sa grandeur à celle de ses petits ? Que dis-je ! Connoissons-nous les proportions sous lesquelles ces petits éxistoient, lors que l’ animalcule lui-même ne faisoit que de naître ? Et que sera-ce encore que cette petitesse déjà si prodigieuse, quand nous voudrons remonter plus haut dans l’ origine de cette espèce d’ animalcules ! N’ oublions point sur-tout qu’ elle tient encore au monde visible , puisque nous pouvons au moins l’ appercevoir à l’ aide de nos meilleurs microscopes: que penserons-nous donc de ces espèces, incomparablement plus dégradées, et à l’ égard desquelles, celle-ci est unebaleine ? Ces réfléxions me rappellent fortement à ces germes , dont tous les êtres organisés tirent leur origine, et qui composent la partie la plus considérable de ce monde d’ infiniment petits , qui ne peut être apperçu que par les yeux de la raison. Si les faits les mieux constatés; si les raisonnemens les plus logiques, concourent à établir une préformation organique ; il faut que les êtres vivans ayent éxisté dès le commencement des choses; ou il faudroit dire, qu’ il y a eu un tems dans lequel rien d’ organisé n’ étoit, et qu’ il est venu un tems où quelque chose d’ organisé a commencé d’ être, par la vertu d’ une certaine méchanique à nous inconnuë.

Je ne reviendrai plus à combattre ces hypothèses purement méchaniques qu’ on a imaginées pour essayer de rendre raison de la première origine des êtres vivans: le lecteur judicieux conviendra sans peine, que les décisions les plus claires et les plus multipliées de la nature ne leur sont point favorables.

Mais; ces germes que nous préférons d’ admettre; ces germes qui doivent être aussi anciens que l’ univers; ces germes où l’ organique va s’ abîmer dans une si épouvantable petitesse; ces germes, dis-je, les connoissons-nous tant soit peu ? Pouvons-nous décider s’ ils ont été emboîtés originairement les uns dans les autres, ou s’ ils ont été disséminés , à la naissance du monde, dans toutes les parties de la nature ? S’ il est des raisons qui rendent l’ emboîtement plus probable que la dissémination ; si l’ emboîtement est la loi de la nature; pouvons-nous dire que nous soyons faits pour contempler à découvert ces divers ordres d’ infinis , toujours décroissans, abîmés les uns dans les autres, et qu’ un développement, plus ou moins lent, tend continuellement à rapprocher des frontières du monde visible ? Sçavons-nous comment s’ opèrent les premiers accroîssemens de ces points vivans , et quelle est la progression que suivent ces accroîssemens dans les différens ordres de ces points organiques ? Je m’ arrête: j’ en ai dit assés pour le but que je m’ étois proposé: maintenant, je prie mon lecteur de peser toutes ces réfléxions, d’ analyser toutes ces questions autant qu’ il en sera capable, et de me dire après cela, s’ il est probable que ce monde ait été fait principalement pour nous ? Je veux néanmoins supposer pour quelques momens, que nous sommes les principaux objets de la création terrestre . Dans cette supposition, retranchons l’ homme de dessus la terre : il n’ y a plus de contemplateur des oeuvres du tout-puissant: c’ est en vain que les trois règnes étalent ces trésors de sagesse et de bonté que notre contemplateur admiroit, et qui élevoient son ame à la source éternelle de toute perfection.

Les animaux dans lesquels le sentiment est le plus développé, jouissent, il est vrai, du bienfait de la création; mais, ils ne peuvent réfléchir sur ce bienfait et remonter à l’ auteur du bienfait. Toute la nature est un temple, et il n’ y a plus d’ adorateur dans ce temple: les animaux, comme les plantes, n’ en sont que de purs ornemens; la divinité y est sans cesse présente, et il n’ y a plus de sacrificateur qui lui porte les hommages de toutes les créatures.

Rétablissons l’ harmonie terrestre ; restituons à la chaîne son maître chaînon; rendons l’ homme à notre monde, et il s’ y trouvera des yeux pour en contempler les beautés, un coeur pour les sentir, et une bouche pour les célébrer.

Mais; ces beautés que l’ homme peut contempler, et qu’ il contemple dans les sentimens profonds d’ admiration, de respect et de gratitude qu’ elles lui inspirent, ne sont que la plus petite partie de celles que notre monde renferme.

L’ homme n’ habite que dans les parvis les plus extérieurs de ce temple où il adore le grand-être.

Il ne lui est point permis de pénétrer dans le sanctuaire , bien moins encore dans le saint des saints . Que sont néanmoins les beautés que renferment lesparvis , en comparaison de celles qui éclatent de toutes parts dans le sanctuaire et sur-tout dans le saint des saints ! Je puis dire, avec vérité, que l’ hommeest à l’ égard de ces parties si cachées de la création terrestre , ce que les animaux sont à l’ égard des parties qu’ il lui est permis de contempler.

Quoi donc ! Il n’ y auroit point de spectateur pour contempler les plus belles parties de la création terrestre , pour en admirer la magnifique ordonnance, pour en étudier les rapports divers, en saisir l’ ensemble, la progression, la convergence, et s’ élever par cette échelle de merveilles jusqu’ au thrône de celui qui est ? Assurément notre monde a été fait principalement pour des intelligences, d’ un ordre très élevé, et dont les facultés sublimes peuvent en embrasser l’ oeconomie entière, et les faire jouïr de la présence auguste de l’ éternel.

C’ est à de telles intelligences qu’ il a été donné de contempler les révolutions de notre globe, beaucoup mieux que nous ne contemplons dans l’ histoire les révolutions des empires. Ce sont ces intelligences qui parcourrent, sans s’ égarer, les ténébreux dédales de la nature, et qui s’ enfonçant dans ses abîmes les plus profonds, y puisent sans-cesse de nouvelles vérités et de nouveaux motifs d’ éxalter les perfections adorables de l’ être des êtres. Tandis qu’ un Leibnitz tente de déviner l’ harmonie universelle ou qu’ un Haller essaye de pénétrer les mystères de l’ organisation, ces intelligences sourient, et ne voyent dans ces grands philosophes que des hottentots à talens, qui tentent de découvrir le secret d’ une montre.

PARTIE 13

Suite du même sujet.

Autres éxemples.

Ce que seroit la science parfaite.

Véritable destination de l’ homme ici-bas.

à toutes les réfléxions que j’ ai présentées dans la partie précédente, on m’ objectera, sans doute, qu’ il n’ est pas impossible, que l’ intelligence humaine, se perfectionne assés dans la suite des âges, pour percer enfin ces mystères, qui nous paroîssent aujourd’ hui impénétrables. On me renvoyera à ce que j’ ai dit moi-même dans mes considérations , lorsque méditant sur les progrès de l’ esprit humain, je m’ énonçois ainsi. ” voyés les progrès de la physique et de l’ histoire naturelle depuis la renaîssance des lettres: combien de vérités inconnues aux anciens, et de conséquences sûres à déduire de ces vérités ! On ne sçauroit dire quelles sont les bornes de l’ intelligence humaine en matière d’ expérience et d’ observation; parce qu’ on ne sçauroit dire ce que l’ esprit d’ invention peut ou ne peut pas. L’ antiquité pouvoit-elle deviner l’ anneau de Saturne, les merveilles de l’ électricité, celles de la lumière, les animalcules des infusions, etc. ? L’ invention de quelques instrumens nous a valu toutes ces vérités: et ne pourra-t-on pas un jour les perfectionner, ces instrumens, et en inventer de nouveaux, qui porteront nos connoissances fort au-delà du terme où nous les voyons aujourd’ hui ? ” je répète encore à présent ce que je disois alors: je suis même persuadé, que nous touchons à des découvertes, dont nous ne sçaurions nous faire aucune idée, et qui reculeront beaucoup les limites de nos connoissances actuelles. Que ne pouvons-nous pas nous promettre de ces lunettes acromatiques , qui éxercent depuis quelque tems les plus sçavans physiciens, et les plus habiles artistes ! Combien d’ autres instrumens ne pourra-t-on point perfectionner ! Combien de nouvelles machines, de nouveaux procédés, de nouvelles combinaisons ne pourra-t-on point inventer, qui laisseront nos plus grands physiciens bien loin derrière ceux qui auront le bonheur de découvrir ces moyens nouveaux que nous ne soupçonnons pas même ! L’ antiquité pouvoit-elle mieux déviner nos verres de toute espèce que les merveilles de tout genre qu’ ils nous ont découvert ? Pouvoit-elle soupçonner ces instrumens de méchanique et de chymie auxquels nous avons dû tant de vérités, qui lui étoient inconnues ? Pouvoit-elle déviner ce grand nombre de procédés et de combinaisons, qui ont si fort accru de nos jours la somme de ces vérités ? Le tems n’ étoit pas venu où l’ art d’ observer et d’ expérimenter devoit éclairer le monde et prendre la place de cette vaine scholastique , qui dominoit trop dans ces siécles de ténèbres.

Mais; combien de mystères, qu’ il est très-évident que nous ne parviendrons jamais ici-bas à pénétrer, parce qu’ ils n’ ont aucune proportion avec l’ état présent de nos facultés ! Je dois développer ma pensée par quelques éxemples.

Un corps quelconque est un composé de parties. Ces parties sont elles-mêmes des composés de parties plus petites: celles-ci sont formées de parties plus petites encore, et nous ignorons où cela se termine.

Il est néanmoins très certain qu’ il y a un terme à cette dégradation. Nos microscopes ont prodigieusement multiplié ici les termes ou les degrés; et nous concevons à merveille la possibilité d’ une beaucoup plus grande perfection de ces instrumens, et par là un accroîssement très considérable dans le nombre des termes ou des degrés dont nous parlons.

Supposons maintenant que nos microscopes ayent acquis toute la perfection qu’ ils peuvent recevoir: en verrions-nous mieux ces derniers élémens dans lesquels tous les corps vont enfin se résoudre ? N’ est-il pas aussi clair que le jour en plein midi, que ces élémens doivent être des substances absolumentsimples , et des substances absolument simples peuvent-elles jamais devenir l’ objet de notre connoissance intuitive ? Quand on dit, que les corps sont formés d’ atomes insécables , on ne dit que des mots: c’ est que lors qu’ il s’ agit de rendre raison de l’ étenduë matérielle , il n’ est point permis en bonne philosophie, de se borner à des atomes ; car ces atomes sont eux-mêmes de l’ étenduë matérielle , et la raison de cette étenduë seroit ainsi dans l’ étenduë; ce qui n’ expliqueroit rien du tout.

Et ce ne seroit pas choquer moins la bonne philosophie, que de soûtenir, que dieu a créé des atomes insécables , dont il a formé les corps : c’ est que Dieu n’ a pu actualiser que ce qui étoit possible , et il faudroit toujours rendre raison pourquoi l’ étenduë matérielle étoit possible .

Si on prend la peine d’ approfondir ces principes généraux, on reconnoîtra avec l’ inventeur des fameuses monades , que l’ étenduë matérielle n’ est qu’ un purphénomène , une simple apparence, rélative à notre manière d’ appercevoir.

On comprendra mieux cette doctrine abstraite, quand on aura lu et médité cette esquisse du leibnitzianisme que j’ ai insérée dans ces opuscules .

Il s’ ensuit donc de ces principes, que nous ne sommes point faits pour appercevoir les corps tels qu’ ils sont en eux-mêmes ou dans leur réalité .

Si nous pouvions pousser l’ analyse jusqu’ aux élémens premiers , le phénomène de l’ étenduë disparoîtroit entièrement pour nous, et nous n’ appercevrions plus que des êtres simples , si des êtres simples peuvent être apperçus .

Ainsi toute la nature n’ est pour nous qu’ un grand et magnifique phénomène, un jeu admirable d’ optique, un systême régulier d’ apparences; car ces apparences sont déterminées par les loix les plus sages, et ce sont uniquement ces loix qu’ il nous est donné de connoître, et sur lesquelles nous formons ces belles théories , qui constituent le fond le plus précieux de nos connoissances naturelles .

Il est donc de la plus grande évidence, que nous n’ appercevons que les derniers résultats des premiers principes. Tout ce qui est au-delà de ces résultats est couvert des plus épaisses ténébres.

Il nous est permis de contempler les décorations; mais, la vuë des machines nous est interdite.

Sans remonter néanmoins aux principes premiers des corps, à ces principes qu’ on peut nommer métaphysiques ; je me bornerai à demander, si nous pouvons espérer de découvrir jamais à l’ aide de nos meilleurs verres, les particules primitives ou les élémens physiques de ces composés , que nous jugeons les plus simples ou les plus homogènes. Verrons-nous jamais au microscope les particules élémentaires d’ une molécule de terre , d’ un grain de sel , d’ une lamelle d’or , d’ une goutte d’ eau , etc. ? Parviendrons-nous jamais à observer aussi distinctement la forme, les proportions, l’ arrangement et les combinaisons diverses de ces particules élémentaires , que nous observons les composés qui en sont les derniers résultats .

Je le demande encore; parviendrons-nous jamais à contempler les particules constituantes de ces fluides , qui sont les principaux agens de la nature ? Nos instrumens seront-ils un jour assés perfectionnés pour nous dévoiler le secret de la composition du fluide magnétique , du fluide électrique , de l’ air , du feuélémentaire ? La lumière , qui joue un si grand rôle dans notre monde, et sans laquelle il éxisteroit à peine pour nous; la lumière, qui pénètre intimément tous les corps, et qui s’ unit probablement à leurs particules intégrantes; la lumière qui met notre ame en commerce avec toute la nature; cette lumière, dis-je, qui nous éclaire sans cesse, la verrons-nous jamais elle-même ? Nous sera-t-il jamais accordé ici-bas de découvrir les particules intégrantes d’ un rayon rouge , et d’ appercevoir ce qui les distingue de celles d’ un rayon violet ? Contemplerons-nous jamais ici-bas les jeux variés de la lumière, comme nous contemplons ceux d’ une gerbe d’ eau ou d’ une cascade ? Qui ne sent point, que pour voir la lumière elle-même, il faudroit qu’ il éxistât un fluide qui fit à son égard ce qu’ elle fait à l’ égard des corps grossiers, quand elle nous les rend visibles ? Il ne suffiroit pas même qu’ il éxistât un tel fluide, il faudroit encore que nous eussions des organes qui lui fussent appropriés, et qui fussent assés sensibles pour nous en transmettre les impressions; car les fibres les plus délicates de notre oeil seroient à l’ égard de ce fluide d’ énormes cables qui n’ en sentiroient pas le moins du monde l’ action.

Pour que nous appercevions les objets, il ne suffit point qu’ ils nous réfléchissent la lumière; il faut encore qu’ ils nous la réfléchissent en assés grande quantité pour faire sur nos yeux une impression sensible. Nos verres en rassemblant un plus grand nombre de rayons et en les rassemblant sous un certain angle, suppléent jusqu’ à un certain point à la foiblesse de notre vuë. Mais, s’ il éxiste des corps d’ une si effroyable petitesse, qu’ ils ne puissent réfléchir à la fois qu’ un seul rayon, comment les microscopes les plus parfaits pourroient-ils nous les faire découvrir ? Telle est apparemment la raison pourquoi les particules primitives ou élémentaires des composés nous demeureront toujours inconnuës ici-bas.

Telles sont les bornes naturelles , qui ont été prescrites dans ce monde à notre connoissance intuitive , et au-delà desquelles le raisonnement tenteroit vainement de percer.

” ô ! Que le spectacle seroit intéressant; ô ! Que notre curiosité seroit agréablement flattée, s’ il nous étoit permis de pénétrer jusques à ces principes.

Un nouveau monde se dévoileroit à nos yeux; la nature devenue transparente ne céleroit plus sa marche: ses atteliers et ses laboratoires seroient ouverts. Ici nous la verrions assembler les principes du métal. Là nous la verrions préparer l’ incarnat de la rose. Plus loin nous suivrions son jeu dans les merveilles de la lumière ou de l’ électricité. Ailleurs nous l’ observerions tracer les premiers traits d’ une plante ou d’ un animal.

étonnés à la vue de cet admirable ouvrage, nous ne nous lasserions point de contempler la diversité infinie de préparations, de combinaisons, et de mouvemens par lesquels il est conduit insensiblement à sa perfection.

Esprits célestes qui avés assisté à la création de notre monde, vous jouissés de ces plaisirs ! Nous vous les envions, vous ne nous enviés point les nôtres: plus favorisés que nous du maître de la nature, vous pénétrés ce qui nous échappe et vous voyés les efforts que nous faisons pour ramper d’ une vérité à une autre, comme nous voyons ceux que fait un singe pour imiter l’ homme. ” la foiblesse ou plutôt la grossièreté de nos sens et les imperfections nécessaires de nos instrumens, ne sont pas les seules bornes naturelles qui ayent été prescrites sur la terre à notre connoissance intuitive . Notre constitution physique en renferme d’ autres, qu’ il ne nous est pas plus permis de franchir. Je m’ explique.

Je disois, que l’ intérieur de notre globe ne nous est point ou presque point connu, et je l’ ai assés fait sentir. Quand il y auroit quelque part une large route, qui conduiroit dans ses entrailles les plus profondes et jusques dans son centre, pourrions-nous profiter de cette route et y pénétrer un peu profondément pour y étudier à notre aise la structure interne de ce globe ? Respirerions-nous librement à une lieue de profondeur, et ne serions-nous pas étouffés, si nous entreprenions de pousser un peu plus loin ? Et que seroit cette profondeur rélativement au rayon entier ? Une quinze-centiéme. Nos poûmons ayant été construits sur des rapports déterminés à une certaine densité de l’ air, nous sommes nécessairement renfermés dans les limites de cette densité, et ces limites sont fort étroites.

Il ne nous est donc pas plus possible de connoître l’ intérieur de notre planète, qu’ il ne nous l’ est de connoître à fond l’ intérieur de la moindre des productions qui couvrent sa surface.

Nous rencontrons par-tout des abîmes, et nous ignorons quels sont les plus profonds: nous ne pouvons pas plus fonder le ciron , que le globe de la terre. Oserons-nous présumer encore, que nous sommes les premiers objets de la création terrestre ? Nous contemplons dans l’ histoire la naîssance, l’ élévation et la chute de ces anciens empires, qui n’ éxistent plus que dans ces monumens qu’ elle nous conserve: nous-nous plaisons à suivre assidument dans des feuilles hebdomadaires les divers changemens qui surviennent aux différens états qui partagent notre Europe : nous goûtons un secret plaisir à observer du fond de notre cabinet les intrigues des cours, les négociations des ministres, les marches des généraux, les révolutions du commerce, les progrès des sciences et des arts, et pour ainsi dire, l’ accroîssement de l’ esprit humain: nous formons sur tout cela une suite de réfléxions, que nous généralisons plus ou moins, sur laquelle nous repassons de tems en tems avec complaisance, et que nous serions tentés de regarder comme des mémoires pour servir à l’ histoire de l’ esprit humain : mais, ces mémoires contiennent-ils des connoissances plus parfaites que celles que nous avons de la structure de notre globe et de ses productions ? Que découvrons-nous de ce grand spectacle qu’ offre le monde moral ? Connoissons-nous mieux les causes qui déterminent les mouvemens du coeur et de l’ esprit, que nous ne connoissons celles qui déterminent les mouvemens des corps ? En un mot; le monde moral nous est-il mieux connu que le monde physique ? Demandés au moraliste le plus profond, s’ il sçait précisément comment le coeur humain est fait ? Ce que sont les inclinations, les affections, les passions ? Ce qui les distingue essentiellement les unes des autres ? comment elles se développent, se nourrissent, se fortifient, se combattent, se repriment, s’ entr’ aident ? comment elles agissent sur la volonté dans chaque cas particulier ? comment le tempérament, les alimens, le genre de vie, le chaud, le froid, le sec, l’ humide influent sur l’ ame ? comment telle ou telle circonstance donnée ajoûte à cette influence, la diminue ou la modifie ?comment l’ esprit apperçoit, juge, raisonne, agit ? comment l’ entendement détermine la volonté, celle-ci, la liberté ? D’ où vient que l’ homme est souvent si différent de lui-même, si plein de contradictions, si petit, si grand, si foible, si fort ? Ce qu’ est cette sorte d’ instinct que l’ homme semble partager avec la brute ? comment il se combine avec la raison et diversifie ses effets ? Si ce moraliste, comme je le suppose, a beaucoup approfondi son sujet, et s’ il est aussi sage que profond, il avouera sans peine, qu’ il n’ a sur tout cela que des à peu près ou des conjectures plus ou moins probables, et il ajoutera, que lascience de l’ homme est, à son avis, la plus imparfaite de toutes.

Combien ce judicieux philosophe auroit-il raison ! Est-il dans la nature un labyrinthe plus tortueux et plus obscur que le coeur humain ? Est-il un abîme plus profond ? Qui peut parcourir, sans s’ égarer, les nombreux détours de ce labyrinthe ? Qui peut sonder ces profondeurs ? ” qui peut séparer ces lumières et ces ombres réünies dans notre cahos ? Le dieu qui est en nous. ” voyés combien d’ excellens traités nous possédons en matière de physique, d’ histoire naturelle, d’ oeconomie, d’ arts, etc. Et nous n’ avons point encore de systême tant soit peu complet de morale . ” peut-il, cet homme qui enseigne aux planètes les cercles qu’ elles doivent décrire,… etc. ” l’ espèce humaine, considérée dans ses grandes parties, paroît assés constante et uniforme; mais, dès qu’ on descend dans le détail, les variétés se multiplient presque à l’ infini, et on vient bientôt à penser, que pour avoir un systême un peu complet de morale , il faudroit, en quelque sorte, avoir la morale de chaque individu, comparer entr’ elles toutes ces morales particulières , et en déduire des résultats plus ou moins généraux, qui seroient comme les premiers élémens du systême .

Qu’ observons-nous dans nos semblables ? Quelques-unes de leurs actions extérieures: et ces actions, que sont-elles ? De simples effets .

Pouvons-nous assigner les véritables causes de ces effets ? Lorsque nous plaçons ces causes dans l’ ambition, dans l’ amour de la gloire ou dans quelqu’ autre passion, remontons-nous aux premiers principes de ces effets moraux ? Ce ne sont encore que des effets , que nous prenons pour des causes . Et ces effets, sommes-nous assés habiles pour en faire une analyse éxacte, et les décomposer jusques dans leurs derniers élémens ? Lorsque Belle-Isle projette de dépouiller l’ héritière magnanime des césars, et que l’ ambition d’ un seul homme embrase l’ Europe entière, nous-nous étonnons qu’ une si petite cause puisse produire de si grands effets; nous suivons le plus loin qu’ il nous est possible la chaîne de ces effets; nous admirons cette étrange concaténation d’ événemens, qui naîssans les uns des autres, remplissent sans interruption cette scène tragique, et nous finissons par de longs raisonnemens sur ce qu’ une petite passion d’ un très petit individu peut dans le monde politique. Mais; remontons-nous assés haut dans nos sçavantes spéculations ? Qu’ il y a loin encore du point où nous nous arrêtons, à celui où il faudroit atteindre pour saisir le premier chaînon de cette longue et malheureuse chaîne ! Quelques fibres, plus déliées que la cent-millionième partie d’ un cheveu, qui se sont ébranlées un peu trop fortement dans le cerveau de Belle-Isle, sont ce premier chaînon que nous n’ appercevons pas; et combien de chaînons intermédiaires que nous n’ appercevons pas non plus ! Voilà néanmoins ce qu’ il faudroit voir pour jouïr pleinement du grand spectacle que présente le monde moral . Je ne dis pas assés; il faudroit voir encore ce qui a mis ces fibres en mouvement, et ici commence une autre chaîne imperceptible, qui se pliant et se repliant sans-cesse sur elle-même, se prolonge à l’ indéfini. Sommes-nous faits pour jouïr ainsi de ce spectacle ? Nous qui en saisissons à peine les parties les plus saillantes, et qui nous perdons si facilement dans la foule des détails ! Si l’ homme ne peut pénétrer le fond de son être; s’ il ne connoit pas mieux ses semblables, qu’ il ne se connoit lui-même; quel sera donc le spectateur des merveilles les plus cachées de l’ humanité ? La plus belle, la plus riche, la plus étonnante partie du monde moral seroit-elle donc sans contemplateur ? La souveraine intelligence étaleroit-elle dans ce saint des saints de la création terrestre les immenses trésors de son adorable sagesse, tandis qu’ il n’ y auroit point d’ yeux pour les admirer et d’ intelligence capable de saisir l’ ensemble de ce merveilleux systême ? Nous contemplons les secousses du monde politique , comme nous contemplons celles du monde physique . Nous voyons des matiéres combustibles s’ enflammer, des gouffres s’ ouvrir, des volcans vomir des torrens de flammes, des villes s’ écrouler sur leurs fondemens, la mer se répandre sur les terres, des isles sortir de son sein, de vastes continens s’ ébranler, le globe entier frémir, et nous n’ appercevons point la première étincelle qui allume dans les entrailles de la terre ces prodigieux embrasemens; nous ne découvrons point le petit caillou qui en se détachant d’ une voûte souterraine produit cette étincelle; nous ignorons la cause qui détache ce caillou, la cause de cette cause, et que n’ ignorons-nous point encore ! Ces intelligences à qui il a été donné de découvrir le jeu secret des fibres les plus déliées d’ un cerveau, voyent partir cette étincelle; que dis-je ! Découvrent le petit caillou et toute la chaîne dont le caillou et l’ étincelle ne sont que deux chaînons.

Les sensations, les idées, les affections, les passions sont les élémens du monde moral ; non les élémens premiers , mais les élémens dérivés ; et nous ne connoissons pas mieux ces élémens, que nous ne connoissons ceux du monde physique . Je parle ici d’ une connoissance complette , et point du tout de ces à peu près , qui ne sçauroient jamais constituer une véritable science.

S’ il est en cosmologie un principe aussi fécond que certain, c’ est celui de cette liaison universelle qui enchaîne toutes les parties de la nature. Plus on entre dans le détail, et plus on découvre de ces chaînons qui unissent tous les êtres.

La cosmologie est la science du monde.

Elle est la représentation symbolique du monde. La cosmologie parfaite seroit donc celle qui représenteroit éxactement toutes les parties de la nature et leursrapports divers, dans un détail qui ne laisseroit rien échapper.

Mais; puisque toutes les parties de la nature sont enchaînées ensemble, et que celles qui nous paroîssent les plus isolées tiennent à d’ autres par des rapports secrets; il s’ ensuit, que la cosmologie parfaite seroit celle qui contiendroit une méthode nécessaire ; je veux dire, une méthode telle qu’ on passeroit toujours d’ une production à une autre par un enchaînement si éxactement correspondant à celui de la nature, que tout autre enchaînement ne la représenteroit pas avec la même fidélité.

J’ imagine donc, que comme dans la géométrie, on conçoit que le point produit par son mouvement la ligne ; celle-ci, la surface ; cette dernière, le solide ; il y a de même dans la nature une méthode cachée qui exprime éxactement sa marche, et qui en est la représentation idéale .

C’ est cette méthode, que saisissent ces intelligences supérieures pour qui principalement notre monde a été fait. Elles découvrent ainsi la raison prochaine de la manière , du lieu et du tems de chaque être.

Qui ne voit que nos méthodes les plus parfaites ne sçauroient approcher de celle-là, et que toutes sont pleines de lacunes, de sauts, d’ inversions ? Je suis obligé de renvoyer ici à divers endroits de ma contemplation de la nature .

Consultés en particulier les chapitres iii, vii, de la partie i; les chapitres ii, x, xi, xiii de la partie ii; les chapitres xvi, xvii de la partie viii; le chap xxxiv de la partie x.

Mais; notre monde tient à tout le systême planétaire dont il fait partie; ce systême tient aux systêmes voisins; ceux-ci sont liés à des systêmes plus éloignés, et le même enchaînement que nous appercevons entre les êtres terrestres régne ainsi dans toute l’ étenduë de l’ univers .

Il est donc une méthode nécessaire universelle qui représente au naturel l’ univers entier, et qui en est comme l’ esquisse symbolique .

” ainsi la ceinture que se file une chenille, a ses rapports à l’ univers, comme l’ anneau de Saturne. Mais, combien de pièces différentes interposées entre la ceinture et l’ anneau, et entre Saturne et les mondes de Syrius ! Si l’ univers est un tout, et comment en douter après tant et de si belles preuves d’ un enchaînement universel ? La ceinture de la chenille tiendra donc aussi aux mondes de Syrius. Quelle intelligence que celle qui saisit d’ une seule vuë cette chaîne immense de rapports divers, et qui les voit se résoudre tous dans l’ unité et l’ unité dans sa cause ! ” ” un même dessein général embrasse toutes les parties de la création. Un globule de lumière, une molécule de terre, un grain de sel, une moisissure, un polype, un coquillage, un oiseau, un quadrupéde, l’ homme ne sont que différens traits de ce dessein, qui représente toutes les modifications possibles de la matière de notre globe. Mon expression est trop au dessous de la réalité: ces productions diverses ne sont pas différens traits du même dessein ; elles ne sont que différens points d’ un trait unique, qui par ses circonvolutions infiniment variées, trace aux yeux du chérubin étonné, les formes, les proportions et l’ enchaînement de tous les êtres terrestres.

Ce trait unique crayonne tous les mondes, le chérubin lui-même n’ en est qu’ un point, et la main adorable qui traça ce trait, posséde seule la manière de le décrire. ” si ces intelligences auxquelles il a été donné de connoître notre monde, ne connoissent que ce seul monde; il est évident, que malgré la grande supériorité de leurs facultés, il est une multitude de choses dont la raison leur échappe: c’ est que la raison de ces choses est dans le systême général , qu’ elles ne peuvent embrasser.

Mais; si ces intelligences connoissent encore d’ autres mondes, et si ces mondes sont ceux qui ont le plus de rapports avec le nôtre; elles peuvent découvrir ainsi la raison d’ un beaucoup plus grand nombre d’ êtres particuliers . Ces divers mondes sont autant de livres, qui servent à l’ explication les uns des autres, et qui font partie de cette immense bibliothèque de l’ univers, que le premier des chérubins ne se flatte pas d’ épuiser.

Les connoissances de tout genre, ne se perfectionnent que par les comparaisons que l’ esprit établit entr’ elles. Plus l’ esprit connoit , plus il compare . Plus ses connoissances sont parfaites , plus ses comparaisons sont éxactes . Les connoissances réfléchies dérivent originairement des connoissances intuitives . Plus les connoissances intuitives sont claires, complettes, étendues, plus les connoissances réfléchies sont distinctes, adéquates, universelles.

Puis donc que le raisonnement repose essentiellement sur l’ observation , quelle ne doit pas être la perfection de la métaphysique et de la logique des intelligences qui lisent notre monde et l’ interprêtent par les mondes auxquels il a le plus de rapports ! Est-il nécessaire que je le fasse remarquer ? Tout ce que je viens d’ exposer sur l’ imperfection et sur les bornes naturelles de nos connoissances, ne tend point à favoriser un scepticisme universel, qui seroit la destruction de toute philosophie. Je n’ ai voulu qu’ indiquer quelles sont les connoissances auxquelles nous ne sçaurions espérer d’ atteindre ici-bas.

En approfondissant la nature de nos facultés, on reconnoît, qu’ elles ont un rapport plus direct à nos besoins physiques et moraux , qu’ à nos plaisirsintellectuels . Elles paroîssent plus faites pour nous conduire à ce degré de bonheur auquel nous pouvons espérer de parvenir sur la terre, que pour satisfaire cette insatiable et ardente curiosité qui nous presse sans cesse.

Ce que nous connoissons des êtres corporels , suffit à nos besoins physiques : ce que nous connoissons des êtres-mixtes , suffit à nos besoins moraux . Je ne parle que du nécessaire : le superflu nous sera accordé un jour. Quand nous connoîtrions à fond la nature de certains corps , en retirerions-nous de plus grands services dans les divers cas où nous les appliquons avec le plus de succès ? Quand nous connoîtrions à fond la manière d’ agir de la rhubarbe en seroit-elle un tonique plus puissant pour notre estomac ? Quand nous sçaurions à fond comment sont faites les molécules du fluide magnétique , nosboussoles nous conduiroient-elles plus sûrement d’ un bout du monde à l’ autre ? Ne connoissons-nous pas assés des autres hommes pour en tirer les services les plus essentiels, et pour leur rendre tous ceux dont nous sommes capables ? Je le demande encore ; une connoissance plus parfaite du coeur-humain seroit-elle pour nous un bien réel ? Ne nous feroit-elle point éprouver beaucoup plus de peines que de plaisirs ? Je me borne à quelques éxemples, pour faire entendre ma pensée: je touche à un sujet inépuisable; je dois craindre de m’ engager trop avant. Je sçais que si nous possédions une théorie parfaite , notrepratique le seroit aussi. Mais; prenons garde, que nous ne serions plus alors des hommes ; nous serions des êtres d’ un ordre plus élevé, et la souveraine sagesse a voulu placer sur la terre des êtres tels que nous. Elle a voulu y placer des hommes et non des anges: mais, elle a préordonné dès le commencement les moyens qui éléveront un jour l’ homme à la sphère de l’ ange.

Tout est harmonique dans chaque monde: l’ univers entier est lui-même tout harmonie .

Les facultés corporelles et les facultés spirituelles de l’ homme sont en rapport direct avec ce monde où il devoit passer les premiers instans de sa durée. Laperfection de ses facultés spirituelles dépend en dernier ressort de la perfection de ses facultés corporelles .

Pour accroître la perfection des premières, il faudroit accroître la perfection des dernières.

Mais; si les facultés corporelles de l’ homme étoient perfectionnées sans que rien changeat dans l’ oeconomie présente de notre monde, cet accroîssement de perfection deviendroit un supplice pour l’ homme.

écoutons avec quelle noblesse et quelle précision le poëte philosophe a sçu exprimer cette vérité cosmologique. ” le bonheur de l’ homme, (que l’ orgueil ne le crût-il ainsi ! ) n’ est pas de penser ou d’ agir au delà de l’ homme-même,… etc. ” notre destinée actuelle est de ne voir que la superficie des êtres, de ramper d’ un fait à un autre fait, d’ analyser ces faits, de les comparer entr’ eux, et d’ en tirer quelques résultats plus ou moins immédiats: voilà notre véritable sçience. Ce que nous pouvons connoître le mieux ce sont les effets : ils étoient aussi ce qu’ il nous importoit le plus de connoître.

Les effets sont les loix de la nature, et c’ est sur ces loix que nous fondons nos raisonnemens les plus solides.

Si nous ne connoissons pas la nature intime de cette force secrette qui est le principe du mouvement perpétuel du coeur; nous sçavons au moins que le coeur se meut, que le sang circule, et l’ art de guérir repose sur ce fait. Si nous ignorons ce que la pesanteur est en soi , nous connoissons au moins quelques-uns de ses principaux effets , et les plus belles parties de notre physique s’ élèvent sur cette base.

Il ne faut qu’ avoir un peu étudié la nature, pour être convaincu, que la moindre de ses productions pourroit consumer en entier la vie du naturaliste le plus laborieux.

Swammerdam a fait un in folio sur le poû , et il pensoit ne l’ avoir qu’ esquissé. Le ver-de-terre va fournir à l’ émule de l’ observateur hollandois, la matière d’ un assés gros volume. Je le disois ailleurs: l’ auteur de la nature a marqué du sceau de son immensité toutes ses oeuvres.

Nous sommes sur-tout appellés à être vertueux , parce que nous sommes appellés à être heureux , et qu’ il n’ est point de bonheur solide sans la vertu. Mais, la vertu suppose essentiellement la connoissance : nous avons donc reçu le juste degré de connoissance, qui correspondoit à la grande fin de notre être. Sçachons jouïr avec reconnoissance du peu que nous connoissons: nous en sçavons assés pour être sages, et point assés pour être vains.

” homme sois donc humble dans tes espérances… etc. ” le 11 de novembre 1768.

PARTIE 14

principes et conjectures sur la liaison et la nature des deux oeconomies chez les animaux.

Pensées sur l’ ame des bêtes et sur le matérialisme.

Penserons-nous donc à présent, que nous connoissions l’ animal , cette partie la plus intéressante de la création terrestre; nous, qui connoissons à peine les grosses pièces de sa charpente ? Nous ne découvrons de son oeconomie terrestre , que ce qui est en proportion avec nos facultés et nos instrumens, et son oeconomie future nous est entièrement voilée.

C’ est quelque chose cependant, que la raison conçoive au moins la possibilité de cette dispensation future , et que les conséquences légitimes qu’ elle tire des perfections divines, rendent cette dispensation probable.

Un trait de lumière jaillit du sein de ces ténébres, et la raison se plait à le recueillir, parce qu’ elle saisit avidement tout ce qui tend à aggrandir ses vues, et à lui donner de plus hautes idées de la création et de la bonté supréme.

Mais; cet attribut adorable que nous nommons bonté dans la cause premiére, est proprement cette souveraine sagesse qui a tout préordonné pour le plus grand bonheur des êtres sentans et des êtres intelligens .

La sagesse agit par des loix conformes à sa nature. Ces loix sont les règles immuables de sa volonté. Une de ces loix éxige que l’ état antécédent d’ un être détermine son état subséquent : c’ est que si l’ état subséquent d’ un être n’ étoit pas déterminé par l’ état qui a précédé immédiatement , il n’ y auroit aucuneraison suffisante de l’ éxistence de cet état subséquent .

La volonté divine ne sçauroit être elle-même cette raison suffisante , parce qu’ il est contre la nature de la volonté de se déterminer sans motif .

Or, comment la volonté divine pouvoit-elle être déterminée à faire succéder l’ état b à l’ état a, si l’ état a ne renfermoit rien qui déterminât, par lui-même, l’ éxistence de l’ état b ? Si tout autre état avoit pu être également choisi , comment la volonté divine auroit-elle pu se déterminer entre tant d’ états divers, qui, dans cette supposition, pouvoient également succéder à l’ état a ? Je ne fais que rappeller ces principes généraux sur la nature de la volonté : je les ai suffisamment développés dans mon essai analytique , chap xii et xix.

Il suit donc de ces principes, que l’ état présent des animaux, renferme des choses qui détermineront, par elles-mêmes, leur état futur. ainsi, chaqu’ instant de la durée des animaux est déterminé par l’ instant qui précède.

L’ instant actuel détermine, à son tour, l’ instant qui suit. Cette chaîne se prolonge de la même manière au-delà de ce terme que nous nommons improprement la mort , et la personnalité se conservant toujours par les moyens physiques préordonnés, forme cette sorte d’ unité permanente, qui constitue le moi de l’ individu.

Le changement qui surviendra aux animaux dans l’ oeconomie future , sera donc tel qu’ ils retiendront plus ou moins de l’ oeconomie précédente . Les deuxoeconomies sont liées dès à présent, par des noeuds qui nous sont inconnus, et il n’ y aura point proprement de saut dans le passage de l’ une à l’ autre.

La constitution actuelle de l’ animal; je dis sa constitution organique et psychologique renferme donc des particularités secretes, qui sont le fondement de laliaison de cette constitution avec celle qui doit lui succéder.

Si la bonté supréme a voulu le plus grand bonheur possible de tous les êtres vivans, elle a voulu apparemment que chaqu’ être vivant pût sentir l’accroîssement de son bonheur; car, comme je le disois ailleurs, c’ est être plus heureux encore que de sentir qu’ on l’ a été moins, et qu’ on l’ est d’ avantage. L’ être vivant qui passeroit à un état plus heureux, sans conserver aucun souvenir de son état précédent , ne seroit point, par rapport à lui, le même être, parce qu’ il ne seroit point, par rapport à lui, la même personne .

La personnalité dans chaqu’ individu tient essentiellement à la mémoire des états antécédens. Je parle toujours de la personnalité rélativement au sentimentque chaque individu a de son moi.

La mémoire tient elle-même aux déterminations que certaines fibres du cerveau contractent et qu’ elles conservent.

Afin donc que chaqu’ être-mixte conserve dans un autre état, par des voyes naturelles , le sentiment de sa propre personnalité, il faut nécessairement que son ame demeure unie à une machine organique , qui conserve les impressions des états antécédens , ou au moins quelques-unes de ces impressions.

Il faut donc encore par une conséquence légitime, que cette machine organique à laquelle l’ ame demeure unie après la mort , retienne quelques-uns de cesrapports qu’ elle soutenoit avec l’ ancienne machine dont elle est séparée.

Ces rapports doivent être d’ autant plus multipliés et diversifiés, que l’ animal posséde un plus grand nombre de sens et de sens plus exquis, et que ces sens ont été affectés plus souvent, plus fortement, par plus d’ objets différens.

Maintenant, je prie mon lecteur de se retracer à lui-même ces traits frappans d’ industrie; j’ ai presque dit d’ intelligence, que nous offrent les animaux, et que j’ ai crayonnés dans les parties xi et xii de ma contemplation de la nature . J’ ai montré combien ces procédés ingénieux dépendent de l’ organisation . J’ ai considéré le corps de l’ animal comme une sorte d’ instrument ou de métier , destiné à éxécuter avec précision et du premier coup les divers procédés rélatifs à la conservation de l’ individu ou à celle de l’ espèce.

Mais; j’ ai fait voir, en même tems, qu’ il est probable qu’ une ame est présente à ce métier ; qu’ elle éprouve par son ministère des sensations plus ou moins variées, plus ou moins agréables, qui influent à leur tour sur les mouvemens de la machine .

Ces procédés qui nous surprennent tant dans les animaux; ces procédés que nous racontons avec tant de complaisance, que nous embellissons peut-être trop, et qui nous semblent supposer un rayon de cette lumière qui brille dans l’ homme; ces procédés, dis-je, bien médités par le philosophe, peuvent lui aider à juger, des choses étonnantes que chaqu’ espèce pourroit éxécuter dans des genres plus ou moins analogues, si toutes les facultés propres à l’ espèce acquerroient un plus grand degré de perfection.

On voit assés, que je ne veux point du tout insinuer ici, que ce que chaqu’ espèce éxécute dans l’ oeconomie présente, elle l’ éxécutera encore dans l’ oeconomie à venir. Je ne veux point insinuer, par éxemple, que l’ araignée , l’ abeille , le castor éxécuteront sous la nouvelle oeconomie, les mêmes ouvrages que nous admirons aujourd’ hui. Si l’ on a bien saisi les idées que j’ ai exposées dans les premières parties de cette palingénésie , on comprendra que je suis fort éloigné de supposer d’ aussi grands rapports entre les deux oeconomies.

Je veux simplement insinuer, que la constitution actuelle de ces animaux industrieux, renferme des choses que nous ne pouvons déviner, et qui ont des rapports plus directs à l’ oeconomie future , qu’ à l’ oeconomie présente . Ce sont ces préordinations secrettes qui se manifesteront dans un autre état, qui donneront naîssance à de nouveaux procédés fort supérieurs à ceux qui étonnent le naturaliste.

Ces nouveaux procédés ne ressembleront, sans doute, pas plus aux anciens, que les inventions surprenantes de Sébastien n’ ont ressemblé à celles de son enfance.

Je conçois donc, comme je le disois ailleurs, qu’ il est dans chaqu’ animal un fond préordonné d’ organisation, d’ où naîtra un jour le perfectionnement de toutes ses facultés, et qui détermine dès à présent la place qu’ il occupera dans la nouvelle oeconomie.

Ne présumons pas néanmoins, que l’ adroite et vigilante araignée sera placée dans cette oeconomie au dessus de l’ ane , qui nous paroît si stupide. ” ne nous méprenons point.

Les traits brillans d’ intelligence que quelques insectes nous offrent, nous surprennent, parce que nous ne nous attendions pas à les trouver dans des animaux, que nous jugions à peine capables de sentir. Notre imagination s’ échauffe aisément sur ces agréables nouveautés, et nous donnons bientôt à ces insectes plus de génie qu’ ils n’ en ont réellement.

Nous éxigeons, au contraire, beaucoup des grands animaux, apparemment parce que nous leur voyons une structure plus ressemblante à la nôtre: aussi sommes-nous fort portés à les dégrader, dès qu’ ils ne remplissent pa notre attente. Il en est cependant, dont l’ esprit ne se manifeste pas par des traits, pour ainsi dire, saillans, mais par un grand nombre de petits traits peu sensibles, qui réünis, forment une somme d’ intelligence supérieure à celle de l’ insecte le plus industrieux. ” l’ âne est placé dans l’ oeconomie présente fort au dessus de l’ araignée , et il conservera dans un autre état la prééminence qu’ il a sur elle. La perfection de l’ animal doit se mésurer par le nombre et la perfection de ses sens ; la portée de l’ instinct dépend en dernier ressort de ces deux conditions. L’ âne a les mêmes sens que l’ homme ; et si son toucher paroît fort obtus, il en est, probablement dédommagé par les qualités plus éminentes de ses autres sens . C’ est par ses sens que l’ animal est en commerce avec la nature. Plus le nombre de ses sens est grand; plus ses sens sont exquis, et plus il connoît d’ objets et de qualités de chaqu’ objet. Plus les sens d’ un animal se rapprochent de ceux de l’ homme, et plus les sensations de cet animal sont nombreuses et diversifiées. Plus l’ animal a de sensations, et de sensations diverses, et plus il compare .

Plus il compare , et plus son instinct s’ étend et se perfectionne. L’ âne a donc un plus grand nombre de sensations et des sensations plus diverses, que l’araignée . Il connoît bien plus d’ objets; il compare d’ avantage; il tient à la nature par plus de liens. Les facultés de son ame déjà plus étenduës, plus développées, se perfectionneront proportionnellement dans l’ oeconomie future .

Beaucoup des procédés les plus industrieux des animaux, ont aujourd’ hui pour principale fin la conservation de l’ espèce. Si les animaux ne doivent pointpropager dans l’ oeconomie à venir , il est bien évident, que leur constitution organique ne renfermera alors aucune de ces déterminations rélatives à lapropagation de l’ espèce. Mais; aux procédés dont il s’ agit, succèderont d’ autres procédés, qui seront en rapport direct avec le nouvel état des animaux, et avec l’ état correspondant du globe. Le grand tableau de l’ animalité sera changé, et présentera des scènes bien plus intèressantes que toutes celles que nos naturalistes y contemplent à présent.

Je reprendrai ici un principe, qui ne me sera pas contesté par ceux qui ont beaucoup médité sur les perfections de l’ être supréme: c’ est que sa volonté tend essentiellement au bien et au plus grand bien.

Cette sagesse adorable qui a appellé à l’ éxistence l’ universalité des êtres, parce qu’ il étoit de sa nature de faire des heureux, et le plus d’ heureux qu’ il étoit possible; cette sagesse a voulu, sans doute, la plus grande perfection possible de toutes ses créatures. Et si son plan éxigeoit que les êtres sentans , qui habitent une certaine planète, passassent successivement par divers degrés subordonnés de perfection, elle a préétabli, dès le commencement, les moyensdestinés à accroître de plus en plus la somme de leur perfection, et à lui donner enfin toute l’ extension que leur nature peut comporter.

De ce principe si consolant et si fécond, mon coeur se plait à tirer une conséquence, qui paroît en découler naturellement: c’ est que les animaux parvenus à une autre oeconomie dépouilleront leurs qualités malfaisantes, et ne retiendront de leur ancienne oeconomie, que les qualités dont le perfectionnement s’ accordera avec cet état plus relevé, pour lequel ils auront été originairement faits.

Non; dans les vuës de cette immense bonté qui se manifeste à nous par des traits si variés, si nombreux, si touchans, la dernière destination du tigre n’ étoit point de s’ abbreuver de sang, et de vivre de carnage.

Sa cruauté est, pour ainsi dire, étrangére à ce qui constituë proprement le fond de son être: elle tient uniquement à son tempérament actuel ou à cette enveloppe grossière qu’ il doit dépouiller, et qui n’ est en rapport direct qu’ avec l’ état présent de notre globe.

Mais; l’ ame du tigre a des puissances ou des facultés qui touchent d’ assés près à l’ intelligence , et qui ne sont pas liées indissolublement à ses qualités mal-faisantes.

Son instinct est déja fort développé: ses sens lui donnent une multitude de perceptions et de sensations diverses, qu’ il compare plus ou moins.

L’ évolution future du petit corps organique , auquel je suppose que son ame demeure unie, déployera toutes ces puissances qui sont, à présent, comme concentrées ou enveloppées et élévera le tigre au rang des êtres pensans .

Le redoutable animal sera ainsi métamorphosé , et après cette métamorphose paroîtra un nouvel animal, qui ressemblera moins encore au premier, que lepapillon ne ressemble à la chenille .

J’ ai dit dans l’ avant-propos de cette palingénésie , que le dogme philosophique de l’ éxistence de l’ ame des bêtes reposoit principalement sur l’ analogie , et j’ ai indiqué en quoi consiste ici l’ analogie .

Je me persuade de plus en plus, que si l’ on n’ avoit point intéressé la religion dans cette matière purement philosophique, on auroit cédé plus volontiers aux preuves analogiques et à celles de sentiment, et on ne se seroit pas élevé avec tant de chaleur contre la survivance de l’ ame des bêtes.

Il est même assés singulier que des philosophes qui n’ étoient point cartésiens , et qui admettoient l’ éxistence de l’ ame des bêtes, ayent soutenu que cette ame périssoit à la mort de l’ animal, précisément parce que cette ame n’ étoit pas une ame humaine .

Je ne puis trop le dire: ce qui seroit démontré vrai en bonne philosophie, seroit démontré vrai en bonne théologie. J’ entens par la bonne théologie cette religion auguste, qui est elle-même la philosophie la plus sublime et la mieux appropriée aux besoins de l’ homme.

Si les bêtes ont une ame , cette ame est aussi indivisible , aussi indestructible par les causes secondes que celle de l’ homme: c’ est qu’ une substance simplene peut être ni divisée ni décomposée . L’ ame des bêtes ne peut donc périr que par l’ anéantissement ; et je ne vois pas, que la religion annonce en termes exprès cet anéantissement : mais; je vois qu’ elle éxalte les immenses trésors de la bonté divine.

Les preuves analogiques de l’ éxistence de l’ ame des bêtes, paroissent d’ autant plus fortes, qu’ on les approfondit davantage. Il ne faut pas s’ en tenir ici à quelques traits; il faut en rassembler et en comparer le plus qu’ il est possible. Si une saine philosophie établit solidement que la matière ne peut penser, l’ homme n’ est pas tout matière ; il est un être-mixte ; il est le résultat de l’ union de deux substances . Les animaux dont l’ organisation se rapproche tant de celle de l’ homme; les animaux dont les procédés imitent si bien certains procédés de l’ homme, ne seroient-ils donc que de purs automates ? Les philosophes, qui par des motifs louables, ont soutenu l’ automatisme des brutes, n’ avoient-ils point à craindre qu’ on ne se servit de leurs argumens subtils pour défendre l’ automatisme de l’ homme ? Ce n’ est point du tout que je croye, que si l’ on pouvoit démontrer l’ automatisme de l’ homme, la religion seroit en péril: je n’ ai pas fait difficulté de le dire; je ne me fais aucune peine de le répèter: quand il seroit vrai que l’ homme tout entier n’ est que matière , il n’ en seroit pas moins appellé à être heureux ou malheureux dans une autre vie, rélativement à la nature de ses actions .

L’ auteur de l’ univers qui conserve l’ univers lui-même, cette grande machine si prodigieusement composée , manqueroit-il de moyens pour conserver l’ homme purement matériel ? Mais; les philosophes dont je parle, ont été bien éloignés de comprendre ceci; et il en est encore qui croiroient que tout seroit perdu, si on démontroit une fois l’ automatisme de l’ homme ou ce qui revient au même, que tout l’ homme n’ est que pur organisme .

On a donc pris la question par le côté le moins philosophique: on a fait dépendre les espérances de l’ homme d’ une chose dont elles ne dépendoient point. On a soutenu l’ éxistence de l’ ame humaine , parce que l’ homme est un être moral , et qu’ un être moral doit être recompensé ou puni . Il falloit admettre l’ éxistence de l’ ame humaine , parce qu’ en bonne philosophie on ne sçauroit rendre raison, sans elle, de tous les phénomènes de l’ homme, et en particulier du sentiment si clair et si simple qu’ il a de son moi . Il falloit prouver l’ éxistence de l’ ame humaine par les considérations frappantes que présentent lespropriétés de la matière , comparées avec les facultés de l’ homme. Voilà ce que j’ ai essayé de faire dans la préface de mon essai analytique et en d’ autres endroits du livre; et voilà ce qui devoit empêcher de me ranger parmi les matérialistes . Mais; la plupart des lecteurs lisent du pouce; ils ont vu que je parlois souvent de fibres et de mouvemens de fibres; il ne leur en a pas fallu davantage pour être persuadés que j’ étois matérialiste . Je leur pardonne de tout mon coeur la précipitation de leur jugement et je me borne à les renvoyer encore à mon livre.

Les écrivains qui ont beaucoup loué l’ excellent Locke sur ce qu’ il n’ avoit point osé décider que la matière ne pût pas penser , n’ avoient-ils dans l’ esprit et dans le coeur que de célébrer la modeste reserve du sage ? Le doute de cet homme illustre ne flattoit-il point en secret une des opinions favorites de ces écrivains ? Et cette opinion l’ ont-ils envisagée sous le même point de vuë que l’ auteur de l’ essai analytique ? Les philosophes doivent être les bienfaiteurs du genre-humain, ils le sont toutes les fois qu’ ils détruisent des préjugés dangereux . Mais; seroit-ce un préjugé dangereux que de croire que la matière ne peut pas penser ? Ne seroit-il point d’ une trop malheureuse facilité d’ abuser du sentiment contraire ? Lorsque les philosophes entreprennent de détruire ce qu’ ils nomment des préjugés , il seroit très convenable qu’ ils leur substituassent des choses d’ une utilité équivalente.

Il ne faut pas que le philosophe ressemble à la mort qu’ on peint armée d’ une faulx : mais, si le philosophe peut quelquefois être représenté armé d’ une faulx, il doit au moins porter dans l’ autre main une truelle .

Je ne sçais si l’ on ne pourroit point prouver par un argument assés direct l’ éxistence de l’ ame des bêtes : cet argument repose essentiellement sur laproportion que nous observons entre les effets et les causes . Ce n’ est pas ici le lieu d’ anatomiser la question métaphysique et délicate, s’ il est des causes .

Quelque sentiment qu’ on embrasse là-dessus, il demeurera toujours vrai qu’ il est dans la nature un ordre en vertu duquel certaines choses précédent constamment d’ autres choses.

Nous donnons le nom de causes à ces choses qui précédent, et nous nommons effets celles dont elles sont immédiatement suivies.

J’ admets cet ordre de la nature comme une loi universelle dont j’ ignore profondément le comment , et je regarde cette loi comme universelle , parce qu’ elle ne se dément jamais ou que du moins on ne l’ a jamais vu se démentir. ” toutes nos théories de causes et d’ effets , disois-je, de mon essai analytique se bornent au fond à connoître l’ ordre dans lequel les choses se succèdent; ou les rapports suivant lesquels l’ éxistence ou les modifications des unes, paroissent déterminées par l’ éxistence ou les modifications des autres. Ainsi quand ce que nous nommons agent dans la nature, ne le seroit point; quand la rélation des causes et des effets ne seroit qu’ une apparence, un phénomène rélatif à notre manière de voir et de concevoir ; l’ ordre ou la succession des choses n’ en seroit pas moins réelle, invariable, et n’ en fourniroit pas un fondement moins solide à tous nos raisonnemens. ” voici donc l’ argument qui s’ offre actuellement à mon esprit en faveur de l’ ame des bêtes .

Si je me suis servi plusieurs fois d’ un certain bâton pour frapper un chien, il arrivera que si je le lui montre, même d’ assés loin, il s’ enfuira en courant et qu’ il parcoura un très grand terrein pour éviter le coup qu’ il croit le menacer. Or, quelle proportion y a-t-il entre les rayons qui, partis du bâton, vont frapper larétine du chien, et les mouvemens si considérables et si longtems continués qu’ il se donne pour éviter le coup ? Un certain mot que j’ aurois prononcé avec une certaine infléxion de voix, auroit produit sur l’ animal des effets analogues.

Je n’ ignore pas, que les partisans de l’ automatisme des brutes repliqueront, que la machine a été construite avec un tel art, que la plus petite impulsion dans une de ses parties, peut suffire pour exciter dans d’ autres parties les plus grands mouvemens. Mais; combien cette réponse est-elle subtile ! Combien est-elle vague ! Combien est-elle peu propre à persuader cet automatisme qu’ on s’ obstineroit vainement à défendre ! Combien l’ hypothése d’ un principe sentant etactif , distinct de la matière, explique-t-elle plus simplement ou plus heureusement tous les phénomènes ! Combien est-elle par cela même plus philosophique ! J’ ai donc dit, plus probable.

PARTIE 15

Essai d’ application de l’ irritabilité aux polypes, etc.

Nouveaux êtres microscopiques.

Réfléxions à ce sujet.

Du droit de l’ homme sur les animaux.

L’ homme moral.

Le polype a paru d’ abord favoriser beaucoup l’ opinion de l’ automatisme des brutes.

Un animal, dont chaque morceau devient lui-même un animal pareil au premier, ne semble pas devoir appartenir à la classe des êtres-mixtes . Comment l’ame d’ un tel animal pourroit-elle être divisée ? Comment pourroit-elle se retrouver entière dans chaque morceau ? Comment ces morceaux, encore informes ou dans lesquels la régénération n’ a pas achevé de se faire, montrent-ils les mêmes inclinations que l’ animal entier ? Le polype peut être greffé sur lui-même, ou sur un polype de son espèce. Peut-on greffer des ames ? Que devient donc l’ ame du sujet , ou celle de la greffe ? Quel est ici le siège de lapersonnalité ? En refendant le polype d’ une certaine manière, on en fait une hydre à plusieurs têtes : y a-t-il une ame individuelle dans chacune de ces têtes? Y a-t-il ici autant de personnes distinctes que de têtes ? Toutes ces questions, et une foule d’ autres que le polype fait naître, paroissent, au premier coup-d’ oeil, autant d’ énigmes indéchiffrables.

Je n’ ai pas la présomption insensée de prétendre les avoir déchiffrées.

Mais; j’ ai essayé de poser quelques principes physiques et psychologiques , qui m’ ont semblé propres à répandre une foible lueur dans ces épaisses ténèbres. On trouvera l’ exposition de ces principes et leur application aux cas les plus embarrassans, dans le chapitre iii du tome ii de mes corps organisés . Peut-être aurois-je mieux fait de ne point tenter de sonder ces profonds mystères; mais j’ avouerai ingénument, que mon but étoit principalement de montrer au moins, que la découverte du polype ne favorise pas le moins du monde le matérialisme . Si l’ on veut bien méditer mes principes, et se rendre attentif à leur enchaînement et à leurs conséquences naturelles, je me flatte qu’ on ne jugera pas que j’ aye déraisonné sur cette ténébreuse matière. Je ne sçais même, si on ne sera pas un peu surpris que j’ aye pu me rendre assés clair pour faire entendre facilement ma pensée.

Je n’ ai eu ici d’ autre guide que mes propres méditations, et tout mon mérite n’ a consisté qu’ à ne point abandonner le fil, à la vérité fort délié, que j’ avois en main.

” je ne finirois point, disois-je en commençant cette explication, si je voulois réfuter tous les mauvais raisonnemens dont le polype a été le sujet ou l’ occasion: peu de gens sçavent se faire des idées nettes sur cette matière abstraite; il en est même qui traiteroient volontiers de téméraire quiconque oseroit en promettre de telles. Je ne promets rien; mais je vais exposer simplement les principes que mes méditations m’ ont fournis. ” j’ aurois pu facilement donner des explications purement méchaniques de tous ces phénomènes aussi nouveaux qu’ embarrassans: je me serois même débarrassé ainsi de plus grandes difficultés. Mais, j’ aurois cru choquer d’ autres phénomènes, qui semblent attester que le polype n’ est pas une simple machine organique .

Cependant, pour montrer à mon lecteur, que j’ ai envisagé mon sujet sous le plus de faces qu’ il m’ a été possible, je hazarderai ici une solution méchanique : je ne la donne que comme une simple conjecture, ou plutôt comme un simple doute .

J’ ai raconté dans la partie ii de mon traité d’ insectologie , publié à Paris, en 1745, obs xiv, les mouvemens si remarquables que se donnoient des morceaux de certains vers d’ eau douce , que j’ ai multipliés de bouture . J’ ai dit, que des vers de cette espèce, auxquels j’ avois coupé la tête, alloient en avant à peu près comme si rien ne leur eut manqué; qu’ ils sembloient chercher à se cacher; qu’ ils sçavoient se détourner à la rencontre de quelque obstacle, etc. . En rappellant ce fait dans l’ article 285 de mes considérations sur les corps organisés , j’ ai ajouté ce qui suit.

” ceux de mes lecteurs qui ont lu les beaux mémoires de Mr De Haller sur l’ irritabilité , entrevoyent déjà ce qu’ on peut dire pour tâcher à résoudre la difficulté dont il s’ agit ici. On sçait que l’ irritabilité est cette propriété de la fibre musculaire en vertu de laquelle elle se contracte d’ elle-même, à l’ attouchement de tout corps, soit solide soit fluide. C’ est par elle, que le coeur, détaché de la poitrine, continue quelque tems à battre. C’ est par elle, que les intestins séparés du bas-ventre, et partagés en plusieurs portions, comme nos vers, continuent pendant un tems, à éxercer leur mouvement péristaltique . C’ est par elle enfin, que les membres de quantité d’ animaux, continuent à se mouvoir après avoir été séparés de leur tronc. Dira-t-on que ces portions d’ intestins, qu’ on voit ramper sur une table comme des vers, sont mises en mouvement par une ame qui réside dans leurs membranes ? Admettra-t-on aussi une ame dans la queuë du lezard, pour rendre raison des mouvemens si vifs et si durables qu’ on y observe après qu’ on l’ a coupée ? Voudra-t-on encore que ce soit une ame logée dans l’ aiguillon de la guêpe, qui le darde au déhors, assés longtems après que le ventre a été séparé du corcelet ? Assurément ces faits sont bien aussi singuliers et aussi embarrassans, que ceux que j’ ai rapportés dans le passage cité ci-dessus: qui ne voit pourtant que les uns et les autres ne sont que les résultats d’ une méchanique secrette ? Mr De Haller a prouvé, que le coeur, séparé de la poitrine, cesse de battre, dès qu’ on purge les ventricules du peu de sang qu’ ils renfermoient encore: l’ irritabilité , cette force dont la nature nous est inconnuë, n’ agit plus alors; rien ne l’ excite. C’ est donc par les contractions que l’ attouchement d’ un corps étranger, produit dans les fibres musculaires de nos vers, dans celles des portions d’ intestins, dans celles de la queuë du lézard, etc. Que s’ opèrent ces mouvemens qui nous paroissent volontaires , et qui ne sont pourtant que purement machinaux . La machine est montée pour les éxécuter, et elle les éxécute dès qu’ elle est mise en jeu. ” je suppose à présent, qu’ on n’ a pas oublié, que le corps du polype a la forme d’ un petit boyau . Quand on partage ce boyau transversalement dans le milieu de sa longueur, la moitié postérieure est un boyau plus court. Ce boyau est aveugle ; je veux dire, qu’ il n’ est ouvert que par son bout antérieur.

Si l’ on présente à ce bout antérieur quelque proye; par éxemple, un petit ver vivant, le boyau fera effort pour l’ engloutir, et il y parviendra peu à peu, etc.

Voilà donc une moitié de polype, non régénérée, qui paroît avoir les mêmes inclinations qu’ un polype parfait , et s’ acquitter d’ une de ses fonctions les plus essentielles.

Que faut-il donc penser de l’ ame du polype , et du siége qu’ elle y occupe ? Ne diroit-on pas, que cette ame réside universellement dans tout le corps ? Je conviens sans peine, que la difficulté est très grande: mais, est-elle absolument irrésoluble ? L’ irritabilité ne fourniroit-elle point un moyen de la résoudre ? Il est démontré, que tout le corps du polype est très irritable . Cette moitié de polype qui dévore des proyes, et qui n’ est éxactement que la moitié inférieure d’ un petit sac charnu ou plutôt gélatineux ; cette moitié , dis-je, ne seroit-elle point irritée par l’ attouchement et par l’ agitation de la proye ? Les mouvemens que cette irritation occasionneroit dans les bords de l’ ouverture du sac, ne conduiroient-ils point par une suite naturelle du jeu des parties, à cette opération que nous nommons la déglutition ? à l’ égard de la digestion , elle n’ a rien du tout d’ embarrassant et l’ on voit assés qu’ elle peut se réduire, comme bien d’ autres fonctions vitales , à un pur méchanisme .

C’ est donc proprement la déglutition qui est ici le point le plus difficile à expliquer.

Mais; qu’ on y prenne garde; il n’ est sûrement pas plus difficile à expliquer, que les mouvemens du coeur d’ un grand animal, après que ce muscle si irritable a été séparé de la poitrine. L’ espèce de faculté locomotive dont jouissent des morceaux d’ intestins, coupés récemment, semblent bien plus embarrassans encore, et s’ expliquent pourtant de la maniére la plus heureuse, par le seul secours de l’ irritabilité . J’ invite mon lecteur à relire avec attention ce passage de mes corps organisés , que je transcrivois il n’ y a qu’ un moment. Il ne faut pas accroître les difficultés en accroissant le merveilleux.

Il ne seroit pas même impossible, que le polype tout entier, ne fût qu’ un corps organisé simplement irritable . L’ extension si considérable de ses bras , pourroit n’ être qu’ un relachement extrême de ces parties. L’ attouchement des proyes pourroit y exciter des contractions, au moyen desquelles ces bras ou ces fils si déliés, s’ entortilleroient autour de la proye, se raccourciroient de plus en plus, et porteroient cette proye à la bouche. Celle-ci éprouveroit des contractions ou des mouvemens analogues. La proye seroit engloutie, digérée, et le résidu rejetté par le même méchanisme .

Cette application de l’ irritabilité au polype , me fait naître quelques réfléxions sur la vitalité . Nous observons des gradations dans les trois régnes . La nature ne passeroit-elle point des êtres organisés inanimés aux êtres organisés animés , par des êtres simplement vitaux ; je veux dire, par des êtres organiséssimplement irritables ? Dans ces êtres mitoyens , l’ irritabilité constitueroit seule le principe de la vie . L’ action continuelle des liquides sur les solides irritables imprimeroit à ces derniers les divers mouvemens qui caractériseroient cette sorte de vie . Ce seroit de cette vie dont le polype jouiroit au moins tandis qu’ il demeureroit mutilé . Elle appartiendroit peut-être encore à quantité d’ autres espéces de polypes , qui paroissent des animaux beaucoup plus déguisés ; tels que les polypes à bouquet , les polypes en nasse , ceux en entonnoir , ceux des infusions , et bien d’ autres êtres organisés microscopiques .

Quoique le monde microscopique ne nous soit pas plus connu que les terres-australes de notre globe, nous en connoissons cependant assés pour concevoir les plus grandes idées des merveilles qu’ il recèle, et pour être profondément étonnés de la variété presqu’ infinie des modèles sur lesquels l’ animalité a été travaillée. Les voyageurs qui ont côtoyé les rives de ce monde microscopique y ont découvert des habitans, dont les figures, les habillemens et les procédés ne ressemblent à rien de tout ce qui nous étoit connu. Ils n’ ont pas même toujours trouvé des termes pour exprimer clairement ce qu’ ils appercevoient au bout de leurs lunettes. Il leur est arrivé, en quelque sorte, ce qui arriveroit à un habitant de la terre, qui seroit transporté dans la lune: comme il manqueroit d’ idées analogues , il seroit privé de ces termes de comparaison qui aident à peindre les objets.

Le polype à bras nous avoit déja beaucoup étonné par ses ressemblances avec la plante et par la singularité de sa structure. Nous n’ imaginions pas qu’ il éxistoit bien d’ autres animaux de la même classe, beaucoup plus travestis encore, et dont nous n’ aurions jamais deviné les formes et la multiplication.

Les polypes dont je parle, sont un des grands prodiges du monde microscopique : ils ont été nommés des polypes à bouquet , et cette dénomination rend heureusement leurs apparences extérieures. Je les ai décrits fort au long dans mes deux derniers ouvrages, d’ après le sage et célébre observateur qui nous les a fait connoître. On peut se contenter de consulter le chapitre xi de la partie viii de ma contemplation de la nature . J’ ai encore décrit d’ après lui, d’ autres espèces de polypes microscopiques , qui n’ offrent pas des particularités moins étranges, ni moins propres à perfectionner la logique du naturaliste.

Si cet excellent observateur qui a enrichi l’ histoire naturelle de vérités si neuves et si imprévuës, cédoit enfin aux pressantes invitations que je ne cesse de lui faire de publier la suite de ses découvertes , le public y trouveroit de nouveaux sujets d’ admirer la prodigieuse fécondité des voyes de la nature, et d’ applaudir à la sagacité et à la marche judicieuse de son historien. Il ne regardera pas comme une trahison, si je saisis l’ occasion qui se présente de faire connoître aux naturalistes, un des habitans les plus singuliers de ce monde microscopique , où notre observateur a fait des voyages si heureux et si instructifs.

J’ ai eu même la satisfaction de faire avec ce nouvel argonaute un de ces voyages dont je transcrirai ici la rélation, telle que je l’ ai écrite immédiatement après mon retour: la voici.

Les ruisseaux, les mares, les étangs fourmillent dans certains tems d’ une multitude d’ espèces différentes de très petits polypes et d’ êtres microscopiques , qui n’ ont point encore de nom. Une feuille, un brin d’ herbe, un fragment de bois pourri tiré au hazard du fond d’ un ruisseau, et mis dans un poudrier plein d’ eau, est un petit monde pour l’ observateur, qui sçait le voir. Mr Trembley m’ a montré au microscope, le 12 de novembre, 1765, un de ces êtres invisibles à l’ oeil nud, et sans nom , dont je vais tâcher de donner une idée d’ après ce que j’ ai vu moi-même, et d’ après ce que Mr Trembley m’ en a rapporté.

Cet être microscopique ne ressemble pas mal à un très petit tube , et je lui donnerois volontiers le nom de tubiforme . Il est fort transparent. à l’ ordinaire, il est fixé par une de ses extrêmités sur quelqu’ appui. L’ autre extrêmité se termine quelquefois en pointe mousse; d’ autrefois elle semble coupée net; on croit même y appercevoir une ouverture, comme seroit celle d’ un tube capillaire .

Cet être singulier est ordinairement immobile; il lui arrive cependant de tems en tems de se balancer ou de vibrer assés lentement.

Il fait plus; il vient à se détacher de l’ appui, et à nager de côté et d’ autre, tantôt dans une position perpendiculaire, tantôt plus ou moins oblique à l’ horizon, quelquefois horizontale, sans qu’ on puisse découvrir comment il éxécute de pareils mouvemens. S’ il rencontre dans sa course le tranchant d’ une feuille ou quelque fil, même très délié, on le voit, avec surprise, s’ y fixer par une de ses extrêmités, s’ y implanter comme une quille .

Son adhérence à l’ appui, dont la manière nous est inconnuë, est assés forte, pour qu’ il soit en état de résister aux mouvemens qu’ on imprime à l’ appui ou à l’ eau.

Mr Trembley qui avoit observé ces tubiformes , il y avoit plus de 20 ans, mais, qui n’ avoit pu alors les étudier, a découvert dans l’ automne de 1765, une de leurs maniéres de multiplier , et je l’ ai observée moi-même à son microscope. Voici en abrégé, comment la chose se passe.

On apperçoit dabord le long du tubiforme , un trait fort délié, qui semble le partager par le milieu suivant sa longueur. Ce trait se renforce de plus en plus; il paroît plus profond, plus tranché; enfin, il paroît double.

On reconnoît que cette apparence d’ un double trait, est produite par la division actuelle de deux moitiés longitudinales du tubiforme .

On s’ en assure en continuant d’ observer: on voit les deux moitiés tendre continuellement à se séparer l’ une de l’ autre. Tandis qu’ elles sont encore paralléles ou appliquées l’ une à l’ autre, le tubiforme paroît amplifié; son diamètre est double ou à peu près, de celui d’ un tubiforme qui ne multiplie pas actuellement. Bientôt le parallélisme cesse; les deux moitiés commencent à s’ écarter l’ une de l’ autre, tantôt par l’ extrêmité supérieure, tantôt par l’ inférieure.

La séparation s’ accroît peu à peu, et le tubiforme semble s’ ouvrir comme un compas . Lors qu’ il est entièrement ouvert, on voit deux tubiformes , inclinés l’ un à l’ autre, comme les jambes d’ un compas , et qui sont encore unis par une de leurs extrêmités.

Cette division naturelle s’ achêve au bout de quelques heures.

Si l’ on compare cette manière de multiplier des tubiformes avec celle des polypes à bouquet , on leur trouvera de grands rapports.

Mais; la premiére différe de la seconde par une particularité essentielle: le polype à bouquet se contracte avant que de se partager; et le tubiforme ne paroît point du tout se contracter avant que de se diviser.

On comprend bien, que chaque moitié du tubiforme , qui vient de se partager, et qui est devenuë elle-même un tubiforme parfait, peut se partager à son tour, et elle se partage en effet.

De ces divisions naturelles et successives naissent des grouppes plus ou moins nombreux de tubiformes : aussi ces êtres singuliers sont-ils fort multipliés dans les eaux.

Parmi ces tubiformes on en remarque de beaucoup plus courts les uns que les autres; ce qui porteroit à soupçonner, qu’ ils se divisent encoretransversalement .

J’ ajouterai, que les grouppes qu’ ils composent, m’ ont paru réveiller dans l’ esprit l’ image de certaines concrétions salines ou crystallines.

Mr Trembley m’ a montré au microscope d’ autres êtres aquatiques, dont la figure imite extrêmement en petit celle du taenia .

J’ ai distingué assés nettement deux espèces de ces êtres: peut-être néanmoins ne sont-ce là que de pures variétés . Quoi qu’ il en soit; la première espèce, qui m’ a paru fort longue, alloit en s’ effilant vers une de ses extrêmités.

J’ y appercevois çà et là des traits transversaux, assés espacés, et qui ne ressembloient pas mal aux incisions annulaires de cette espèce de taenia , que j’ ai nommée à anneaux longs . Je n’ ai remarqué aucun mouvement dans cette sorte de taenia microscopique .

L’ autre espèce m’ a paru fort court, et beaucoup plus applatie. Les traits transversaux étoient si serrés, si rapprochés les uns des autres, qu’ ils sembloient se confondre. Ces êtres n’ avoient qu’ une demi transparence; et on juge bien qu’ on ne découvroit point entre les traits transversaux cette sorte de travail, qui se fait beaucoup remarquer dans cette espèce de taenia , dont j’ ai donné la description. On pourroit conjecturer avec quelque vraisemblance, que le taenia microscopique se multiplie en se divisant transversalement ou par anneaux.

J’ ai dit en parlant des tubiformes , qu’ ils se partagent sans se contracter . Mr Trembley a observé un autre être microscopique , qui multiplie en se partageant de la même manière. Il ressemble assés à la navette d’ un tisseran. Il est porté sur un pédicule comme les cloches d’ un polype à bouquet . Il se divise par le milieu, suivant sa longueur; ensorte qu’ après cette division naturelle, on voit deux navettes sur un même pédicule.

Chaque navette abandonne ensuite le pédicule et va s’ établir ailleurs.

Tous ces êtres microscopiques sont d’ une petitesse qui ne nous permet guères que de nous assurer de leur éxistence, et qui nous laisse dans de profondes ténèbres sur leur véritable nature. Nous ne sommes un peu fondés à les juger des animalcules , que sur l’ analogie de leur multiplication avec celle des plus grands polypes à bouquet .

à propos des polypes à bouquet , Mr Trembley m’ en a fait voir au microscope, qui m’ ont paru d’ une petitesse prodigieuse: on pourroit les comparer à un amas de très petits grains de crystal . Ils en ont tout l’ éclat.

Quelle foule de merveilles ne recèlent donc point une mare ou un ruisseau, et combien l’ échelle des êtres organisés est-elle étenduë ! Combien nos connoissances, sur le régne animal , et en général, sur le systême organique , sont-elles imparfaites ! Je ne l’ ai pas dit encore assés. Combien est-il utile que nous-nous pénétrions fortement du sentiment de notre ignorance, pour être plus reservés à prononcer sur les voyes de l’ auteur de la nature ! Mon lecteur me permettra de le renvoyer ici à ces considérations philosophiques au sujet des polypes , qui occupent les trois derniers chapitres de la partie viii de macontemplation de la nature , et qui sont, comme je l’ ai dit, une espèce de logique à l’ usage du naturaliste.

Quand on n’ a pas observé soi-même la nature, on se livre facilement aux premières idées qui s’ offrent à l’ esprit, sur certaines productions qui paroissent s’ éloigner beaucoup de celles qu’ on connoit le plus. C’ est ainsi qu’ un physicien, qui n’ auroit jamais vu de polypes ni aucun de ces êtres microscopiques dont je viens de parler, admettroit aisément que ces êtres sont simplement irritables . Cette hypothèse lui plairoit même d’ autant plus, qu’ elle lui paroîtroit plus commode. Mais; si ce physicien venoit une fois à observer ces différens êtres et tous ceux qui leur sont analogues; s’ il les étudioit longtems; s’ il suivoit avec soin les procédés et les mouvemens divers, par lesquels ils semblent pourvoir à leur conservation; je doute qu’ il hésitât beaucoup à les ranger parmi lesanimaux .

Je ne prononcerai point néanmoins sur la nature de ces êtres microscopiques, et sur celle de quantité d’ autres êtres qui paroissent s’ en rapprocher plus ou moins. Le terme très général d’ êtres par lequel je les désigne, indique assés que je ne veux point décider de ce qu’ ils sont ou ne sont pas. Mais ; j’ avouerai que j’ aurois plus de penchant à les regarder comme de véritables animaux .

Nous ne sçaurions assigner le point précis où finit l’ échelle de l’ animalité . Nous avons vu dans la partie iv de cette palingénésie , qu’ il n’ est point du tout démontré que les plantes soyent absolument insensibles : si elles ne l’ étoient point en effet, l’ échelle de l’ animalité se prolongeroit fort au delà du point où nous présumions qu’ elle finissoit.

La nature est comme cette image que présente le prisme : tout y est nuancé à l’ indéfini. ” nous traçons des lignes sur cette image, disois-je en terminant mon parallèle des plantes et des animaux ; et nous appellons cela faire des genres et des classes . Nous n’ appercevons que les teintes dominantes, et les nuances délicates nous échappent. Les plantes et les animaux ne sont que des modifications de la matière organisée . Ils participent tous à une mêmeessence , et l’ attribut distinctif nous est inconnu. ” en effet; pour que nous pussions assigner le point précis où l’ échelle de l’ animalité expire, il faudroit que nous pussions prouver , qu’ il éxiste une organisation , qui répugne essentiellement à toute union avec une ame ou un principe immatériel et sentant .

Et pour que nous pussions prouver cela, il faudroit que nous connussions à fond toutes les modifications de la substance matérielle organique , et toutes celles de la substance immatérielle sentante . Je ne dis pas assés; il faudroit encore que nous connussions la nature intime des deux substances .

Supposons qu’ un habile naturaliste prétende avoir découvert un caractère distinctif de la plante et de l’ animal: supposons que ce caractère est très marqué: ne resteroit-il pas toujours la plus grande incertitude sur son universalité . Ne faudroit-il pas que ce naturaliste eût fait le dénombrement le plus éxact de toutes les espèces de plantes et de toutes les espèces d’ animaux , pour qu’ il pût être sûr de la réalité de ce caractère ? Et où seroit le naturaliste aussi sage qu’ instruit, qui oseroit se flatter de connoître toutes les espèces des êtres organisés ? Nous ne sçavons pas mieux où finit l’ organisation , que nous ne sçavons où finit l’ animalité . Nous ne connoissons point la limite qui sépare l’ accroîssement par ntussusception de l’ accroîssement par opposition . Mais; nous entrevoyons assés, qu’ une sorte d’ apposition intervient dans le premier, puis qu’ il résulte essentiellement de l’ application successive de matières étrangères à un fond primordial. ces deux manières de croître ont donc quelque chose de commun: elles ne sont donc pas fort éloignées l’ une de l’ autre. Levégétal paroissoit bien aussi éloigné de l’ animal , lorsque le polype est venu les rapprocher. Est-il impossible qu’ on découvre un jour quelque production qui rapprochera de même le végétal du minéral , l’ intussusception de l’ apposition ? Je ne veux ni organiser tout ni animaliser tout: mais, je ne veux pas qu’ on s’ imagine que ce qui ne paroît point organisé, n’ est point du tout organisé , et que ce qui ne paroît point animal, n’ est point du tout animal .

Si donc nous ne découvrons aucune raison philosophique de borner l’ échelle de l’ animalité à telle ou telle production; s’ il est très raisonnable de ne prétendre point renfermer la nature dans l’ étroite capacité de notre cervelet; s’ il est aussi satisfaisant que raisonnable de penser que les êtres sentans ont été le plus multipliés qu’ il étoit possible; nous préférerons d’ admettre, que tous ces êtres mouvans , qui peuplent le monde microscopique sont doués de vie et de sentiment. Et si nous admettons encore, au moins comme probable, que la main adorable qui les a formés, les destine à une beaucoup plus grande perfection, le tableau de l’ animalité s’ embellira de plus en plus, et nous offrira la perspective la plus ravissante, et la mieux proportionnée aux idées sublimes que nous devons nous former de la supréme bienfaisance.

Comment un philosophe, dont le coeur est aussi bien fait que l’ esprit, ne se plairoit-il point à considérer ces nombreuses familles d’ animaux répanduës dans toutes les parties de notre globe, comme autant d’ ordres différens d’ intelligences subalternes , déguisées pour un tems sous des formes très différentes de celles qu’ elles revêtiront un jour, et sous lesquelles elles déployeront ces admirables facultés, dont elles ne nous donnent à présent que de foibles indices ? Le moindre des êtres microscopiques devient ainsi à mes yeux un être presque respectable: ma raison se plait à percer cette écorce qui cache sa véritable nature, et à contempler dans cet être, si chétif en apparence, les libéralités infinies de l’ être des êtres.

Lorsqu’ on étudie la nature de l’ homme, on ne tarde pas à découvrir, que cet être si excellent a des rapports de divers genres avec tous les êtres qui l’ environnent.

De ces rapports , comme d’ une source féconde, découle l’ importante théorie des loix naturelles de l’ homme.

Les loix naturelles sont donc les résultats des rapports que l’ homme soutient avec les divers êtres: définition plus philosophique que celles de la plupart des jurisconsultes et des moralistes.

L’ homme parvient par sa raison à la connoissance de ces rapports divers. C’ est en étudiant sa propre nature et celle des êtres qui l’ environnent, qu’ il démêle les liaisons qu’ il a avec ces êtres et que ces êtres ont avec lui.

Cette connoissance est celle qu’ il lui importe le plus d’ acquérir, parce que c’ est uniquement sur elle que repose son véritable bonheur .

Ce seroit la chose la plus contraire à la nature, que l’ homme pût être véritablement heureux, en violant les loix du monde qu’ il habite. C’ est que ce sont cesloix mêmes qui peuvent seules conserver et perfectionner son être.

L’ homme assujetti à ces loix par son créateur, aspireroit-il donc, en insensé, au privilége d’ être intempérant impunément, et prétendroit-il changer lesrapports établis entre son estomac et les alimens nécessaires à sa conservation ? Il y a donc dans la nature un ordre préétabli , dont la fin est le plus grand bonheur possible des êtres sentans et des êtres intelligens .

L’ être intelligent et moral connoît cet ordre et s’ y conforme. Il le connoît d’ autant mieux, qu’ il est plus intelligent . Il s’ y conforme avec d’ autant plus d’ éxactitude, qu’ il est plus moral .

La moralité consiste donc essentiellement dans la conformité des jugemens et des actions de l’ homme avec l’ ordre établi , ou ce qui revient au même, avec l’état des choses .

L’ état des choses est proprement leur nature particulière et leurs rélations .

L’ homme moral en usera donc à l’ égard de chaqu’ être, rélativement à la nature propre de cet être et à ses rapports .

L’ homme choqueroit donc la moralité s’ il traitoit un être sentant comme un être insensible , un animal comme un caillou .

Le droit naturel , qui est le systême des loix de la nature , s’ étend donc à tous les êtres avec lesquels l’ homme a des rapports .

Ce droit embrasse donc dans sa sphère, les substances inanimées , comme les substances animées . Il ne laisse aucune action de l’ homme dans uneindétermination proprement dite. Il les régit toutes. Il ne règle pas moins la conduite de l’ homme à l’ égard d’ un atome brut ou d’ un atome vivant , qu’ à l’ égard de son semblable .

L’ homme vraiment moral tâchera donc de ne rien faire dont il ne puisse se rendre raison à lui-même. Toutes ses actions seront plus ou moins réfléchies . Moins l’ homme est intelligent et moral et plus il produit de ces actions , qu’ il lui plait de nommer indifférentes .

Concevons donc, que plus un être intelligent est parfait , et moins il produit de ces actions , qu’ on peut nommer indifférentes .

Il y a, sans doute, quelque part dans l’ univers, des êtres intelligens si parfaits ; je dirai si réfléchis , que leurs moindres actions ont un but et le meilleur but.

Voila une foible esquisse d’ un droit de la nature , qui n’ est pas précisément celui qu’ on a coutume d’ enseigner dans les écoles: mais, pourquoi rester au dessous de son sujet, et limiter l’ être de l’ homme, dont la sphère enveloppe la nature entière ? Si ce droit lie l’ homme aux moindres substances , comme à lui-même et à ses semblables, quelle multitude de liaisons n’ établit-il point entre l’ homme et son créateur ! Combien ces liaisons annoncent-elles l’ excellence de l’ homme et sa suprême élévation sur tous les animaux ! ” enveloppés des plus épaisses ténébres, les animaux ignorent la main qui les a formés. Ils jouissent de l’ éxistence et ne sçauroient remonter à l’ auteur de la vie. L’ homme seul s’ élève à ce divin principe, et prosterné aux pieds du trône de Dieu il adore dans les sentimens de la vénération la plus profonde et de la plus vive gratitude, la bonté ineffable qui l’ a créé. ” l’ homme, enrichi de la connoissance de la nature et de celle de son divin auteur, puisera dans ces connoissances sublimes des principes invariables de conduite, qui dirigeront toutes ses actions au but le plus raisonnable et le plus noble.

L’ homme, appellé par la prééminence de ses facultés, à dominer sur tous les êtres terrestres, ne violera point les loix fondamentales de son empire. Il respectera les droits et les priviléges de chaqu’ être. Il fera du bien à tous, quand il ne sera forcé de faire du mal à aucun. Il ne sera jamais tyran ; il sera toujours monarque .

Le sceptre du dominateur des êtres terrestres sera donc un sceptre de justice et d’ équité.

Il éxercera en monarque son droit de vie et de mort sur les animaux. Il ne les fera point souffrir sans raison, et abrégera leurs souffrances, lors qu’ il sera obligé de les immoler à ses besoins, à sa sureté ou à son instruction. Humain et bienfaisant par principes, autant que par sentiment, il adoucira leur servitude, modérera leur travail, soulagera leurs maux, et n’ endurcira jamais son coeur à la voix touchante de la compassion.

Il ne regardera point comme une action purement indifférente d’ écraser un moucheron , qui ne lui fait et ne peut lui faire aucun mal.

Comme il sçait, que ce moucheron est un être sensible qui goûte, à sa manière, les douceurs de l’ éxistence; il ne le privera point de la vie par plaisir, par caprice ou sans réfléxion: il respectera en lui la main qui l’ a formé, et n’ abusera point de sa supériorité sur un être que son souffle pourroit détruire.

Je l’ ai dit; l’ homme intelligent et moral se conforme à la nature et aux rélations des êtres. Il ne les confond point, quand il peut les distinguer, et il s’ applique à les distinguer. Ainsi, dès que l’ expérience et le raisonnement lui rendent probable, que tel ou tel être est doué de sentiment , il en agit à l’ égard de cet être, conformément aux rapports naturels que la sensibilité met entre l’ homme et tous les êtres, qui participent, comme lui, à cette noble prérogative. Il est homme ; tout ce qui respire peut intéresser son humanité.

Il est un être moral ; les jugemens de sa raison éclairée sont pour lui des loix , parce qu’ ils sont les résultats de la connoissance qu’ il a de l’ ordre établi. Il est ainsi à lui-même sa propre loi : et quand il n’ auroit point de supérieur, il n’ en demeureroit pas moins soumis aux loix de la raison.

Je le disois encore: l’ homme moral ne se permet que le moins d’ actions indifférentes ou machinales qu’ il est possible. Il agit le plus souvent en vuë de quelque motif , et ce motif est toujours assorti à la noblesse de son être.

La plupart de ses actions sont réfléchies , parce qu’ il les compare sans cesse aux loix de l’ ordre . Il ne se fait point une récréation de détruire des êtres organisés ; il n’ arrache pas une feuille, un brin d’ herbe sans quelque motif que sa raison approuve. C’ est ainsi apparemment qu’ en usoit cet être si moral, l’ estimable Des Billettes. ” le bien public, l’ ordre , dit son illustre historien, toujours sacrifiés sans scrupule,… etc. ” un tel homme ne se jouoit point, sans doute, de la vie de l’ innocent moucheron.

Combien ne seroit-il pas à souhaiter, ajouterai-je avec l’ historien, que l’ ordre ou le bien général fut toujours aimé avec la même superstition ! Les animaux sont des livres admirables où le grand être a rassemblé les traits les plus frappans de sa souveraine intelligence.

L’ anatomiste doit ouvrir ces livres pour les étudier et connoitre mieux sa propre structure : mais; s’ il est doué de cette sensibilité délicate et raisonnée qui caractérise l’ homme moral , il ne s’ imaginera point en les feuilletant qu’ il feuillette une ardoise .

Jamais il ne multipliera les victimes malheureuses de son instruction et ne prolongera leurs souffrances au-delà du but le plus raisonnable de ses recherches. Jamais il n’ oubliera un instant, que tout ce qui est doué de vie et de sensibilité a droit à sa commisération.

Je proposerai ici pour modèle à tous les anatomistes, ce célèbre scrutateur de la nature à la sagacité et au burin duquel nous devons le merveilleux traité anatomique de la chenille ; ouvrage immortel dont nous n’ avions pas même soupçonné la possibilité, et que je regarde comme la plus belle preuve de fait de l’ éxistence d’ une premiére cause intelligente. Avec quel plaisir et quel étonnement ne lit-on point ces mots à la page xiii de la préface ! ” comme je ne me suis proposé de publier qu’ un simple traité d’ anatomie, l’ on ne doit pas s’ attendre à trouver ici de grands détails physiologiques;… etc. ” si Gélon stipuloit pour l’ humanité quand il interdisoit aux carthaginois vaincus, les sacrifices humains; Lyonet stipuloit pour l’ animalité quand il traçoit ainsi les devoirs de l’ anatomiste, en se peignant si naïvement lui-même.

Cette qualité de l’ ame, que nous nommons la sensibilité est un des plus puissans ressorts de l’ être social . C’ est elle qui rend à la société universelle les services les plus prompts, les plus sûrs, les plus nécessaires.

Elle dévance la réfléxion , toujours un peu tardive, et supplée à propos à la lenteur de celle-ci.

L’ homme, de tous les êtres terrestres le plus social , a donc un grand intérêt à cultiver la sensibilité , puisqu’ elle fait partie de ce bel assortiment de qualités, qui constitue l’ être moral . Mais; il ne permettra point qu’ elle dégénére en foiblesse et qu’ elle dégrade son être.

L’ homme risqueroit de corrompre bientôt ses moeurs, s’ il se familiarisoit trop avec les souffrances et le sang des animaux. Cette vérité morale est si saillante, qu’ il seroit superflu de la développer: ceux qui sont chargés par état de diriger les hommes, ne la perdront jamais de vuë. Je regarderois l’ opinion de l’ automatisme des bêtes, comme une sorte d’ hérésie philosophique, qui deviendroit dangereuse pour la société, si tous ses membres en étoient fortement imbus. Mais, il n’ est pas à craindre, qu’ une opinion, qui fait violence au sentiment, et qui contredit sans cesse la voix de la nature, puisse être généralement adoptée. Celui qui a fait l’ homme pour dominer sur les animaux, semble avoir voulu prévenir par cette voix secrete l’ abus énorme de sa puissance, et avoir ménagé aux malheureux sujets un accès au coeur du monarque, lors qu’ il est sur le point de dévenir despote.

Si mon hypothèse est vraye, la souveraine bonté auroit beaucoup plus fait encore pour ces innocentes victimes des besoins toujours renaissans d’ un maître souvent dur et ingrat. Elle leur auroit réservé les plus grands dédommagemens dans cet état futur , dont la probabilité paroît accroître à mesure qu’ on approfondit les considérations philosophiques sur lesquelles elle repose, et que je me suis plu à exposer en détail dans cet écrit. La bienveuillance universelle me l’ a dicté, et je m’ estimerois heureux, si j’ avois réüssi, au gré de mes désirs, à inspirer à tous mes lecteurs cette bienveuillance.

le 9 décembre 1768.

PARTIE 16

idées sur l’ état futur de l’ homme.

Principes préliminaires.

La nature de l’ homme.

Si les animaux paroissent appellés à jouir dans un autre état d’ une perfection plus relevée, quelle ne doit pas être celle qui est reservée dans une autre vie à cet être, qui n’ est animal que par son corps, et qui par son intelligence touche aux natures supérieures! L’ homme est un être-mixte : il résulte de l’ union de deux substances. L’ espèce particuliére de ces deux substances, et si l’ on veut encore, la manière dont elles sont unies, constituent la nature propre de cet être, qui a reçu le nom d’ homme , et le distinguent de tous les autres êtres.

Les modifications qui surviennent aux deux substances, par une suite des diverses circonstances où l’ être se trouve placé, constituent le caractère propre de chaqu’ individu de l’ humanité.

L’ homme a donc son essence , comme tout ce qui est ou peut être. Il étoit de toute éternité dans les idées de l’ entendement divin, ce qu’ il a été, lors que la volonté efficace l’ a appellé de l’ état de simple possible à l’ être .

Les essences sont immuables . Chaque chose est ce qu’ elle est. Si elle changeoit essentiellement , elle ne seroit plus cette chose: elle seroit une autre chose essentiellement différente.

L’ entendement divin est la région éternelle des essences . Dieu ne peut changer ses idées, parce qu’ il ne peut changer sa nature. Si les essencesdépendoient de sa volonté, la même chose pourroit être cette chose, et n’ être pas cette chose.

Tout ce qui est ou qui pouvoit être éxistoit donc d’ une manière déterminée dans l’ entendement divin. L’ action par laquelle Dieu a actualisé les possibles ne pouvoit rien changer aux déterminations essentielles et idéales des possibles .

Il éxistoit donc de toute éternité dans l’ entendement divin un certain être possible , dont les déterminations essentielles constituoient ce que nous nommons la nature humaine .

Si, dans les idées de Dieu, cet être étoit appellé à durer ; si son éxistence se prolongeoit à l’ infini au delà du tombeau; ce seroit toujours essentiellement le même être qui dureroit ou cet être seroit détruit et un autre lui succèderoit: ce qui seroit contre la supposition.

Afin donc que ce soit l’ homme , et non un autre être, qui dure ; il faut que l’ homme conserve sa propre nature , et tout ce qui le différencie essentiellementdes autres êtres-mixtes .

Mais; l’ essence de l’ homme est susceptible d’ un nombre indéfini de modifications diverses, et aucune de ces modifications ne peut changer l’ essence . Newton encore enfant étoit essentiellement le même être, qui calcula depuis la route des planètes.

De tous les êtres terrestres, l’ homme est incontestablement le plus perfectible .

L’ hottentot paroît une brute, Newton, un ange.

L’ hottentot participe pourtant à la même essence que Newton; et placé dans d’ autres circonstances, l’ hottentot auroit pu devenir lui-même un Newton.

Si la considération des attributs divins, et en particulier de la bonté suprême fournit des raisons plausibles en faveur de la conservation et duperfectionnement futurs des animaux , combien ces raisons acquiérent-elles plus de force, quand on les applique à l’ homme , cet être intelligent , dont les facultés éminentes sont déjà si développées ici-bas, et susceptibles d’ un si grand accroissement; à l’ homme enfin, cet être moral , qui a reçu des loix , qui peut les connoître, les observer ou les violer ! Non seulement nous puisons dans la contemplation des attributs divins de fortes présomptions en faveur de lapermanence et du perfectionnement des animaux ; mais, nous en puisons encore dans la nature même de ces êtres-mixtes . Nous voyons évidemment qu’ ils sont très perfectibles , et nous entrevoyons les moyens naturels qui peuvent les conserver et les perfectionner. Combien est-il donc vraisemblable, que l’homme , le plus perfectible de tous les animaux, sera conservé et perfectionné ! Mais; puisque cet être qui paroît si manifestement appellé à durer et à accroître en perfection, est essentiellement un être-mixte , il faut que son ame demeure unie à un corps : si cela n’ étoit point, ce ne seroit pas un être-mixte, ce ne seroit pas l’ homme , qui dureroit et qui seroit perfectionné . La permanence de l’ ame ne feroit pas la permanence de l’ homme: l’ ame n’ est pas toutl’ homme; le corps ne l’ est pas non plus: l’ homme résulte essentiellement de l’ union d’ une certaine ame à un certain corps.

L’ homme seroit-il décomposé à la mort , pour être recomposé ensuite ? L’ ame se sépareroit-elle entièrement du corps, pour être unie ensuite à un autre corps ? Comment concilieroit-on cette opinion commune avec le dogme si philosophique et si sublime, qui suppose que la volonté efficace a créé tout etconserve tout par un acte unique ? Si les observations les plus sûres et les mieux faites, concourent à établir, que cette volonté adorable a préformé les êtres organisés ; si nous découvrons à l’ oeil une préformation dans plusieurs espéces; n’ est-il pas probable que l’ homme a été préformé de maniére que la mortne détruit point son être, et que son ame ne cesse point d’ être unie à un corps organisé ? Comment admettre en bonne métaphysique, des actes successifsdans la volonté immuable ? Comment supposer que cette volonté qui a pu préordonner tout par un seul acte , intervient sans cesse et immédiatement dans l’ espace et dans le tems ? Crée-t-elle d’ abord la chenille , puis la chrysalide , ensuite le papillon ? Crée-t-elle à chaqu’ instant de nouveaux germes ? Infuse-t-elle à chaqu’ instant de nouvelles ames dans ces germes ? En un mot; la grande Machine du monde ne va-t-elle qu’ au doigt et à l’ oeil ? Si un artiste nous paroît d’ autant plus intelligent , qu’ il a sçu faire une machine qui se conserve et se meut plus longtems par elle-même ou par les seules forces de sa méchanique, pourquoi refuserions-nous à l’ ouvrage du suprême artiste une prérogative qui annonceroit si hautement et sa puissance et son intelligence infinies ? Combien est-il évident, que l’ auteur de l’ univers a pu éxécuter un peu en grand pour l’ homme , ce qu’ il a éxécuté si en petit pour le papillon et pour une multitude d’ autres êtres organisés, qu’ il a jugé à propos de faire passer par une suite de métamorphoses apparentes , qui devoient les conduire à leur état de perfection terrestre ? Combien est-il manifeste, que la souveraine puissance a pu unir dès le commencement l’ ame-humaine à une machine invisible, et indestructible par les causes secondes, et unir cette machine à ce corps grossier , sur lequel seul la mort éxerce son empire ! Si on ne peut refuser raisonnablement de reconnoître la possibilité d’ une telle préordination , je ne verrois pas pourquoi on préféreroit d’ admettre, que Dieu intervientimmédiatement dans le tems, qu’ il crée un nouveau corps organisé, pour remplacer celui que la mort détruit, et conserver ainsi à l’ homme sa nature d’ être-mixte .

Il ne suffiroit pas même, que Dieu créât un nouveau corps; il faudroit encore que le nouveau cerveau qu’ il créeroit contint les mêmes déterminations qui constituoient dans l’ ancien le siége de la personnalité ; autrement ce ne seroit plus le même être qui seroit conservé ou restitué .

La personnalité tient essentiellement à la mémoire : celle-ci tient au cerveau ou à certaines déterminations que les fibres sensibles contractent et qu’ elles conservent.

Je crois l’ avoir assés prouvé dans mon essai analytique , et dans l’ analyse abrégée de l’ ouvrage. Qu’ on prenne la peine de réfléchir un peu sur ces preuves, et je me persuade, qu’ on les trouvera solides. On peut même se borner à relire le peu que j’ ai dit là-dessus dans la partie ii de cette palingénésie , page 189.

Je dois être dispensé de reproduire sans cesse les mêmes preuves: je puis supposer que mes lecteurs ne les ont pas totalement oubliées.

Puis donc que la mémoire tient au cerveau , et que sans elle il n’ y auroit point pour l’ homme de personnalité , il est très évident, qu’ afin que l’ homme conserve sa propre personnalité ou le souvenir de ses états passés , il faut, comme je le disois dans mon essai analytique , qu’ il intervienne l’ un ou l’ autre de ces trois moyens : ” ou une action immédiate de Dieu sur l’ ame ; je veux dire, une révèlation intérieure : ” ou la création d’ un nouveau corps, dont lecerveau contiendroit des fibres propres à retracer à l’ ame le souvenir dont il s’ agit: ” ou une telle préordination , que le cerveau actuel en contînt un autre, sur lequel le premier fit des impressions durables, et qui fut destiné à se développer dans une autre vie. ” je laisse au lecteur philosophe à choisir entre ces trois moyens : je m’ assure, qu’ il n’ hésitera pas à préférer le dernier, parce qu’ il lui paroîtra plus conforme à la marche de la nature, qui prépare de loin toutes ses productions, et les amène par un développement plus ou moins accèléré à leur état de perfection .

L’ ame- humaine, unie à un corps organisé , devoit recevoir par l’ intervention ou à l’ occasion de ce corps , une multitude d’ impressions diverses. Elle devoit sur-tout être avertie par quelque sentiment intérieur, de ce qui se passeroit dans différentes parties de son corps: comment auroit-elle pu autrement pourvoir à la conservation de celui-ci ? Il falloit donc qu’ il y eût dans les différentes parties du corps, des organes très déliés et très sensibles , qui allassent rayonner dans le cerveau , où l’ ame devoit être présente à sa manière , et qui l’ avertissent de ce qui surviendroit à la partie à laquelle ils appartiendroient.

Les nerfs sont ces organes: on connoît leur délicatesse et leur sensibilité. On sçait qu’ ils tirent leur origine du cerveau .

Il y a donc quelque part dans le cerveau un organe universel , qui réünit, en quelque sorte, toutes les impressions des différentes parties du corps, et par le ministère duquel l’ ame agit ou paroît agir sur différentes parties du corps.

Cet organe universel est donc proprement le siége de l’ ame .

Il est indifférent au sujet qui nous occupe, que le siége de l’ ame soit dans le corps calleux ; dans la moëlle allongée ou dans toute autre partie du cerveau . Je le faisois remarquer dans l’ essai analytique , et dans la contemplation de la nature . J’ y ai insisté encore dans l’ écrit sur le rappel des idées par les mots: j’ ai dit dans cet écrit : ” quoiqu’ il en soit de cette question sur le siége de l’ ame : il est bien évident, que tout le cerveau n’ est pas plus le siége dusentiment , que tout l’ oeil n’ est le siége de la vision…

il importe fort peu à mes principes, de déterminer précisément quelle est la partie du cerveau qui constitue proprement le siége de l’ ame . Il suffit d’ admettre avec moi qu’ il est dans le cerveau un lieu où l’ ame reçoit les impressions de tous les sens et où elle déploye son activité. ” quelle que soit donc la partie du cerveau que l’ anatomie envisage comme le siége de l’ ame, il demeurera toujours très probable, que cette partie, qu’ on peut voir et toucher, n’ est que l’ extérieur, l’ écorce ou l’ enveloppe du véritable siége de l’ ame.

Les dernières extrêmités des filets nerveux , la manière dont ces filets sont disposés et dont ils agissent dans cet organe universel , ne sont pas des choses qui puissent tomber sous les sens de l’ anatomiste et devenir l’ objet de ses observations ou de ses expériences.

Ainsi, cette partie du cerveau que l’ anatomie regarde comme le siége de l’ ame, elle ne la connoît à peu près point, et il n’ y a pas la moindre apparence qu’ elle la connoisse jamais ici-bas. C’ est cette partie , qui pourroit renfermer le germe de ce nouveau corps, destiné dès l’ origine des choses, à perfectionner toutes les facultés de l’ homme dans une autre vie. C’ est ce germe , enveloppé dans des tégumens périssables, qui seroit le véritable siége de l’ ame-humaine, et qui constitueroit proprement ce qu’ on peut nommer la personne de l’ homme. Ce corps grossier et terrestre, que nous voyons et que nous palpons, n’ en seroit que l’ étui, l’ enveloppe ou la dépouille.

Ce germe , préformé pour un état futur , seroit impérissable ou indestructible par les causes qui opérent la dissolution du corps terrestre . Par combien demoyens divers et naturels , l’ auteur de l’ homme n’ a-t-il pas pu rendre impérissable ce germe de vie ? N’ entrevoyons-nous pas assés clairement, que lamatière dont ce germe a pu être formé, et l’ art infini avec lequel elle a pu être organisée , sont des causes naturelles et suffisantes de conservation ? La célérité prodigieuse des pensées et des mouvemens de l’ ame ; la célérité des mouvemens correspondans des organes et des membres, paroissent indiquer que l’ instrument immédiat de la pensée et de l’ action, est composé d’ une matière , dont la subtilité et la mobilité égalent tout ce que nous connoissons ou que nous concevons de plus subtil et de plus actif dans la nature.

Nous ne connoissons ou nous ne concevons rien de plus subtil ni de plus actif, que l’ éther , le feu élémentaire ou la lumière . étoit-il impossible à l’ auteur de l’ homme , de construire une machine organique avec les élémens de l’ éther ou de la lumière et d’ unir pour toujours à cette machine une ame-humaine ? Assurément aucun philosophe ne sçauroit disconvenir de la possibilité de la chose: sa probabilité repose principalement, comme je viens de le dire, sur lacélérité prodigieuse des opérations de l’ ame et sur celle des mouvemens correspondans du corps .

Les impressions des objets se propagent en un instant indivisible des extrêmités du corps au cerveau par le ministère des nerfs . On a cru pendant longtems, que les nerfs vibroient comme les cordes d’ un instrument de musique, et on expliquoit par ces vibrations la propagation instantanée des impressions.

Mais, l’ aptitude à vibrer suppose l’ élasticité , et on a reconnu que les nerfs ne sont point élastiques . Il y a plus; il est prouvé, que tous les corps organiséssont gélatineux avant que d’ être solides: les arbres les plus durs, les os les plus pierreux, n’ ont été d’ abord qu’ un peu de gelée épaissie: on conçoit même un tems où ils pouvoient être presque fluides . Quantité d’ animaux restent purement gélatineux pendant toute leur vie: les polypes de différentes classes en sont des éxemples, et tous ces polypes sont d’ une sensibilité exquise. Comment admettre des cordes élastiques dans des animaux si mols ? Puis donc que les nerfs ne sont point élastiques , et qu’ il est des animaux qui sont toujours d’ une mollesse extrême, il faut que la propagation instantanée des impressions s’ opère par l’ intervention d’ un fluide extrêmement subtil et actif, qui réside dans les nerfs , et qui concoure avec eux à la production de tous les phénomènes de la sensibilité et de l’ activité de l’ animal.

C’ est ce fluide qui a reçu le nom de fluide nerveux ou d’ esprits-animaux , et que le cerveau est destiné à séparer de la masse des humeurs.

Je le disois d’ après mon illustre ami le Pline de la Suisse: ” le cerveau du poulet n’ est le huitième jour qu’ une eau transparente et sans doute organisée. Cependant le foetus gouverne déja ses membres; preuve nouvelle et bien sensible de l’ éxistence des esprits-animaux ; car comment supposer des cordes élastiques dans une eau transparente ? ” divers phénoménes de l’ homme et des animaux, ont paru indiquer, que les esprits-animaux avoient quelqu’ analogie avec le fluide électrique ou la lumière : c’ est au moins l’ opinion d’ habiles physiciens. Ils ont cru appercevoir dans l’ homme et dans plusieurs animaux des particularités remarquables, qu’ ils ont regardées comme des signes non équivoques de l’ analogie des esprits-animaux avec la matière électrique .

Je n’ entrerai pas dans cette discussion; elle seroit assés inutile, et me conduiroit trop loin.

Il doit me suffire d’ avoir indiqué les raisons principales, qui rendent très probables l’ éxistence, la subtilité et l’ énergie des esprits-animaux .

Ce sont ces esprits qui établissent un commerce continuel et réciproque entre le siége de l’ ame et les différentes parties du corps.

Les nerfs eux-mêmes interviennent sans doute dans ce commerce . Nous ne sçavons point comment ils se terminent dans le cerveau .

Nous ne connoissons point comment sont faites leurs extrêmités les plus tenues : la matière dont elles sont formées pourroit être d’ une subtilité dont nous n’ avons point d’ idées, et proportionnée à celle de cette matière dont je suppose que le véritable siége de l’ ame est composé.

Quoi qu’ il en soit; il demeure toujours certain, que nous n’ avons des idées sensibles que par l’ intervention des sens , et que la faculté qui conserve cesidées et qui les retrace à l’ ame, tient essentiellement à l’ organisation du cerveau; puisque lorsque cette organisation s’ altère, ces idées ne se retracent plus ou ne se retracent qu’ imparfaitement.

Si donc l’ homme doit conserver sa personnalité dans un autre état ; si cette personnalité dépend essentiellement de la mémoire ; si celle-ci ne dépend pas moins des déterminations que les objets impriment aux fibres sensibles et qu’ elles retiennent; il faut que les fibres qui composent le véritable siége de l’ ame participent à ces déterminations , qu’ elles y soient durables , et qu’ elles lient l’ état-futur de l’ homme à son état passé .

Si l’ on n’ admet pas cette supposition philosophique, il faudra admettre, comme je le remarquois, que Dieu créera un nouveau corps pour conserver à l’ homme sa propre personnalité ou qu’ il se révèlera immédiatement à l’ ame .

Je renvoye ici à ce que je disois de mon hipothèse , pages 302 et 303 de ces opuscules .

Tels sont très en raccourci les principes et les conjectures que la raison peut fournir sur l’ état futur de l’ homme, et sur la liaison de cet état avec celui qui le précéde.

Mais; ce ne sont là encore que de simples probabilités ou tout au plus de grandes vraisemblances: peut-on présumer qu’ un jour la raison poussera beaucoup plus loin, et qu’ elle parviendra enfin par ses seules forces, à s’ assurer de la certitude de cet état futur reservé au premier des êtres terrestres ? Nous avons deux manières naturelles de connoître; l’ intuitive et la réfléchie .

La connoissance intuitive est celle que nous acquérons par les sens , et par les divers instrumens qui suppléent à la foiblesse de nos sens.

La connoissance réfléchie est celle que nous acquérons par les comparaisons que nous formons entre nos idées sensibles , et par les résultats que nous déduisons de ces comparaisons.

Pour que notre connoissance intuitive pût nous conduire à la certitude sur cet état futur reservé à l’ homme, il faudroit que nos sens ou nos instrumens nous démontrassent dans le cerveau une préorganisation manifestement et directement rélative à cet état : il faudroit que nous pussions contempler dans lecerveau de l’ homme le germe d’ un nouveau corps, comme le naturaliste contemple dans la chenille le germe du papillon.

Mais; si ce germe du corps futur éxiste déjà dans le corps visible ; si ce germe est destiné à soustraire la véritable personne de l’ homme à l’ action des causes qui en détruisent l’ enveloppe ou le masque; il est bien évident, que ce germe doit être formé d’ une matière prodigieusement déliée, et telle à peu près que celle de l’ éther ou de la lumière .

Or est-il le moins du monde probable, que nos instrumens seront un jour assés perfectionnés pour mettre sous nos yeux un corps organisé formé des élémensde l’ éther ou de ceux de la lumière ? Je prie mon lecteur de se rappeller ici ce que j’ ai exposé sur l’ imperfection et les bornes naturelles de nos connoissances dans les parties xii et xiii de cette palingénésie .

Notre connoissance réfléchie dérive essentiellement de notre connoissance intuitive : c’ est toujours sur des idées purement sensibles que notre esprit opère lors qu’ il s’ élève aux notions les plus abstraites . Je l’ ai montré très en détail dans les chapitres xv et xvi de mon essai analytique . Si donc notre connoissance intuitive ne peut nous conduire à la certitude sur l’ état futur de l’ homme ; comment notre connoissance réfléchie nous y conduiroit-elle ? La raison tireroit-elle une conclusion certaine de prémisses probables ? Si nous faisons abstraction du corps, pour nous en tenir à l’ ame seule, la chose n’ en demeurera pas moins évidente: une substance simple pourroit-elle jamais devenir l’ objet immédiat de notre connoissance intuitive ? L’ ame peut-elle se voiret se palper elle-même ? Le sentiment intime qu’ elle a de son moi , n’ est pas une connoissance intuitive ou directe qu’ elle ait d’ elle-même ou de son moi : elle n’ acquiert la conscience métaphysique ou l’ apperception de son être, que par ce retour qu’ elle fait sur elle-même lors qu’ elle éprouve quelque perception, et c’ est ainsi qu’ elle sçait qu’ elle éxiste . Je le disois art 1 de mon analyse abrégée : ” comment acquérons-nous le sentiment de notre propre éxistence ? N’ est-ce pas en réfléchissant sur nos propres sensations ? Ou du moins nos premiéres sensations ne sont-elles pas liées essentiellement à ce sentiment qu’ a toujours notre ame, que c’ est elle qui les éprouve, et ce sentiment est-il autre chose que celui de son éxistence ? ” notre connoissanceréfléchie nous démontre très bien, qu’ une substance simple ne peut périr comme une substance composée ou plutôt elle nous démontre, que ce que nous nommons substance composée , n’ est point une vraye substance , et qu’ il n’ y a de vrayes substances, que les êtres simples dont les composés sont formés. Mais; notre connoissance réfléchie peut-elle nous démontrer rigoureusement que l’ ame ne périsse point à la mort ou qu’ il n’ y ait point pour l’ ame une manière de cesser d’ être ou de sentir, qui lui soit propre ? Une pareille démonstration n’ éxigeroit-elle pas une connoissance parfaite de la nature intime de l’ ame et de ses rapports à l’ union ? Notre connoissance réfléchie nous montre très clairement, que l’ éxercice et le développement de toutes les facultés de l’ame humaine dépendent plus ou moins de l’ organisation , et cette vérité psychologique est encore, à divers égards, du ressort de notre connoissance intuitive: car nos sens et nos instrumens nous découvrent beaucoup de choses purement physiques , qui ont une grande influence sur les opérations de l’ ame.

Nous ne sçavons point du tout ce que l’ ame-humaine est en soi ou ce qu’ elle est en qualité d’ esprit pur . Nous ne la connoissons un peu que par les principaux effets de son union avec le corps. C’ est plutôt l’ homme que nous observons, que l’ ame-humaine .

Mais; nous déduisons légitimement de l’ observation des phénomènes de l’ homme, l’ éxistence de la substance spirituelle qui concourt avec la substancematérielle à la production de ces phénomènes.

Ainsi, l’ ame-humaine est, en quelque sorte, un être rélatif à un autre être auquel elle devoit être unie . Cette union , incompréhensible pour nous, a ses loix , et n’ est point arbitraire . Si ces loix n’ avoient pas eu leur fondement dans la nature des deux substances , comment la souveraine liberté auroit-elle pu intervenir dans la création de l’ homme ? Je prie mon lecteur de lire et de méditer le paragraphe 119 de mon essai analytique .

Notre connoissance intuitive et notre connoissance réfléchie ne peuvent donc nous fournir aucune preuve démonstrative de la certitude d’ un état futur réservé à l’ homme. Je parle de preuves tirées de la nature même de cet être. Mais; la raison, qui sçait apprécier les vraisemblances, en trouve ici, qu’ elle juge d’ une grande force, et sur lesquelles elle aime à insister.

Si la raison essayoit de déduire de la considération des perfections de Dieu, et en particulier de sa justice et de sa bonté, des conséquences en faveur d’ unétat futur de l’ homme; je dis, que ces conséquences ne seroient encore que probables .

C’ est que la raison ne peut embrasser le systême entier de l’ univers, et qu’ il seroit possible , que ce systême renfermât des choses qui s’ opposassent à lapermanence de l’ homme. C’ est encore que la raison ne peut être parfaitement sûre de connoître éxactement ce que la justice et la bonté sont dans l’ être suprême.

Je ne développerai pas actuellement ces propositions: ceux qui ont réfléchi mûrement sur cet important sujet, et qui sçavent juger de ce que la lumiérenaturelle peut ou ne peut pas, me comprennent assés, et c’ est à eux seuls que je m’ adresse.

On se tromperoit néanmoins beaucoup, et on me feroit le plus grand tort, si l’ on pensoit, que j’ ai dessein d’ affoiblir ici les preuves que la raison nous donne de l’ éxistence d’ une autre vie. Je veux simplement faire sentir fortement, que ces preuves, quoique très fortes, ne sçauroient nous conduire dans cette matière, à ce qu’ on nomme en bonne logique, la certitude morale . Qui est plus disposé que je le suis à saisir et à faire valoir ces belles preuves, moi qui ai osé en employer quelques-unes pour essayer de montrer qu’ il n’ est pas improbable, que les animaux -mêmes soient appellés à une autre oeconomie ! Je dirai plus; ces présomptions en faveur d’ une oeconomie future des animaux, rendent plus frappantes encore les preuves que la raison nous donne d’ un état futur de l’ homme. Si le plan de la sagesse divine embrasse jusqu’ à la restitution et au perfectionnement futurs du vermisseau , et peut-être encore jusqu’ à celui du lychen ; que ne doit-il point renfermer pour cet être qui domine avec tant de supériorité et de grandeur sur tous les animaux ! Supposons qu’ il nous fût permis de voir jusqu’ au fond dans la tête d’ un animal , et d’ y démêler nettement les élémens de ce nouveau corps dont nous concevons si clairement lapossibilité : supposons que nous découvrissions distinctement dans ce nouveau corps bien des choses qui ne nous parussent point du tout rélatives à l’oeconomie présente de l’ animal ni à l’ état présent de notre globe; ne serions-nous pas très fondés à en déduire la certitude ou au moins la très grande probabilité d’ un état futur de l’ animal ? Et ce grand accroissement de probabilité à l’ égard de l’ animal , n’ en seroit-il pas un plus considérable encore en faveur de l’ état futur de l’ homme ? Nous aurions donc ou à peu près cette certitude morale qui nous manque, et que nous désirons; si notre connoissanceintuitive pouvoit percer le fond de l’ organisation de notre être, et nous manifester clairement ses rapports divers à un état futur . Mais; n’ est-il pas évident, que dans l’ état présent des choses, notre connoissance intuitive ne sçauroit pénétrer jusques-là ? Afin donc que notre manière naturelle de connoître par intuition pût nous dévoiler ce grand mystère, il seroit nécessaire que nous acquissions de nouveaux organes ou de nouvelles facultés . Et si notre connoissance intuitive changeoit à un tel point, nous ne serions plus précisément ces mêmes hommes que Dieu a voulu placer sur la terre; nous serions des êtres fort supérieurs, et nous cesserions d’ être en rapport avec l’ état actuel de notre globe. Je suis encore obligé de renvoyer ici à ce que j’ ai dit des bornes naturelles de nos connoissances dans la partie xiii de cette palingénésie .

L’ auteur de notre être ne pouvoit-il donc nous donner cette certitude morale , le grand objet de nos plus chers désirs, sans changer notre constitutionprésente ? La suprême sagesse auroit-elle manqué de moyens pour nous apprendre ce que nous avons tant d’ intérêt à sçavoir, et à sçavoir avec certitude ? Je conçois facilement, qu’ elle a pu laisser ignorer aux animaux leur destination future : ils n’ auroient plus été des animaux , s’ ils avoient connu ou simplement soupçonné cette destination : ils auroient été des êtres d’ un ordre plus relevé, et le plan de la sagesse éxigeoit qu’ il y eût sur la terre des êtres vivans, qui fussent bornés aux pures sensations, et qui ne pussent s’ élever aux notions abstraites .

Mais; l’ homme , cet être intelligent et moral étoit fait pour porter ses regards au delà du tems, pour s’ élever jusqu’ à l’ être des êtres et y puiser les plus hautes espérances. La sagesse ne pouvoit-elle se prêter aux efforts et aux désirs les plus nobles de la raison humaine, et suppléer par quelque moyen à la foiblesse de ses lumiéres ? Ne pouvoit elle faire tomber sur l’ homme mortel un rayon de cette lumiere céleste qui éclaire les intelligences supérieures ? Cette belle recherche, la plus importante de toutes celles qui peuvent occuper un philosophe, sera l’ objet de la partie suivante.

le 27 de décembre 1768.

PARTIE 17

p157

suite des idées sur l’ état futur de l’ homme.

Esquisse des recherches philosophiques de l’ auteur sur la révélation.

Les miracles.

Il me semble que j’ ai assés prouvé dans la partie précédente, que notre connoissance naturelle ne sçauroit nous conduire à la certitude morale sur l’ état futurde l’ homme.

C’ est toujours en vertu du rapport ou de la proportion d’ un objet avec nos facultés, que nous parvenons à saisir cet objet, et à opérer sur les idées qu’ il fait naître. Si cette proportion n’ éxiste point, l’ objet est hors de la sphère de nos facultés, et il ne sçauroit parvenir naturellement à notre connoissance.

Si l’ objet ne soutient avec nos facultés que des rapports éloignés ou indirects, nous ne sçaurions acquérir de cet objet qu’ une connoissance plus ou moinsprobable : elle sera d’ autant plus probable que les rapports seront moins éloignés ou moins indirects. Il faut toujours pour appercevoir un objet, qu’ il y ait une certaine proportion entre la lumiére qu’ il réfléchit, et l’ oeil qui rassemble cette lumière.

Maintenant, je me demande à moi-même, si sans changer les facultés de l’ homme, il étoit impossible à l’ auteur de l’ homme, de lui donner une certitude morale de sa destination future ? Je reconnois d’ abord, que je serois de la plus absurde témérité, si je décidois de l’ impossibilité de la chose; car il seroit de la plus grande absurdité qu’ un être aussi borné, aussi chétif que je le suis osât prononcer sur ce que la puissance absolue peut ou ne peut pas.

Portant ensuite mes regards sur cet assemblage de choses, que je nomme la nature , je découvre que cet assemblage est un systême admirable de rapportsdivers. Je vois ces rapports se multiplier, se diversifier, s’ étendre, à mesure que je multiplie mes observations. Je m’ assure bientôt que tout se passe dans lanature conformément à des loix constantes, qui ne sont que les résultats naturels de ces rapports qui enchaînent tous les êtres et les dirigent à une fincommune.

Il est vrai, que je n’ apperçois point de liaison nécessaire entre un moment et le moment qui le suit, entre l’ action d’ un être et celle d’ un autre être, entre l’ état actuel d’ un être et l’ état qui lui succèdera immédiatement, etc.

Mais; je suis fait de manière, que ce que j’ ai vu arriver toujours, et que ceux qui m’ ont précédé ont vu arriver toujours, me paroît d’ une certitude morale . Ainsi, il ne me vient pas dans l’ esprit de douter, que le soleil ne se lève demain, que les boutons des arbres ne s’ épanouissent au printems, que le feu ne réduise le bois en cendres, etc.

Je conviens que mon jugement est ici purement analogique ; puisqu’ il est très évident que le contraire de ce que je pense qui arrivera, est toujours possible . Mais, cette simple possibilité ne sçauroit le moins du monde contrebalancer dans mon esprit ce nombre si considérable d’ expériences constantes qui fondent ici ma croyance analogique .

Il me semble que je choquerois le sens commun , si je refusois de prendre l’ analogie pour guide dans des choses de cette nature.

Je mènerois la vie la plus misérable; je ne pourrois même pourvoir à ma conservation: car si ce que je connois des alimens dont je me suis toujours nourri, ne suffisoit point pour fonder la certitude où je suis que ces alimens ne se convertiront pas tout d’ un coup et à propos de rien, en véritables poisons ; comment pourrois-je hazarder d’ en manger encore ? Je suis donc dans l’ obligation très raisonnable d’ admettre, qu’ il est dans la nature un certain ordre constant , sur lequel je puis établir des jugemens , qui sans être des démonstrations , sont d’ une telle probabilité qu’ elle suffit à mes besoins .

Mes sens me manifestent cet ordre : ma faculté de réfléchir m’ en découvre les résultats les plus essentiels.

L’ ordre de la nature est donc, à mes yeux, le résultat général des rapports que j’ apperçois entre les êtres.

Je regarde ces rapports comme invariables , parce que je ne les ai jamais vu et qu’ on ne les a jamais vu varier naturellement .

Je déduis raisonnablement de la contemplation de ces rapports l’ éxistence d’ une premiére cause intelligente: c’ est que plus il y a dans un tout , de partieset de parties variées qui concourent à une fin commune, et plus il est probable que ce tout n’ est point l’ ouvrage d’ une cause aveugle .

Je ne déduis pas moins raisonnablement de la progression des êtres successifs la nécessité d’ une premiére cause: c’ est que je n’ ignore pas, que dans unesérie quelconque, il doit toujours y avoir un premier terme , et qu’ un nombre actuellement infini est une contradiction: c’ est encore que chaqu’ être successif ayant sa raison dans celui qui le précède; ce dernier, dans un autre encore, etc.

Il faut que la chaîne entière, qui n’ est que l’ assemblage de tous ces êtres successifs , aît hors d’ elle une raison de son éxistence .

Ce n’ est pas que j’ apperçoive une liaison nécessaire entre ce que je nomme une cause et ce que je nomme un effet : mais; je suis obligé de reconnoître que je suis fait de maniére, que je ne puis admettre qu’ une chose est , sans qu’ il y ait une raison pourquoi elle est, et pourquoi elle est comme elle est et nonautrement .

Je tiens pour nécessaire tout ce qui est et qui ne pouvoit pas ne pas être ni être autrement . Or, je vois clairement, que l’ état actuel de chaque chose n’ est pas nécessaire ; puisque j’ observe qu’ il varie suivant certaines loix . Je conçois donc clairement, que chaque chose pourroit être autrement qu’ elle n’ est; je nomme cela contingence , et je dis, que dans ma maniére de concevoir , chaque chose est contingente de sa nature.

Je crois pouvoir inférer encore de cette contingence , qu’ il est une raison éternelle qui a déterminé , dès le commencement, les états passés , l’ état actuel , et les états futurs de chaque chose.

Mais; quand je parle de contingence , c’ est suivant ma manière très imparfaite de voir et de concevoir les choses. Il me paroît bien clair, que si je pouvois embrasser l’ univers entier ou la totalité des choses, je connoîtrois pourquoi chaque chose est comme elle est et non autrement: j’ en jugerois alors par sesrapports au tout , de la même manière précisément qu’ un méchanicien juge de chaque pièce d’ une machine . Je conclurois donc, que l’ univers lui-même est comme il est, parce que sa cause ne pouvoit être autrement .

Cependant il n’ en demeureroit pas moins vrai, que chaque pièce de l’ univers, chaqu’ être particulier , considéré en lui-même , auroit pu être autrement . La raison que j’ en découvre, est que chaqu’ être particulier n’ étoit point déterminé en tout sens par sa propre nature . Toutes ses déterminations n’ étoient pasnécessaires , au sens que j’ ai attaché à ce mot. Il étoit susceptible d’ une multitude de modifications diverses, et j’ en observe plusieurs qui se succèdent dans tel ou tel être particulier .

Il n’ en est pas de même, à mes yeux, des vérités que je nomme nécessaires : je ne puis pas dire de ces vérités ce que je viens de dire des êtres particuliers. Les vérités nécessaires sont déterminées par leur propre nature : elles ne peuvent être que d’ une seule manière: c’ est dans ce sens métaphysique, que lesvérités géometriques sont nécessaires , et qu’ elles excluent toute contingence . Elles étoient telles de toute éternité dans cette intelligence nécessaire, qui étoit la région de toute vérité .

Si les loix de la nature résultent essentiellement des rapports qui sont entre les êtres; si ces rapports , considérés en eux-mêmes , ne sont pas nécessaires ; il me paroît, que je puis en déduire légitimement, que la nature a un législateur. La lumiére ne s’ est pas donné à elle-même ses propriétés , et les loix de saréfraction et de sa réfléxion résultent des rapports qu’ elle soutient avec différens corps soit liquides , soit solides .

Je m’ exprimerois donc d’ une manière fort peu éxacte, si je disois, que les loix de la nature ont appropriés les moyens à la fin: c’ est que les loix de la naturene sont que de simples effets , et que dans mes idées, des effets supposent une cause , ou pour m’ exprimer en d’ autres termes, l’ éxistence actuelle d’ une chose, suppose l’ éxistence rélative d’ une autre chose, que je regarde comme la raison de l’ actualité de la premiére.

Si la nature a reçu des loix , celui qui les lui a imposées a, sans doute, le pouvoir de les suspendre, de les modifier ou de les diriger comme il lui plait.

Mais; si le législateur de la nature est aussi sage que puissant, il ne suspendra ou ne modifiera ses loix , que lorsqu’ elles ne pourront suffire, par elles-mêmes, à remplir les vuës de sa sagesse. C’ est que la sagesse ne consiste pas moins à ne pas multiplier sans nécessité les moyens , qu’ à choisir toujours les meilleurs moyens, pour parvenir à la meilleure fin.

Je ne puis douter de la sagesse du législateur de la nature, parce que je ne puis douter de l’ intelligence de ce législateur. J’ observe que plus les lumiéres de l’ homme s’ accroissent, et plus il découvre dans l’ univers de traits d’ une intelligence formatrice. Je remarque même avec étonnement que cette intelligence ne brille pas avec moins d’ éclat dans la structure du pou ou du ver-de-terre, que dans celle de l’ homme ou dans la disposition et les mouvemens des corps célestes.

Je conçois donc que l’ intelligence qui a été capable de former le plan immense de l’ univers, est au moins la plus parfaite des intelligences.

Mais; cette intelligence réside dans un être nécessaire: un être nécessaire est non seulement celui qui ne peut pas ne pas être ; il est encore celui qui ne peut pas être autrement . Or, un être dont les perfections seroient susceptibles d’ accroissement, ne seroit pas un être nécessaire , puisqu’ il pourroit être autrement .

J’ infére donc de ce raisonnement, que les perfections de l’ être nécessaire ne sont pas susceptibles d’ accroissement et qu’ elles sont absolument ce qu’ elles sont.

Je dis absolument , parce que je ne puis concevoir des degrés dans les perfections de l’ être nécessaire. Je vois très clairement, qu’ un être borné peut êtredéterminé de plusieurs maniéres , puisque je conçois très clairement la mutation possible de ses bornes .

Si l’ être nécessaire posséde une intelligence sans bornes , il possédera aussi une sagesse sans bornes ; car la sagesse n’ est proprement ici que l’intelligence elle-même, en tant qu’ elle se propose une fin et des moyens rélatifs à cette fin.

L’ intelligence créatrice n’ aura donc rien fait qu’ avec sagesse : elle se sera proposé dans la création de chaqu’ être la meilleure fin possible , et aura prédéterminé les meilleurs moyens pour parvenir à cette fin.

Je suis un être sentant et intelligent : il est dans la nature de tout être sentant et intelligent de vouloir sentir ou éxister agréablement , et vouloir cela, c’ ests’ aimer soi-même. L’ amour de soi-même , ne différe donc pas de l’ amour du bonheur . Je ne puis me dissimuler, que l’ amour du bonheur ne soit le principeuniversel de mes actions.

Le bonheur est donc la grande fin de mon être. Je ne me suis pas fait moi-même; je ne me suis pas donné à moi-même ce principe universel d’ action: l’ auteur de mon être qui a mis en moi ce puissant ressort, m’ a donc créé pour le bonheur .

J’ entends en général par le bonheur , tout ce qui peut contribuer à la conservation et au perfectionnement de mon être.

Parce que les objets sensibles font sur moi une forte impression, et que mon intelligence est très bornée, il m’ arrive fréquemment de me méprendre sur lebonheur , et de préférer un bonheur apparent à un bonheur réel .

Mon expérience journalière, et les réfléxions qu’ elle me fait naître, me découvrent mes méprises.

Je reconnois donc évidemment, que pour obtenir la fin de mon être, je suis dans l’ obligation étroite d’ observer les loix de mon être.

Je regarde donc ces loix , comme les moyens naturels que l’ auteur de mon être a choisi pour me conduire au bonheur . Comme elles résultent essentiellement des rapports que je soutiens avec différens êtres, et que je ne suis point le maître de changer ces rapports ; je vois manifestement que je ne puis violer plus ou moins les loix de ma nature particulière , sans m’ éloigner plus ou moins de ma véritable fin .

L’ expérience me démontre, que toutes mes facultés sont renfermées dans certaines limites naturelles, et qu’ il est un terme où finit le plaisir et où commence la douleur . J’ apprens ainsi de l’ expérience, que je dois régler l’ exercice de toutes mes facultés, sur leur portée naturelle.

Je suis donc dans l’ obligation philosophique de reconnoître, qu’ il est une sanction naturelle des loix de mon être; puisque j’ éprouve un mal lorsque je lesviole .

Parce que je m’ aime moi-même, et que je ne puis pas ne point désirer d’ être heureux ; je ne puis pas ne point désirer de continuer d’ être. Je retrouve cesdésirs dans mes semblables, et si quelques-uns paroissent souhaiter la cessation de leur être, c’ est plutôt le changement de leur être, que l’ anéantissement , qu’ ils souhaitent.

Ma raison me rend au moins très probable, que la mort ne sera pas le terme de la durée de mon être. Elle me fait entrevoir des moyens physiques préordonnés , qui peuvent prolonger mon humanité au-delà du tombeau.

Elle m’ assure que je suis un être perfectible à l’ indéfini: elle me fait juger par les progrès continuels que je puis faire vers le bon et le vrai dans mon étatprésent , de ceux que je pourrois faire dans un autre état où toutes mes facultés seroient perfectionnées.

Enfin; elle puise dans les notions les plus philosophiques qu’ elle se forme des attributs divins et des loix naturelles , de nouvelles considérations qui accroissent beaucoup ces différentes probabilités .

Mais; ma raison me découvre en même tems, qu’ il n’ est point du tout dans l’ ordre de mes facultés actuelles , que j’ aye sur la survivance de mon être, plus que de simples probabilités .

Cependant ma raison elle-même me fait sentir fortement, combien il importeroit à mon bonheur, que j’ eusse sur mon état futur plus que de simples probabilités ou au moins une somme de probabilités telle qu’ elle fût équivalente à ce que je nomme la certitude morale .

Ma raison me fournit les meilleures preuves de la souveraine intelligence de l’ auteur de mon être: elle déduit très légitimement de cette intelligence, la souveraine sagesse du grand être.

Sa bonté sera cette sagesse elle-même occupée à procurer le plus grand bien de tous les êtres sentans , et de tous les êtres intelligens .

Cette sagesse adorable ayant fait entrer dans son plan le systême de l’ humanité , a voulu, sans doute, tout ce qui pouvoit contribuer à la plus grandeperfection de ce systême .

Rien n’ étoit assurément plus propre à procurer la plus grande perfection de ce systême, que de donner aux êtres qui le composent, une certitude morale de leur état futur , et de leur faire envisager le bonheur dont ils jouïront dans cet état , comme la suite ou la conséquence de la perfection morale qu’ ils auront tâché d’ acquérir dans l’ état présent .

Et puisque l’ état actuel de l’ humanité ne comportoit point, qu’ elle pût parvenir à se convaincre par les seules forces de la raison, de la certitude d’ un état futur , il étoit, sans contredit, dans l’ ordre de la sagesse, de lui donner par quelqu’ autre voye une assurance si nécessaire à la perfection du systême moral .

Mais; parce que le plan de la sagesse éxigeoit apparemment, qu’ il y eût sur la terre des êtres intelligens, mais très bornés, tels que les hommes ; elle ne pouvoit pas changer les facultés de ces êtres pour leur donner une certitude suffisante de leur destination future .

Il falloit donc que la sagesse employât dans cette vuë un moyen , tel que sans être renfermé dans la sphère actuelle des facultés de l’ homme, il fut cependant si bien approprié à la nature et à l’ exercice le plus raisonnable de ses facultés, que l’ homme pût acquérir par ce moyen nouveau le degré de certitude qui lui manquoit, et qu’ il désiroit si vivement.

L’ homme ne pouvoit donc tenir cette certitude si désirable, que de la main même de l’ auteur de son être. Mais; par quelle voye particuliére, la sagesse pouvoit-elle convaincre l’ homme raisonnable des grandes vuës qu’ elle avoit formées sur lui ? à quel signe l’ homme raisonnable pouvoit-il s’ assurer que la sagesse elle-même parloit ? J’ ai reconnu que la nature a un législateur; et reconnoître cela, c’ est reconnoître en même tems que ce législateur peut suspendre ou modifier à son gré les loix qu’ il a données à la nature.

Ces loix sont donc, en quelque sorte, le langage de l’ auteur de la nature ou l’ expression physique de sa volonté.

Je conçois donc facilement, que l’ auteur de la nature a pu se servir de ce langage , pour faire connoître aux hommes avec certitude ce qu’ il leur importoit le plus de sçavoir et de sçavoir bien, et que la raison seule ne faisoit guères que leur indiquer.

Ainsi, parce que je vois évidemment, qu’ il n’ y a que le législateur de la nature, qui puisse en modifier les loix ; je me crois fondé raisonnablement à admettre qu’ il a parlé ; lorsque je puis m’ assurer raisonnablement que certaines modifications frappantes de ces loix ont eu lieu, et que je puis découvrir avec évidence le but de ces modifications .

Ces modifications seront donc pour moi des signes particuliers de la volonté de l’ auteur de la nature à l’ égard de l’ homme .

Je puis donner un nom à ces sortes de modifications , ne fût-ce que pour indiquer les changemens qu’ elles ont apportés à la marche ordinaire de la nature: je puis les nommer des miracles , et rechercher ensuite quelles idées je dois me faire des miracles .

Je sçais assés qu’ on a coutume de regarder un miracle comme l’ effet d’ un acte immédiat de la toute-puissance, opéré dans le tems , et rélativement à un certain but moral .

Je sçais encore, qu’ on recourt communément à cette intervention immédiate de la toute-puissance, parce qu’ on ne juge pas qu’ un miracle puisse être renfermé dans la sphère des loix de la nature .

Mais; s’ il est dans la nature de la sagesse , de ne point multiplier les actes sans nécessité ; si la volonté efficace a pu produire ou préordonner par un acteunique toutes ces modifications des loix de la nature, que je nomme des miracles ne sera-t-il pas au moins très probable qu’ elle l’ aura fait ? Si la sagesse éternelle qui n’ a aucune rélation au tems , a pu produire hors du tems l’ universalité des choses, est-il à présumer qu’ elle se soit reservé d’ agir dans le tems, et de mettre la main à la machine comme l’ ouvrier le plus borné ? Parce que je ne découvre point comment un miracle peut être renfermé dans la sphèredes loix de la nature, serois-je bien fondé à en conclure, qu’ il n’ y est point du tout renfermé ? Puis-je me persuader un instant que je connoisse à fond lesloix de la nature ? Ne vois-je pas évidemment, que je ne connois qu’ une très petite partie de ces loix , et que même cette partie si petite, je ne la connois qu’ imparfaitement ? Comment donc oserois-je prononcer sur ce que les loix de la nature ont pu ou n’ ont pas pu opérer dans la main du législateur ? Il me semble que je puis, sans témérité, aller un peu plus loin: quoique je sois un être extrêmement borné, je ne laisse pas d’ entrevoir ici la possibilité d’ unepréordination rélative à ce que je nomme des miracles .

Des méditations assés profondes sur les facultés de mon ame , m’ ont convaincu, que l’ éxercice de toutes ces facultés dépend plus ou moins de l’ état et du jeu des organes . Il est même peu de vérités qui soient plus généralement reconnues. J’ ai assés prouvé, que les perceptions , l’ attention , l’ imagination , lamémoire , etc. Tiennent essentiellement aux mouvemens des fibres sensibles , et aux déterminations particulières que l’ action des objets leur imprime, qu’ elles conservent pendant un tems plus ou moins long, et en vertu desquelles ces fibres peuvent retracer à l’ ame les idées ou les images des objets.

C’ est une loi fondamentale de l’ union de l’ ame et du corps, que lorsque certaines fibres sensibles sont ébranlées, l’ ame éprouve certaines sensations: rien au monde n’ est plus constant, plus invariable que cet effet. Il a toujours lieu, soit que l’ ébranlement des fibres provienne de l’ action même des objets, soit qu’ il provienne de quelque mouvement qui s’ opére dans la partie du cerveau qui est le siége de toutes les opérations de l’ ame.

Si une foule d’ expériences démontre que l’ imagination et la mémoire dépendent de l’ organisation du cerveau, il est par cela même démontré, que lareproduction ou le rappel de telle ou de telle idée, dépend de la reproduction des mouvemens dans les fibres sensibles appropriées à ces idées .

Nous représentons toutes nos idées par des signes d’ institution , qui affectent l’ oeil ou l’ oreille . Ces signes sont des caractères ou des mots . Ces mots sontlus ou prononcés : ils s’ impriment donc dans le cerveau par des fibres de la vuë ou par des fibres de l’ ouïe .

Ainsi, soit que le mouvement se reproduise dans des fibres de la vuë ou dans des fibres de l’ ouïe, les mots attachés au jeu de ces fibres seront également rappellés à l’ ame , et par ces mots, les idées qu’ ils sont destinés à représenter .

Je ne puis raisonnablement présupposer que tous mes lecteurs possédent, aussi bien que moi, mes principes psychologiques ; je suis donc obligé de renvoyer ceux qui ne les possédent pas assés, aux endroits de mes ouvrages que je citois il n’ y a qu’ un moment. Ils feront bien sur-tout de relire avec attention mon écrit sur le rappel des idées par les mots, et sur l’ association des idées en général , que j’ ai inséré dans ces opuscules .

Dès que je me suis une fois convaincu par l’ expérience et par le raisonnement, que la production et la reproduction de toutes mes idées tiennent au jeusecret de certaines fibres de mon cerveau; je conçois avec la plus grande facilité, que la sagesse suprême a pu préorganiser , au commencement des choses,certains cerveaux , de maniére qu’ il s’ y trouveroit des fibres dont des déterminations et les mouvemens particuliers, répondroient, dans un tems marqué, aux vuës de cette sagesse adorable.

Qui pourroit douter un instant, que si nous étions les maîtres d’ ébranler, à notre gré, certaines fibres du cerveau de nos semblables; par éxemple, les fibresappropriées aux mots , nous ne rappellassions, à volonté, dans leur ame, telle ou telle suite de mots, et par cette suite une suite correspondante d’ idées ? Répéterai-je encore que la mémoire des mots tient au cerveau, et que mille accidens, qui ne peuvent affecter que le cerveau, affoiblissent et détruisent même en entier la mémoire des mots ? Rappellerai-je ce vieillard vénérable, dont j’ ai parlé dans mon essai analytique , qui avoit, en pleine veille, des suitesnombreuses et variées de visions , absolument indépendantes de sa volonté , et qui ne troubloient jamais sa raison ? Répéterai-je, que le cerveau de ce vieillard étoit une sorte de machine d’ optique , qui éxécutoit d’ elle-même sous les yeux de l’ ame, toutes sortes de décorations et de perspectives ? On ne s’ avisera pas non plus de douter, que Dieu ne puisse ébranler au gré de sa volonté, les fibres de tel ou de tel cerveau, de maniére qu’ elles traceront, à point nommé, à l’ ame une suite déterminée d’ idées ou de mots , et une telle combinaison des unes et des autres, que cette combinaison représentera plus ou moins figurément une suite d’ événemens cachés encore dans l’ abime de l’ avenir ? Ce que l’ on conçoit si clairement que Dieu pourroit éxécuter par son action immédiate sur un cerveau particulier, n’ auroit-il pu le prédéterminer dès le commencement ? Ne conçoit-on pas à peu près aussi clairement, que Dieu a pu préordonner dans tel ou tel cerveau, et hors de ce cerveau, des causes purement physiques , qui déployant leur action dans un tems marqué par la sagesse, produiront précisément les mêmes effets, que produiroit l’ action immédiate du premier moteur ? C’ étoit ce que j’ avois voulu donner à entendre en terminant ce paragraphe 676 de mon essai analytique , auquel je viens de renvoyer: mais, je doute qu’ on ait fait attention à cet endroit de l’ ouvrage. ” si les visions prophêtiques , disois-je dans cet endroit, ont une cause matérielle , l’ on en trouveroit ici une explication bien simple, et qui ne supposeroit aucun miracle: l’ on conçoit assés, que Dieu a pu préparer de loin dans le cerveau des prophêtes des causes physiques propres à en ébranler, dans un tems déterminé, les fibres sensibles suivant un ordre rélatif aux événemens futurs qu’ il s’ agissoit de représenter à leur esprit. ” l’ auteur de l’ essai de psychologie, qui n’ a pas été mieux lu ni mieux entendu que moi, par la plupart des lecteurs, et qui a tâché de renfermer dans un assés petit volume tant de principes et de grands principes; a eu la même idée que j’ expose ici. Dans le chapitre xxi de la partie vii de ses principes philosophiques , il s’ exprime ainsi.

” soit que Dieu agisse immédiatement sur les fibres représentatrices des objets,… etc. ” les signes d’ institution par lesquels nous représentons nos idées de tout genre, sont des objets qui tombent sous les sens , et qui, comme je le disois, frappent l’ oeil ou l’ oreille , et par eux, le cerveau .

La mémoire se charge du dépot des mots , et la réfléxion les combine. On est étonné, quand on songe au nombre considérable de langues mortes et de langues vivantes qu’ un même homme peut apprendre et parler. Il est pourtant une mémoire purement organique où les mots de toutes ces langues vont s’ imprimer, et qui les présente à l’ ame au besoin, avec autant de célérité, que de précision et d’ abondance. On n’ est pas moins étonné, quand on pense à d’ autres prodiges que nous offre la mémoire et l’ imagination . Scaliger apprit par coeur tout Homére en vingt-un jours, et dans quatre mois tous les poëtes grecs. Wallis extraisoit de tête la racine quarrée d’ un nombre de cinquante-trois figures. Combien d’ autres faits de même genre, ne pourrois-je pas indiquer ! Qu’ on prenne la peine de réfléchir sur les grandes idées que ces phénomènes merveilleux de la mémoire , nous donnent de l’ organisation de cette partie du cerveau qui est le siége de l’ ame et l’ instrument immédiat de toutes ces opérations; et l’ on conviendra, je m’ assure, que cet instrument , le chef-d’ oeuvre de la création terrestre, est d’ une structure fort supérieure à tout ce qu’ il nous est permis d’ imaginer ou de concevoir.

Ce qu’ un sçavant éxécute sur son cerveau par un travail plus ou moins long, et par une méthode appropriée, Dieu pourroit, sans doute, l’ éxécuter par un acteimmédiat de sa puissance. Mais; il pourroit aussi avoir établi, dès le commencement, dans un certain cerveau , une telle préorganisation que ce cerveau se trouveroit, dans un tems prédéterminé, monté à peu près comme celui du sçavant, et capable des mêmes opérations et d’ opérations plus étonnantes encore.

Supposons donc, que Dieu eût créé, au commencement, un certain nombre de germes humains , dont-il eut préorganisé les cerveaux de manière, qu’ à un certain jour marqué, ils devoient fournir à l’ ame l’ assortiment complet des mots d’ une multitude de langues diverses; les hommes auxquels de pareilscerveaux auront appartenus, se seront trouvés ainsi transformés, presque tout d’ un coup, en polyglottes vivantes.

Je prie ceux de mes lecteurs qui ne comprendront pas bien ceci, de relire attentivement les articles xiv, xv, xvi, xvii, xviii, de mon analyse abrégée , et les endroits rélatifs de l’ essai analytique . Les idées que je présente dans cette palingénésie , sont si éloignées de celles qu’ on s’ étoit faites jusqu’ ici sur les sujets qui m’ occupent, que je ne puis revenir trop souvent à prier mon lecteur de ne me juger qu’ après m’ avoir bien saisi et bien médité. Je n’ espére pas d’ obtenir la grace que je demande: je sçais que le nombre des bons lecteurs est fort petit, et que celui des vrais philosophes l’ est encore davantage. Mais; s’ il arrive qu’ on m’ entende mal, je n’ aurai au moins rien négligé pour prévenir les méprises de mes juges.

Au reste ; il n’ y a pas la moindre difficulté à concevoir, que ces germes préordonnés , qui devoient être un jour des polyglottes vivantes, avoient été placés dans l’ ordre des générations successives , suivant un rapport direct à ce tems précis marqué par la sagesse.

Il n’ y a pas plus de difficulté à concevoir dans certains cerveaux , la possibilité d’ une préorganisation telle, que les fibres appropriées aux mots de diverseslangues , ne devoient déployer leur action, que lorsqu’ une certaine circonstance concomitante surviendroit.

J’ entrevois donc par cet exemple si frappant, ce qu’ il seroit possible que fussent ces événemens extraordinaires, que je nomme des miracles . Je commence ainsi à comprendre, que la sphère des loix de la nature peut s’ étendre beaucoup plus loin qu’ on ne l’ imagine.

Je vois assés clairement, que ce qu’ on prend communément pour une suspension de ces loix , pourroit n’ être qu’ une dispensation ou une direction particuliére de ces mêmes loix .

Ceci est d’ une vraisemblance qui me frappe.

Je pense et je parle à l’ aide des mots dont je revêts mes idées . Ces mots sont des signes purement matériels . Ils sont attachés au jeu de certaines fibres de mon cerveau . Ces fibres ne peuvent être ébranlées que mon ame n’ aît aussi-tôt les perceptions de ces mots , et par eux les idées qu’ ils représentent .

Voilà les loix de la nature rélatives à mon être particulier . Il me seroit impossible de former aucune notion générale sans le secours de quelques signes d’ institution : il n’ y a que ceux qui n’ ont jamais médité sur l’ oeconomie de l’ homme , qui puissent douter de cette vérité psychologique .

Je découvre donc que les loix de la nature rélatives à la formation des idées dans l’ homme , à la représentation , au rappel et à la combinaison de ces idées par des signes arbitraires ; ont pu être modifiées d’ une infinité de maniéres particuliéres , et produire ainsi, dans un certain tems , des événemens siextraordinaires , qu’ on ne les juge point renfermés dans la sphère d’ activité de ces loix de la nature .

J’ apperçois ainsi, que le grand ouvrier pourroit avoir caché, dès le commencement, dans la machine de notre monde, certaines pièces et certains ressorts , qui ne devoient jouer qu’ au moment que certaines circonstances correspondantes l’ éxigeroient. Je reconnois donc, qu’ il seroit possible , que ceux qui excluent les miracles de la sphère des loix de la nature , fussent dans le cas d’ un ignorant en méchanique , qui ne pouvant deviner la raison de certains jeux d’ une belle machine recourroit pour les expliquer, à une sorte de magie , ou à des moyens surnaturels .

Un autre exemple très frappant m’ affermit dans ma pensée: j’ ai vu assés distinctement, qu’ il seroit possible que cet état futur de l’ homme que ma raison me rend si probable, fût la suite naturelle d’ une préordination physique aussi ancienne que l’ homme. J’ ai même entrevu qu’ il seroit possible encore, qu’ unepréordination analogue s’ étendit à tous les êtres sentans de notre globe.

Je suis ainsi conduit par une marche qui me paroît très philosophique, à admettre qu’ il est deux systêmes des loix de la nature , que je puis distinguer éxactement.

Le premier de ces systêmes est celui qui détermine ce que je nomme le cours ordinaire de la nature.

Le second systême est celui qui donne naissance à ces événemens extraordinaires que je nomme des miracles .

Mais; parce que les loix de la nature ont toujours pour premier fondement les propriétés essentielles des corps , et que si l’ essence des choses changeoit , les choses seroient détruites ; je suis obligé de supposer comme certain , qu’ il n’ y a rien dans le second systême qui choque les propriétés essentielles descorps . Et ce que je dis ici des corps doit s’ entendre encore des ames qui leur sont unies . J’ ai appris d’ une philosophie sublime, que les essences des choses sont immuables et indépendantes de la volonté créatrice.

Ce ne sont donc que les modes ou les qualités variables des corps et des ames qui ont pu entrer dans la composition du systême dont je parle, et produire cette combinaison particulière de choses, d’ où peuvent naître les événemens miraculeux .

Par éxemple ; je conçois facilement, qu’ en vertu d’ une certaine prédétermination physique , la densité de tel ou de tel corps a pu augmenter ou diminuerprodigieusement dans un tems marqué; la pesanteur n’ agir plus sur un autre corps; la matière électrique s’ accumuler extraordinairement autour d’ une certaine personne et la transfigurer ; les mouvemens vitaux renaître dans un corps où ils étoient éteints et le rappeller à la vie; des obstructions particuliéresde l’ organe de la vuë se dissiper et laisser un libre passage à la lumière, etc. Etc.

Et si parmi les événemens miraculeux qui s’ offriroient à ma méditation, il en étoit, où je n’ entrevisse aucune cause physique capable de les produire; je me garderois bien de prononcer sur l’ impossibilité absolue d’ une prédétermination correspondante à ces événemens . Je n’ oublierois point que je suis un être dont toutes les facultés sont extrêmement bornées, et que la nature ne m’ est tant soit peu connuë que par quelques effets . Je songerois en même temps, à d’ autres événemens de même genre où j’ entrevois des causes physiques préordonnées capables de les opérer.

Quand je cherche à me faire les plus hautes idées du grand auteur de l’ univers , je ne conçois rien de plus sublime et de plus digne de cet être adorable, que de penser qu’ il a tout préordonné par un acte unique de sa volonté, et qu’ il n’ est proprement qu’ un seul miracle , qui a enveloppé la suite immense des choses ordinaires : et la suite beaucoup moins nombreuse des choses extraordinaires : ce grand miracle , ce miracle incompréhensible peut-être pour toutes les intelligences finies, est celui de la création . Dieu a voulu , et l’ universalité des choses a reçu l’ être. Les choses successives soit ordinaires , soitextraordinaires prééxistoient donc dès le commencement à leur apparition , et toutes celles qui apparoîtront dans toute la durée des siécles et dans l’ éternité même, éxistent déjà dans cette prédétermination universelle qui embrasse le tems et l’ éternité .

Mais; ce seroit en vain que la souveraine sagesse auroit prédéterminé physiquement des événemens extraordinaires destinés à donner à l’ homme de plus fortes preuves de cet état futur , le plus cher objet de ses désirs; si cette sagesse n’ avoit, en même tems, prédéterminé la venuë d’ un personnage extraordinaire, instruit par elle-même du secret de ses vuës, et dont les actions et les discours correspondissent éxactement à la prédétermination dont les miracles devoient sortir.

Il ne faut que du bon-sens pour appercevoir qu’ un miracle , qui seroit absolument isolé , ou qui ne seroit accompagné d’ aucune circonstance rélative propre à en déterminer le but , ne pourroit être pour l’ homme raisonnable une preuve de sa destination future .

Mais; le but du miracle sera exactement déterminé , si immédiatement avant qu’ il s’ opère, le personnage respectable que je suppose, s’ écrie en s’ adressant au maître de la nature; je te rends graces de ce que tu m’ as éxaucé: je sçavois bien que tu m’ éxauces toujours; mais, je dis ceci pour ce peuple qui est autour de moi, afin qu’ il croye que c’ est toi qui m’ as envoyé .

Le miracle deviendra donc ainsi la lettre de créance de l’ envoyé, et le but de la mission de cet envoyé sera de mettre en évidence la vie et l’ immortalité .

Si, comme je le disois, les loix de la nature sont le langage du suprême législateur, l’ envoyé dont je parle, sera auprès du genre-humain l’ interprête de ce langage. Il aura été chargé par le législateur d’ interprêter au genre-humain les signes de ce langage divin, qui renfermoient les assurances d’ une heureuseimmortalité .

Il étoit absolument indifférent à la mission de cet envoyé, qu’ il opérât lui-même les miracles ou qu’ il ne fit que s’ accommoder à leur but en le déterminantprécisément par ses discours et par ses actions .

L’ obéissance parfaite et constante de la nature à la voix de l’ envoyé, n’ en devenoit pas moins propre à authoriser et à caractériser sa mission .

La naissance extraordinaire de l’ envoyé pouvoit encore relever sa mission auprès des hommes, et il étoit possible que cette naissance fût enveloppée comme tous les autres événemens miraculeux dans cette dispensation particulière des loix de la nature , qui devoit les produire. Combien de moyens physiques préordonnés , très différens du moyen ordinaire , pouvoient faire développer un germe humain dans le sein d’ une vierge ! Si cette oeconomie particulière des loix de la nature étoit destinée par la sagesse à fournir à l’ homme raisonnable une preuve de fait de la certitude de son état futur , cette preuve a dû être revêtue de caractères qui ne permissent pas à la raison d’ en méconnoître la nature et la fin .

J’ observe d’ abord, que les faits renfermés dans cette oeconomie, comme dans leur principe physique préordonné , ont dû être tels, qu’ il parût manifestementqu’ ils ne ressortoient pas de l’ oeconomie ordinaire des loix de la nature: s’ il y avoit eu sur ce point quelqu’ équivoque , comment auroit-il été manifeste que le législateur parloit .

Il n’ y aura point eu d’ équivoque s’ il a été manifeste , qu’ il n’ y avoit point de proportion ou d’ analogie entre les faits dont il s’ agit et les causes apparentesde ces faits.

Le sens-commun apprend assés qu’ un aveugle-né ne recouvre point la vuë, par un attouchement extérieur et momentané ; qu’ un mort ne ressuscite point à la seule parole d’ un homme; etc. De pareils faits sont aisés à distinguer de ces prodiges de la physique, qui supposent toujours des préparations ou desinstrumens . Dans ces sortes de prodiges , l’ esprit peut toujours découvrir une certaine proportion , une certaine analogie entre l’ effet et la cause ; et lors-même qu’ il ne la découvre pas intuitivement , il peut au moins la concevoir . Or, le moyen de concevoir quelqu’ analogie entre la prononciation de certains mots et la résurrection d’ un mort ? La prononciation de ces mots ne sera donc ici qu’ une circonstance concomitante , absolument étrangère à la cause secretedu fait; mais propre à rendre les spectateurs plus attentifs, l’ obéïssance de la nature plus frappante, et la mission de l’ envoyé plus authentique. Lazare sors dehors ! Et il sortit. au reste; je ne ferois pas entrer dans l’ essence du miracle son opération instantanée .

Si un certain miracle offroit des gradations sensibles, il ne m’ en paroîtroit pas moins un miracle , lorsque je découvrirois toujours une disproportion évidenteentre l’ effet et sa cause apparente ou symbolique . Ces gradations me sembleroient même propres à indiquer à des yeux philosophes, un agent physique , et très différent du symbolique . Les gradations décélent toujours un ordre physique , et elles sont susceptibles d’ une accélération à l’ indéfini.

Je remarque en second lieu, que ce langage de signes a dû être multiplié et varié , et former, pour ainsi dire, un discours suivi, dont toutes les parties fussentharmoniques entr’ elles, et s’ appuyassent les unes les autres: car plus le législateur aura développé ses vuës, multiplié et varié ses expressions, et plus il aura été certain qu’ il parloit .

Mais; s’ il a voulu parler à des hommes de tout ordre , aux ignorans comme aux sçavans, il aura parlé aux sens , et n’ aura employé que les signes les pluspalpables , et que le simple bon-sens pût facilement saisir.

Et comme le but de ce langage de signes étoit de confirmer à la raison la vérité de ces grands principes qu’ elle s’ étoit déjà formé sur les devoirs et sur ladestination future de l’ homme; l’ interprête de ce langage a dû annoncer au genre-humain une doctrine qui fût précisément conforme à ces principes les plus épurés et les plus nobles de la raison, et donner dans sa personne le modèle le plus accompli de la perfection humaine .

D’ un autre côté, si la mission de l’ envoyé avoit été bornée à annoncer au genre-humain cette doctrine sublime; si en même tems qu’ il l’ annonçoit, le maître de la nature n’ avoit point parlé aux sens ce langage nouveau si propre à les frapper; il est de la plus grande évidence, que la doctrine n’ auroit pu accroître assés par elle-même la probabilité de cet état futur qu’ il s’ agissoit de confirmer aux hommes. C’ est qu’ on ne sçauroit dire précisément ce que la raison humaine peut ou ne peut pas en matière de doctrine ; comme on peut dire ce que le cours ordinaire de la nature peut ou ne peut pas rélativement à certainsfaits palpables, nombreux, divers.

le 16 janvier 1769.

PARTIE 18

Suite des idées sur l’ état futur de l’ homme.

Suite de l’ esquisse des recherches philosophiques de l’ auteur sur la révélation.

Le témoignage.

Une grande question s’ offre ici à mon éxamen: comment puis-je m’ assurer raisonnablement que le législateur de la nature a parlé ? Je ne demanderai pas, pourquoi le législateur ne m’ a pas parlé à moi-même ? J’ apperçois trop clairement, que tous les individus de l’ humanité ayant un droit égal à cette faveur, il auroit fallu pour satisfaire aux désirs de tous, multiplier et varier les signes extraordinaires dans une proportion rélative à ces désirs. Mais; par cette multiplication excessive des signes extraordinaires , ils auroient perdu leur qualité de signes , et ce qui dans l’ ordre de la sagesse devoit demeurerextraordinaire seroit devenu ordinaire .

Je suis obligé de reconnoître encore, que je suis fait pour être conduit par les sens et par la réfléxion : une révélation intérieure qui me donneroit sans cesse la plus forte persuasion de la certitude d’ un état futur , ne seroit donc pas dans l’ analogie de mon être.

Je ne pouvois éxister à la fois dans tous les tems et dans tous les lieux . Je ne pouvois palper, voir, entendre, éxaminer tout par mes propres sens . Il est néanmoins une foule de choses dont je suis intéressé à connoître la certitude ou au moins la probabilité , et qui se sont passées longtems avant moi ou dans des lieux fort éloignés.

L’ intention de l’ auteur de mon être, est donc que je m’ en rapporte sur ces choses à la déposition de ceux qui en ont été les témoins , et qui m’ ont transmis leur témoignage de vive-voix ou par écrit .

Ma conduite à l’ égard de ces choses, repose sur une considération qui me semble très raisonnable: c’ est que je dois supposer dans mes semblables les mêmes facultés essentielles que je découvre chés moi. Cette supposition est, à la vérité, purement analogique ; mais, il m’ est facile de m’ assurer, que l’analogie a ici la même force que dans tous les cas qui sont du ressort de l’ expérience la plus commune et la plus constante. Est-il besoin que j’ examine à fond mes semblables pour être certain qu’ ils ont tous les mêmes sens et les mêmes facultés que je posséde ? Je tire donc de ceci une conséquence que je juge très légitime: c’ est que ces choses que j’ aurois vuës, ouïes, palpées, éxaminées si j’ avois été placé dans un certain tems et dans un certain lieu , ont pu l’ être par ceux qui éxistoient dans ce tems et dans ce lieu .

Il faut bien que j’ admette encore, qu’ elles l’ ont été en effet, si ces choses étoient de nature à intéresser beaucoup ceux qui en étoient les spectateurs : car je dois raisonnablement supposer, que des êtres, qui me sont semblables , se sont conduits dans certaines circonstances importantes, comme j’ aurois fait moi-même, si j’ avois été placé dans les mêmes circonstances, et qu’ ils se sont déterminés par les mêmes motifs , qui m’ auroient déterminé en cas pareil .

Je choquerois, ce me semble, les règles les plus sûres de l’ analogie si je jugeois autrement. Remarqués, que je ne parle ici que de choses qui n’ éxigent pour être bien connuës que des yeux, des oreilles et un jugement sain.

Parce que le témoignage est fondé sur l’ analogie , il ne peut me donner comme elle qu’ une certitude morale . Il ne peut y avoir d’ enchaînement nécessaireentre la manière dont j’ aurois été affecté ou dont j’ aurois agi en telles ou telles circonstances et celle dont des êtres que je crois m’ être semblables , ont été affectés ou ont agi dans les mêmes circonstances. Les circonstances elles-mêmes ne peuvent jamais être parfaitement semblables ; les sujets sont trop compliqués. Il y a plus; le jugement que je porte sur le rapport de similitude de ces êtres avec moi, n’ est encore qu’ analogique .

Mais; si je me résolvois à ne croire que les seules choses dont j’ aurois été le témoin , il faudroit en même tems me résoudre à mener la vie la plus triste et me condamner moi-même à l’ ignorance la plus profonde sur une infinité de choses qui intéressent mon bonheur .

D’ ailleurs, l’ expérience et la réfléxion me fournissant des règles pour juger sainement de la validité du témoignage, j’ apprends de l’ une et de l’ autre qu’ il est une foule de cas où je puis adhérer au témoignage sans courir le risque d’ être trompé .

Ainsi, les mêmes raisons qui me portent à admettre un certain ordre dans le monde physique , doivent me porter à admettre aussi un certain ordre dans le monde moral . Cet ordre moral résulte essentiellement de la nature des facultés humaines et des rapports qu’ elles soutiennent avec les choses qui endéterminent l’ éxercice.

Les jugemens que je fonde sur l’ ordre moral , ne sçauroient être d’ une parfaite certitude ; parce que dans chaque détermination particulière de la volonté le contraire est toujours possible ; puisque l’ activité de la volonté peut s’ étendre à un nombre indéfini de cas.

Mais; quand je suppose un homme de bon-sens , je suis obligé de supposer en même tems, qu’ il ne se conduira pas comme un fol dans tel ou tel casparticulier ; quoi qu’ il aît toujours le pouvoir de le faire. Il n’ est donc que probable qu’ il ne le fera pas; et je dois convenir que cette probabilité est assés grande pour fonder un jugement solide, et assorti aux besoins de ma condition présente .

Ces choses que je n’ ai pu palper, voir, entendre et éxaminer par moi-même , parce que l’ éloignement des tems ou des lieux m’ en séparoit, seront donc, pour moi, d’ autant plus probables , qu’ elles me seront attestées par un plus grand nombre de témoins et par des témoins plus dignes de foi , et que leursdépositions seront plus circonstanciées , plus harmoniques entr’ elles, sans être identiques .

Si j’ envisage la certitude comme un tout , et si je divise par la pensée ce tout en parties ou degrés , ces parties ou degrés seront des parties ou des degrés de la certitude .

Je nomme probabilités ces divisions idéales de la certitude. Je connoîtrai donc le degré de la certitude, quand je pourrai assigner le rapport de la partie autout .

Je ne dirai pas, que la probabilité d’ une chose croît précisément comme le nombre des témoins qui me l’ attestent: car si je suppose que le 1 er témoin me donne 9 sur 10 de la certitude, le 2 d témoin que je veux supposer égal en mérite au 1 er, me donneroit donc aussi 9 sur 10; ce qui produiroit 18 sur 10; c’ est-à-dire, huit dixiémes de plus que la certitude ; ce qui est impossible.

Je découvre donc, qu’ il y a ici une autre manière de calculer le témoignage , qui est la seule vraye, et que je tâche de saisir. Dans cette vuë, je me représente la certitude comme un espace à parcourir. Je suppose, que le 1 er témoin me fait parcourir 9 sur 10 de cet espace : le 2 d témoin , égal en mérite au 1 er, aura donc avec la dixiéme qui reste, la même proportion que le 1 er témoin soutient avec l’ espace entier . Le 2 d témoin me fera donc parcourir les 9 sur 10 de cette dixiéme: je parcourrai donc avec ces deux témoins les 99 sur 100 de l’ espace , etc.

Je jugerai du mérite des témoins par deux conditions générales et essentielles; par leur capacité , et par leur intégrité .

L’ état des facultés corporelles et des facultés intellectuelles déterminera la premiére de ces conditions : le degré de probité et de désintéressementdéterminera la seconde.

L’ expérience ou cette réitération d’ actes et de certains actes, par lesquels je parviens à connoître le caractère moral ; l’ expérience, dis-je, décidera en dernier ressort de tout cela.

J’ appliquerai les mêmes principes fondamentaux à la tradition orale et à la tradition écrite . Je verrai d’ abord, que celle-ci a beaucoup plus de force que celle-là. Je verrai encore, que cette force doit accroître par le concours de différentes copies de la même déposition . Je considérerai ces différentes copies comme autant de chaînons d’ une même chaîne. Et si j’ apprens, qu’ il éxiste plusieurs suites différentes de copies , je regarderai ces différentes suites comme autant de chaînes collatérales , qui accroîtront tellement la probabilité de cette tradition écrite qu’ elle approchera indéfiniment de la certitude , et surpassera celle que peut donner le témoignage de plusieurs témoins oculaires .

Dieu est l’ auteur de l’ ordre moral comme il est l’ auteur de l’ ordre physique .

J’ ai reconnu deux sortes de dispensations dans l’ ordre physique . La première est celle qui détermine ce que j’ ai nommé le cours ordinaire de la nature. La seconde est celle qui détermine ces événemens extraordinaires , que j’ ai nommés des miracles .

La premiére dispensation a pour fin le bonheur de tous les êtres sentans de notre globe.

La seconde a pour fin le bonheur de l’ homme seul; parce que l’ homme est le seul être sur la terre, qui puisse juger de cette dispensation , en reconnoître lafin , se l’ approprier, et diriger ses actions rélativement à cette fin.

Cette dispensation particulière a donc dû être calculée sur la nature des facultés de l’ homme, et sur les différentes manières dont il peut les éxercer ici-bas etjuger des choses.

C’ est à l’ homme que le maître du monde a voulu parler : il a donc approprié son langage à la nature de cet être que sa bonté vouloit instruire. Le plan de sa sagesse ne comportoit pas qu’ il changeât la nature de cet être, et qu’ il lui donnât sur la terre les facultés de l’ ange. Mais; la sagesse avoit préordonné desmoyens , qui sans faire de l’ homme un ange, devoient lui donner une certitude raisonnable de ce qu’ il lui importoit le plus de sçavoir.

L’ homme est enrichi de diverses facultés intellectuelles : l’ ensemble de ces facultés constitue ce qu’ on nomme la raison . Si Dieu ne vouloit pas forcer l’ homme à croire : s’ il ne vouloit que parler à sa raison ; il en aura usé à l’ égard de l’ homme, comme à l’ égard d’ un être intelligent . Il lui aura fait entendre un langage approprié à sa raison, et il aura voulu qu’ il appliquât sa raison à la recherche de ce langage, comme à la plus belle recherche dont il put jamais s’ occuper.

La nature de ce langage étant telle, qu’ il ne pouvoit s’ adresser directement à chaqu’ individu de l’ humanité, il falloit bien que le législateur l’ adaptât auxmoyens naturels par lesquels la raison humaine parvient à se convaincre de la certitude morale des événemens passés , et à s’ assurer de l’ ordre ou de l’espèce de ces événemens.

Ces moyens naturels sont ceux que renferme le témoignage : mais; le témoignage suppose toujours des faits : le langage du législateur a donc été un langage de faits et de certains faits. Mais; le témoignage est soumis à des régles que la raison établit, et sur lesquelles elle juge : le langage du législateur a donc été subordonné à ces régles .

Le fondement de la croyance de l’ homme sur sa destination future a donc été réduit ainsi par le sage auteur de l’ homme à des preuves de fait , à des preuves palpables et à la portée de l’ intelligence la plus bornée.

Parce-que le témoignage suppose des faits , il suppose des sens qui apperçoivent ces faits, et les transmettent à l’ ame sans altération .

Les sens supposent eux-mêmes un entendement qui juge des faits; car les sens purement matériels ne jugent point.

Je nomme faits palpables ceux dont le simple bon-sens peut juger ou à l’ égard desquels il peut s’ assurer facilement qu’ il n’ y a point de méprise .

Le bon-sens ou le sens-commun sera donc ce degré d’ intelligence qui suffit pour juger de semblables faits.

Mais; parce que les faits les plus palpables peuvent être altérés ou déguisés par l’ imposture ou par l’ intérêt , le témoignage suppose encore dans ceux quirapportent ces faits une probité et un désintéressement reconnus.

Et puisque la probabilité de quelque fait que ce soit, accroît par le nombre des déposans , le témoignage éxige encore un nombre de déposans tel, que la raison l’ estime suffisant .

Enfin; parce qu’ un fait n’ est jamais mieux connu , que lors qu’ il est plus circonstancié ; et qu’ un concert secret entre les déposans n’ est jamais moinsprésumable , que lorsque les dépositions embrassent les circonstances essentielles du fait sans se ressembler dans la manière ni dans les termes , le témoignage veut des dépositions circonstanciées, convergentes entr’ elles, et variées néanmoins dans la forme et dans les expressions .

S’ il se trouvoit encore, que certains faits qui me seroient attestés par divers témoins oculaires , choquassent leurs préjugés les plus anciens, les plus enracinés, les plus chéris; je serois d’ autant plus assuré de la fidélité de leurs dépositions , que je serois plus certain qu’ ils étoient fortement imbus de cespréjugés . C’ est qu’ il arrive facilement aux hommes de croire légérement ce qui favorise leurs préjugés , et qu’ ils ne croyent que difficilement ce qui détruit ces préjugés .

S’ il se rencontroit après cela, que ces mêmes témoins réünissent aux conditions les plus essentielles du témoignage , des qualités transcendantes , qu’ on ne trouve point dans les témoins ordinaires ; si à un sens droit et à des moeurs irréprochables, ils joignoient des vertus éminentes, une bienveuillance la plus universelle, la plus soutenue, la plus active; si leurs adversaires mêmes n’ avoient jamais contredit tout cela; si la nature obéïssoit à la voix de ces témoinscomme à celle de leur maître; si enfin, ils avoient persévéré avec une constance héroïque dans leur témoignage , et l’ avoient même scellé de leur sang; il me paroîtroit que ce témoignage auroit toute la force dont un témoignage humain peut être susceptible.

Si donc les témoins que l’ envoyé auroit choisi, réünissoient dans leur personne tant de conditions ordinaires et extraordinaires , il me sembleroit, que je ne pourrois rejetter leurs dépositions , sans choquer la raison .

Ici je me demande à moi-même, si un témoignage humain , quelque certain et quelque parfait que je veuille le supposer, suffit pour établir la certitude ou au moins la probabilité de faits qui choquent eux-mêmes les loix ordinaires de la nature ? J’ apperçois au premier coup d’ oeil, qu’ un fait , que je nommemiraculeux , n’ en est pas moins un fait sensible, palpable . Je reconnois même qu’ il étoit dans l’ ordre de la sagesse, qu’ il fût très sensible, très palpable . Un pareil fait étoit donc du ressort des sens : il pouvoit donc être l’ objet du témoignage .

Je vois évidemment, qu’ il ne faut que des sens pour s’ assurer si un certain homme est vivant ; s’ il est tombé malade ; si sa maladie augmente ; s’ il se meurt ; s’ il est mort ; s’ il rend une odeur cadavéreuse .

Je vois encore, qu’ il ne faut non plus que des sens , pour s’ assurer si cet homme, qui étoit mort , est ressuscité ; s’ il marche, parle, mange, boit , etc.

Tous ces faits si sensibles , si palpables , peuvent donc être aussi bien l’ objet du témoignage , que tout autre fait de physique ou d’ histoire .

Si donc les témoins dont je parle, se bornent à m’ attester ces faits , je ne pourrai rejetter leurs dépositions , sans choquer les règles du témoignage, que j’ ai moi-même posées, et que la plus saine logique prescrit.

Mais; si ces témoins ne se bornoient point à m’ attester simplement ces faits ; s’ ils prétendoient m’ attester encore la manière secrete dont le miracle a étéopéré ; s’ ils m’ assuroient qu’ il a dépendu d’ une prédétermination physique ; leur témoignage sur ce point de cosmologie me paroîtroit perdre beaucoup de sa force.

Pourquoi cela ? C’ est que cette prédétermination que ces témoins m’ attesteroient, n’ étant pas du ressort des sens , ne pourroit être l’ objet direct de leurtémoignage . Je crois l’ avoir prouvé dans la partie xvi de cet écrit.

Ces témoins pourroient, à la vérité, m’ attester qu’ elle leur a été révélée par le législateur lui-même: mais; afin que je pusse être moralement certain qu’ ils auroient eu une telle révélation , il me faudroit toujours des miracles ; c’ est-à-dire, des faits qui ne ressortiroient point du cours ordinaire de la nature et qui tomberoient sous les sens .

Je découvre donc, qu’ il y a dans un miracle deux choses essentiellement différentes , et que je dois soigneusement distinguer; le fait et la manière du fait.

La première de ces choses a un rapport direct aux facultés de l’ homme: la seconde n’ est en rapport direct qu’ avec les facultés de ces intelligences dont je parlois dans les parties xii et xiii de cet écrit, et qui connoissent le secret de l’ oeconomie de notre monde.

Si toutefois les témoins rapportoient à l’ action de Dieu, les faits extraordinaires qu’ ils m’ attesteroient ; ce jugement particulier des témoins, n’ infirmeroit point, à mes yeux, leur témoignage ; parce qu’ il seroit fort naturel qu’ ils rapportassent à l’ intervention immédiate de la toute puissance, des faits dont la cause prochaine et efficiente leur seroit voilée ou ne leur auroit pas été révélée.

Mais; la première condition du témoignage , est, sans doute, que les faits attestés ne soient pas physiquement impossibles ; je veux dire, qu’ ils ne soient pas contraires aux loix de la nature .

C’ est l’ expérience qui nous découvre ces loix , et le raisonnement en déduit des conséquences théorétiques et pratiques , dont la collection systêmatiqueconstitue la science humaine .

Or, l’ expérience la plus constante de tous les tems et de tous les lieux dépose contre la possibilité physique de la résurrection d’ un mort .

Cependant des témoins , que je suppose les plus dignes de foi, m’ attestent qu’ un mort est ressuscité ; ils sont unanimes dans leur déposition , et cette déposition est très claire et très circonstanciée .

Me voilà donc placé entre deux témoignages directement opposés , et si je les supposois d’ égale force, je demeurerois en équilibre, et je suspendrois mon jugement.

Je ne le suspendrois pas apparemment, si l’ athéïsme , étoit démontré vrai: la nature n’ auroit point alors de législateur: elle seroit à elle-même son proprelégislateur , et l’ expérience la plus constante de tous les tems et de tous les lieux, seroit son meilleur interprête .

Mais; s’ il est prouvé que la nature a un législateur, il est prouvé par cela même, que ce législateur peut en modifier les loix .

Si ces modifications sont des faits palpables , elles pourront être l’ objet direct du témoignage .

Si ce témoignage réünit au plus haut degré toutes les conditions que la raison éxige pour la validité de quelque témoignage que ce soit; si même il en réünit que la raison n’ éxige pas dans les témoignages ordinaires ; il sera, ce me semble, moralement certain que le législateur aura parlé .

Cette certitude morale me paroîtra accroître si je puis découvrir avec évidence le but que le législateur s’ est proposé en modifiant ainsi les loix de la nature .

Mon scepticisme ne doit pas en demeurer là: les faits que je nomme miraculeux sont une violation de l’ ordre physique : l’ imposture est une violation de l’ordre moral , quand elle a lieu dans des témoins qui paroissent réünir au plus haut point toutes les conditions essentielles au témoignage .

Seroit-il donc moins probable , que de pareils témoins attestassent des faits faux , qu’ il ne l’ est qu’ un mort soit ressuscité ? Je rappelle ici à mon esprit, ce que j’ ai exposé sur l’ ordre physique dans la partie précédente. Si j’ ai reconnu assés clairement, que les miracles ont pu ressortir d’ une prédétermination physique ; ils ne seront pas des violations de l’ ordre physique ; mais, ils seront des dispensations particulières de cet ordre , renfermées dans cette grandechaîne , qui lie le passé au présent; le présent, à l’ avenir; l’ avenir, à l’ éternité.

Il n’ en est donc pas de l’ ordre physique , précisément comme de l’ ordre moral . Le premier tient aux modifications possibles des corps : le second tient auxmodifications possibles de l’ ame .

L’ ensemble de certaines modifications de l’ ame , constituë ce que je nomme un caractère moral .

L’ espèce, la multiplicité et la variété des actes par lesquels un caractère moral se fait connoître à moi, fondent le jugement que je porte de ce caractère .

Mon jugement approchera donc d’ autant plus de la certitude , que je connoîtrai un plus grand nombre de ces actes et qu’ ils seront plus divers .

Si ces actes étoient marqués au coin de la plus solide vertu; s’ ils convergeoient vers un but commun; si ce but étoit le plus grand bonheur des hommes; cecaractère moral me paroîtroit éminemment vertueux .

Il me paroît donc, qu’ il est moins probable , qu’ un témoin éminemment vertueux atteste pour vrai un fait extraordinaire qu’ il sçauroit être faux , qu’ il ne l’ est qu’ un corps subisse une modification contraire au cours ordinaire de la nature.

C’ est que je découvre clairement une première cause et un but de cette modification : c’ est que je ne découvre aucune contradiction entre cette modification et ce que je nomme l’ essence du corps: c’ est que loin de découvrir aucune raison suffisante pourquoi un tel témoin me tromperoit , je découvre, au contraire, divers motifs très puissans qui pourroient l’ engager à taire le fait , si l’ amour de la vérité n’ étoit chés lui prédominant .

Et si plusieurs témoins de cet ordre , concourent à attester le même fait miraculeux; s’ ils persévèrent constamment dans leurs dépositions ; si en y persévérant, ils s’ exposent évidemment aux plus grandes calamités et à la mort même; je dirois, que l’ imposture de pareils témoins seroit une violation de l’ ordre moral , que je ne pourrois présumer sans choquer les notions du sens-commun .

Il me semble que je choquerois encore ces notions , si je présumois, que ces témoins se sont eux-mêmes trompés : car j’ ai supposé qu’ ils attestoient un faittrès-palpable , dont les sens pouvoient aussi bien juger que de tout autre fait; un fait enfin, dont les témoins étoient fortement intéressés à s’ assurer.

Une chose au moins que je ne puis contester, c’ est que ce fait m’ auroit paru indubitable, si j’ en avois été le témoin . Cependant il ne m’ en auroit pas paru moins opposé à l’ expérience ou au cours ordinaire de la nature. Or, ce que j’ aurois pu voir et palper si j’ avois été dans le tems et dans le lieu où le fait s’ est passé; nierai-je qu’ il aît pu être vu et palpé , par des hommes qui possédoient les mêmes facultés que moi ? Il me paroît donc, que je suisraisonnablement obligé de reconnoître, que la preuve que je tirois de l’ ordre physique , ne sçauroit être opposée à celle que me fournit l’ ordre moral : 1 parce que ces preuves sont d’ un genre très-différent , et que la certitude morale n’ est pas la certitude physique : 2 parce que je n’ ai pas même ici une certitude physique que je puisse légitimement opposer à la certitude morale ; puisque j’ ai admis que l’ ordre physique étoit soumis à une intelligence qui a pu le modifier dans un rapport direct à un certain but , et que j’ apperçois distinctément ce but .

Ainsi, je ne sçaurois tirer en bonne logique, une conclusion générale de l’ expérience ou de l’ ordre physique contre le témoignage : cette conclusion s’ étendroit au-delà des prémisses . Je puis bien tirer cette conclusion particulière; que suivant le cours ordinaire de la nature les morts ne ressuscitent point : mais; je ne sçaurois affirmer logiquement , qu’ il n’ y a aucune dispensation secrete de l’ ordre physique , dont la résurrection des morts puisse résulter .

Je choquerois bien plus encore la saine logique, si j’ affirmois en général , l’ impossibilité de la résurrection des morts.

Au reste; quand il seroit démontré , que les miracles ne peuvent ressortir que d’ une action immédiate de la toute puissance, ils n’ en seroient pas plus uneviolation de l’ ordre physique . C’ est que le législateur de la nature ne viole point ses loix lorsqu’ il les suspend ou les modifie . Il ne le fait pas même par une nouvelle volonté : son intelligence découvroit d’ un coup d’ oeil, toute la suite des choses, et les miracles entroient de toute éternité dans cette suite , comme condition du plus grand bien .

L’ auteur anonyme de l’ essai de psychologie a rendu ceci avec sa concision ordinaire, et l’ on auroit, sans doute, donné plus d’ attention à ses principes, s’ ils avoient été publiés par un écrivain plus connu et plus facile à entendre.

On n’ aime pas les livres qu’ il faut trop étudier.

” lors que le cours de la nature, dit-il, paroît tout à coup changé,… etc. ” j’ ai supposé, que les témoins dont il s’ agit, ne pouvoient ni tromper ni être trompés.

La première supposition m’ a paru fondée principalement sur leur intégrité ; la seconde, sur la palpabilité des faits.

La probabilité de la premiére supposition, me sembleroit accroître beaucoup, si les faits attestés étoient de nature à ne pouvoir être crus par des hommes de bon-sens, si ces faits n’ avoient été vrais .

Je conçois à merveille, qu’ une fausse doctrine peut facilement s’ accréditer. C’ est à l’ entendement à juger d’ une doctrine, et l’ entendement n’ est pas toujours pourvu des notions qui peuvent aider à discerner le faux en certains genres.

Mais; s’ il est question de choses qui tombent sous tous les sens, de choses de notoriété publique , de choses qui se passent dans un tems et dans un lieuféconds en contradicteurs; si enfin ces choses combattent des préjugés nationaux , des préjugés politiques et religieux ; comment des imposteurs qui n’ auront pas tout à fait perdu le sens, pourront-ils se flatter un instant d’ accréditer de pareilles choses ? Au moins ne s’ aviseront-ils pas de vouloir persuader à leurs compatriotes et à leurs contemporains, qu’ un homme, connu de tout le monde, et qui est mort en public , est ressuscité ; qu’ à la mort de cet homme, il y a eu, pendant plusieurs heures, des ténèbres sur tout le pays, que la terre a tremblé , etc.

Si ces imposteurs sont des gens sans lettres et du plus bas ordre, ils s’ aviseront bien moins encore de prétendre parler des langues étrangères , et n’ iront pas faire à une société entière et nombreuse le reproche absurde qu’ elle abuse de ce même don extraordinaire , qu’ elle n’ auroit pourtant point reçu.

Je ne sçais si je me trompe; mais, il me semble, que de pareils faits n’ auroient jamais pu être admis, s’ ils avoient été faux . Ceci me paroîtroit plusimprobable encore, si ceux qui faisoient profession publique de croire ces faits et qui les répandoient, s’ exposoient volontairement à tout ce que les hommes redoutent le plus, et si néanmoins je n’ appercevois dans leurs dépositions aucune trace de fanatisme .

Enfin; l’ improbabilité de la chose, me sembleroit augmenter bien davantage, si le témoignage public rendu à de pareils faits , avoit produit dans le monde, une révolution beaucoup plus étonnante que celles que les plus fameux conquérans y ont jamais produit.

Que les témoins dont je parle, n’ ayent pu être trompés ; c’ est ce qui m’ a paru se déduire légitimement de la palpabilité des faits. Comment pourrois-je mettre en doute, si les sens suffisent pour s’ assurer qu’ un paralytique marche , qu’ un aveugle voit , qu’ un mort ressuscite , etc. ? S’ il s’ agissoit, en particulier, de la résurrection d’ un homme avec lequel les témoins eussent vécu familiérement pendant plusieurs années: si cet homme avoit été condamné à mort par un jugement souverain: s’ il avoit expiré en public par un supplice très douloureux: si ce supplice avoit laissé sur son corps des cicatrices : si après sa résurrection cet homme s’ étoit montré plusieurs fois à ces mêmes témoins : s’ ils avoient conversé et mangé plus d’ une fois avec lui: s’ ils avoient reconnu ou visité ses cicatrices : si enfin ils avoient fortement douté de cette résurrection : s’ ils ne s’ étoient rendus qu’ aux témoignages réïtérés et réünis de leurs yeux , de leurs oreilles , de leur toucher : si, dis-je, tous ces faits étoient supposés vrais, je n’ imaginerois point comment les témoins auroient puêtre trompés .

Mais; si encore les miracles attestés formoient, comme je le disois, une chaîne continue, dont tous les anneaux fussent étroitement liés les uns aux autres; si ces miracles composoient, pour ainsi dire, un discours suivi, dont toutes les parties fussent dépendantes les unes des autres, et s’ étayassent les unes les autres; si le don de parler des langues étrangères supposoit nécessairement la résurrection d’ un certain homme et son ascension dans le ciel; si les miraclesque cet homme auroit prétendu faire avant sa mort, et qui me seroient attestés par les témoins oculaires tenoient indissolublement à ceux-là; si ces miracles étoient très nombreux et très diversifiés ; s’ ils avoient été opérés pendant plusieurs années ; si, dis-je, tout cela étoit vrai, comme je le suppose, il me seroit impossible de comprendre que les témoins dont il s’ agit, eussent pu être trompés sur tant de faits si palpables , si simples, si divers.

Il me semble au moins, que s’ il avoit été possible qu’ ils se fussent trompés sur quelques-uns de ces faits extraordinaires , il auroit été physiquementimpossible, qu’ ils se fussent trompés sur tous .

Comment concevrois-je sur-tout, que ces témoins pussent s’ être trompés sur les miracles ni moins nombreux ni moins divers, que je suppose qu’ ils croyoient opérer eux-mêmes ? Je ne me jetterai pas ici dans des discussions de la plus subtile métaphysique sur la réalité des objets de nos sensations, sur les illusionsdes sens, sur l’ éxistence des corps. Ces subtilités métaphysiques n’ entreroient pas essentiellement dans l’ examen de mon sujet.

Je n’ ai point refusé de les discuter dans plusieurs de mes écrits précédens, et j’ ai dit là-dessus tout ce que la meilleure philosophie m’ avoit enseigné.

Je sçais aussi bien que personne, que les objets de nos sensations ne sçauroient être en eux-mêmes ce qu’ ils nous paroîssent être.

Je vois des objets que je nomme matériels : je déduis des propriétés essentielles de ces objets, la notion générale de la matiére .

” je n’ affirmerai pas, disois-je dans la préface de mon essai analytique , que les attributs, par lesquels la matière m’ est connuë, soient en effet ce qu’ ils me paroissent être. C’ est mon ame qui les apperçoit: ils ont donc du rapport avec la manière dont mon ame apperçoit : ils peuvent donc n’ être pas précisément ce qu’ ils me paroissent être. Mais; assurément, ce qu’ ils me paroissent être, résulte nécessairement de ce qu’ ils sont en eux-mêmes, et de ce que je suis par rapport à eux. Comme donc je puis affirmer du cercle l’ égalité de ses rayons, je puis affirmer de la matière qu’ elle est étendue et solide ; ou pour parler plus éxactement, qu’ il est hors de moi quelque chose qui me donne l’ idée de l’ étenduë solide. Les attributs à moi connus de la matière sont donc des effets; j’ observe ces effets, et j’ en ignore les causes. Il peut y avoir bien d’ autres effets dont je ne soupçonne pas le moins du monde l’ éxistence; un aveugle soupçonne-t-il l’ usage d’ un prisme ? Mais, je suis au moins très assuré que ces effets qui me sont inconnus, ne sont point opposés à ceux que je connois. ” j’ ai assés fait entrevoir dans la partie xiii de cette palingénésie , que les objets matériels ne sont aux yeux d’ une philosophie transcendante , que de pursphénomènes , de simples apparences , fondées, en partie, sur notre manière de voir et de concevoir : mais; ces phénomènes n’ en sont pas moins réels , moins permanens , moins invariables . Ils n’ en résultent pas moins des loix immuables de notre être.

Ils n’ en fournissent donc pas un fondement moins solide à nos raisonnemens.

Ainsi, parce que les objets de nos sensations ne sont point en eux-mêmes ce qu’ ils nous paroissent être, il ne s’ ensuit point du tout, que nous ne puissions pas raisonner sur ces objets comme s’ ils étoient réellement ce qu’ ils nous semblent être. Il doit nous suffire que les apparences ne changent jamais.

Je pourrois dire beaucoup plus: quand le pur idéalisme seroit rigoureusement démontré; rien ne changeroit encore dans l’ ordre de nos idées sensibles et dans les jugemens que nous portons sur ces idées. L’ univers , devenu purement idéal , n’ en éxisteroit pas moins pour chaqu’ ame individuelle : il n’ offriroit pas moins à chaqu’ ame, les mêmes choses, les mêmes combinaisons et les mêmes successions de choses, que nous contemplons à présent. On n’ ignore pas, que le pieux et sçavant prélat, qui s’ étoit déclaré si ouvertement et si vivement le défenseur de ce systême singulier, soutenoit, qu’ il étoit de tous les systêmes le plus favorable à cette religion, à laquelle il avoit consacré ses travaux et ses biens.

Si donc je prétendois, que notre ignorance sur la nature particulière des objets de nos sensations, pût infirmer le témoignage rendu aux faits miraculeux ; il faudroit nécessairement me résoudre à douter de tous les faits de la physique , de l’ histoire naturelle , et en général, de tous les faits historiques . Unpirrhonisme si universel seroit-il bien conforme à la raison ? Je devrois dire seulement, au sens commun .

Je ne dirai rien des illusions des sens ; parce que j’ ai supposé, que les faits miraculeux étoient palpables , nombreux, divers ; tels, en un mot, que leurcertitude ne pouvoit être douteuse. Il seroit d’ ailleurs fort peu raisonnable, que j’ argumentasse des illusions des sens , lors qu’ il s’ agit de faits , qui ont pu être éxaminés par plusieurs sens, et que je suppose l’ avoir été en effet.

Mais; n’ ai-je point trop donné au témoignage ? Ne s’ est-il point glissé d’ erreur dans mes raisonnemens ? Ai-je assés douté ? Je ne suis assuré de la véracitédes hommes, que par la connoissance que j’ ai des hommes: cette connoissance repose elle-même sur l’ expérience , et c’ est l’ expérience elle-même qui dépose contre la possibilité physique des miracles .

Voilà donc l’ expérience en conflict avec l’ expérience: comment décider entre deux expériences si opposées ? J’ apperçois ici des distinctions qui naissent du fond du sujet, et que je veux essayer de me développer un peu à moi-même.

Précisément parce que je ne pouvois coéxister à tous les tems et à tous les lieux, mon expérience personnelle est nécessairement très resserrée, et il en est de même de celle de mes semblables .

Toute expérience que je n’ ai pu faire moi-même, ne sçauroit donc m’ être connue que par le témoignage .

Quand je dis, que l’ expérience de tous les tems et de tous les lieux dépose, que les morts ne ressuscitent point; je ne dis autre chose sinon, que letémoignage de tous les tems et de tous les lieux atteste, que les morts ne ressuscitent point .

Si donc il se trouve des témoignages , que je suppose très valides , qui attestent, que des morts sont ressuscités, il y aura conflict entre les témoignages .

Je dis, que ces témoignages ne seront point proprement contradictoires : c’ est que les témoignages qui attestent que les morts ne ressuscitent point ; n’ attestent pas, qu’ il est impossible que les morts ressuscitent .

Les témoignages qui paroissent ici en opposition, sont donc simplement différens .

Or, si les témoins qui attestent, que des morts sont ressuscités , ont toutes les qualités requises pour mériter mon assentiment , je ne pourrai raisonnablement le leur refuser: 1 parce que les témoignages différens ne peuvent prouver l’ impossibilité de cette résurrection : 2 parce que je n’ ai aucune preuve que l’ ordre physique ne renferme point des dispensations secretes , dont cette résurrection ait pu résulter : 3 parce qu’ en même tems que les témoins m’ attestent cetterésurrection , je découvre évidemment le but moral du miracle .

Ainsi, il n’ y a point proprement de contradiction entre les expériences ; mais, il y a diversité entre les témoignages .

C’ est bien l’ expérience qui me fait connoître l’ ordre physique : c’ est bien encore l’ expérience , qui me fait connoître l’ ordre moral : mais ces deuxexpériences ne sont pas précisément du même genre , et ne sçauroient être balancées l’ une par l’ autre.

Je puis déduire légitimement de l’ expérience du premier genre , que suivant le cours ordinaire de la nature, les morts ne ressuscitent point : mais; je ne puis en déduire légitimement, qu’ il est physiquement impossible que les morts ressuscitent .

Je puis déduire légitimement de l’ expérience du second genre , que des hommes, qui possédent les mêmes facultés que moi, ont pu voir et palper des choses, que j’ aurois vues et palpées moi-même, si j’ avois été placé dans le même tems et dans le même lieu .

Je puis déduire encore de cette sorte d’ expérience , que ces hommes ont vu et palpé ces choses si j’ ai des preuves morales suffisantes de la validité de leurtémoignage .

L’ indien qui décide qu’ il est physiquement impossible que l’ eau devienne un corps dur , n’ est pas logicien : sa conclusion va plus loin que ses prémisses . Il devroit se borner à dire, qu’ il n’ a jamais vu, et qu’ on n’ a jamais vu l’ eau devenir dans son pays un corps dur . Et parce que cet indien n’ auroit jamais vu cela, et qu’ il seroit très sûr que ses compatriotes ne l’ auroient jamais vu; il seroit très juste, qu’ il se rendit fort difficile sur les témoignages qui lui seroient rendus de ce fait .

Si je ne devois partir en physique que des seuls faits connus , il auroit fallu que j’ eusse rejetté, sans éxamen, les merveilles de l’ électricité , les prodiges des polypes , et une multitude d’ autres faits de même genre: car quelle analogie pouvois-je découvrir entre ces prodiges et ce qui m’ étoit connu .

Je les ai cru néanmoins, ces prodiges : 1 parce que les témoignages m’ ont paru suffisans : 2 parce qu’ en bonne logique , mon ignorance des secrets de la nature ne pouvoit être un titre suffisant à opposer à des témoignages valides .

Mais; comme il faut un plus grand nombre de preuves morales pour rendre probable un fait miraculeux , que pour rendre probable un prodige de physique ; je crois découvrir aussi dans les témoignages qui déposent en faveur des faits miraculeux , des caractères proportionnés à la nature de ces faits .

J’ ai indiqué dans la partie xvii, ce qui m’ a paru différencier le miracle du prodige . Je n’ ai pas nommé les miracles des faits surnaturels ; j’ avois assés entrevu qu’ ils pouvoient ressortir d’ un arrangement préétabli : je les ai donc nommés simplement des faits extraordinaires , par opposition aux faitsrenfermés dans le cours ordinaire de la nature.

Afin donc qu’ il y eût ici une contradiction réelle entre les témoignages , il faudroit que ces témoins qui m’ attestent la résurrection d’ un mort, m’ attestassent, en même tems, qu’ elle s’ est opérée suivant le cours ordinaire de la nature. Or, je sçais très bien, que loin d’ attester cela, ils ont toujours rapporté le miracleà l’ intervention de la toute puissance.

Ainsi, je ne puis argumenter logiquement de l’ uniformité du cours de la nature, contre le témoignage qui atteste que cette uniformité n’ est pas constante . Car, encore une fois, l’ expérience qui atteste l’ uniformité du cours de la nature, ne prouve point du tout que ce cours ne puisse être changé ou modifié .

Je reconnois donc de plus en plus, que je ne dois pas confondre la certitude morale avec la certitude physique . Celle-ci peut être ramenée à un calcul éxact, lors que tous les cas possibles sont connus , comme dans les jeux de hazard , etc. Ou à des approximations , lorsque tous les cas possibles ne sont pasconnus ou que les expériences n’ ont pas été assés multipliées , comme dans les choses qui concernent la durée et les accidens de la vie humaine , etc.

Mais; les choses qu’ on nomme morales ne sçauroient être ramenées au calcul . Ici le nombre des inconnues est trop grand proportionnellement au nombre des connues . Le moral est fondu avec le physique dans la composition de l’ homme : de là naît une beaucoup plus grande complication. L’ homme est de tous les êtres terrestres le plus compliqué.

Comment donc donner l’ expression algébrique d’ un caractère moral ! Connoit-on assés l’ ame ? Connoit-on assés le corps ? Connoit-on le mystère de leurunion ? Peut-on évaluer avec quelque précision les effets divers de tant de circonstances qui agissent sans cesse sur cet être si composé ? Peut-on…

mais, il vaut mieux que je prie mon lecteur de relire ce que j’ ai dit de l’ imperfection de notre morale , dans la partie xiii de cette palingénésie .

Conclurai-je néanmoins de tout cela, qu’ il n’ y a point de certitude morale ? Parce que j’ ignore le secret de la composition de l’ homme, en déduirai-je, que je ne connois rien du tout de l’ homme ? Parce que je ne sçais point comment l’ ébranlement de quelques fibres du cerveau est accompagné de certaines idées , nierai-je l’ éxistence de ces idées ? Ce seroit nier l’ éxistence de mes propres idées: parce que je ne vois point ces fibres infiniment déliées, dont les jeux divers influent sur l’ éxercice de l’ entendement et de la volonté, mettrai-je en doute, s’ il est un entendement et une volonté ? Ce seroit douter si j’ ai unentendement et une volonté , etc. Etc.

Je connois très bien certains résultats généraux de la constitution de l’ homme, et je vois clairement que c’ est sur ces résultats que la certitude morale est fondée. Je sçais assés ce que les sens peuvent ou ne peuvent pas en matière de faits , pour être très sûr que certains faits ont pu être vus et palpés .

Je connois assés les facultés et les affections de l’ homme, pour être moralement certain que dans telles ou telles circonstances données, des témoins auront attesté la vérité .

Je suis même forcé d’ avouer, que si je refusois d’ adhérer à ces principes, je renoncerois aux maximes les plus communes de la raison, et je m’ éléverois contre l’ ordre civil de tous les siécles et de toutes les nations.

Si donc je cherche la vérité de bonne foi, je ne subtiliserai point une question assés simple et de la plus haute importance: je tâcherai de la ramener à ses véritables termes: je conviendrai que le témoignage peut prouver les miracles ; mais, j’ éxaminerai, avec soin, si ce témoignage réünit des conditions telles qu’ elles suffisent pour établir de pareils faits ou du moins pour les rendre très probables.

J’ ai fait entrer dans les caractéristiques des miracles une condition qui m’ a paru essentielle ; c’ est qu’ ils soient toujours accompagnés de circonstancespropres par elles-mêmes à en déterminer évidemment le but .

Ces circonstances peuvent être fort étrangères à la cause secrete et efficiente du miracle.

Quelques mots qu’ un homme profère à haute voix, ne sont pas la cause efficiente de la résurrection d’ un mort: mais; si la nature obéït à l’ instant à cette voix, il sera vrai que le maître de la nature aura parlé .

Il suit donc des principes que j’ ai cherché à me faire sur les miracles , qu’ ils se seroient opérés, lors-même qu’ il n’ y auroit eu ni envoyé ni témoins qui parussent commander à la nature . Les miracles tenoient, dans mes principes, à cet enchaînement universel , qui prédétermine le tems et la manière de l’ apparition des choses.

Je conçois qu’ il peut en être ici des miracles , comme de l’ harmonie préétablie . Le corps , séparé de l’ ame , éxécuteroit les mêmes mouvemens, et la même suite de mouvemens, que nous lui voyons éxécuter dans le systême de l’ union .

Mais; s’ il n’ y avoit eu ni envoyé ni témoins qui interprêtassent aux hommes cette dispensation extraordinaire et en développassent le but , elle seroit demeurée stérile et n’ auroit été qu’ un objet de pure curiosité et de vaines spéculations.

Les miracles auroient pu paroître alors rentrer dans le cours ordinaire de la nature ou dépendre de quelques circonstances très rares etc.

Ils n’ auroient plus été que de simples prodiges , sur lesquels les sçavans auroient enfanté bien des systêmes, et que les ignorans auroient attribués à quelque puissance invisible, etc.

Plusieurs de ces miracles n’ auroient pu même s’ opérer, parce que leur éxécution tenoit à des circonstances extérieures qui devoient être préparées par l’ envoyé ou par ses ministres.

Mais; dans le plan de la sagesse tout étoit enchaîné et harmonique . Les miracles étoient en rapport avec un certain point de la durée et de l’ espace: leur apparition étoit liée à celle de ces personnages, qui devoient signifier à la nature les ordres du législateur, et aux hommes les desseins de sa bonté.

Ce seroit donc principalement ici, que je chercherois ce parallélisme de la nature et de la grace , si propre à annoncer aux êtres pensans cette suprême intelligence qui a tout préordonné par un seul acte.

Si l’ envoyé et ses ministres ont prié pour obtenir des guérisons extraordinaires ou d’ autres événemens miraculeux , leurs priéres entroient, comme tout le reste, dans la grande chaîne : elles avoient été prévues de toute éternité par celui qui tient la chaîne dans sa main, et il avoit coordonné les causes de tel ou tel miracles à telles ou telles priéres .

Il me reste un doute sur le témoignage , qui mérite de m’ occuper quelques momens.

J’ ai admis, au moins comme très probable, que ces témoins qui m’ attestent des faits miraculeux , n’ avoient été ni trompeurs ni trompés : mais; seroit-ilmoralement impossible qu’ ils eussent été des imposteurs d’ une espèce très nouvelle et d’ un ordre fort relevé ? Je m’ explique.

Je suppose des hommes pleins de l’ amour le plus ardent pour le genre-humain, et qui connoissant la beauté et l’ utilité d’ une doctrine, qu’ ils auroient désiré passionnément d’ accréditer, auroient très bien compris que des miracles étoient absolument nécessaires à leur but. Je suppose, que ces hommes auroient, en conséquence, feint des miracles et se seroient produits ainsi comme des envoyés du très-haut. Je suppose enfin, qu’ inspirés et soutenus par un genre d’héroïsme si nouveau, ils se seroient dévoués volontairement aux souffrances et à la mort pour soutenir une imposture , qu’ ils auroient jugée si utile aubonheur du genre-humain.

Voilà déjà un grand entassement de suppositions , toutes très singulières. Là-dessus, je me demande d’ abord à moi-même; si un pareil héroïsme est bien dans l’ analogie de l’ ordre moral ? Je dois éviter sur-tout de choquer le sens-commun .

Des hommes simples et illettrés, inventeront-ils une semblable doctrine ? Formeront-ils un tel projet ? Le mettront-ils en éxécution ? Le consommeront-ils ? Des hommes qui font profession de coeur et d’ esprit de croire une vie à venir, et un dieu vengeur de l’ imposture , espéreront-ils d’ aller à la félicité par la route de l’ imposture ? Des hommes qui, loin d’ être assurés que Dieu approuvera leur imposture, ont au contraire, des raisons très fortes de craindre qu’ il ne la condamne, s’ exposeront-ils aux plus grandes calamités, aux plus grands périls, à la mort, pour défendre et propager cette imposture ? Des hommes qui aspirent au glorieux titre de bienfaicteurs du genre-humain, exposeront-ils leurs semblables aux plus cruelles épreuves, sans avoir aucune certitude des dédommagemens qu’ ils leur promettent ? Des hommes qui se réünissent pour éxécuter un projet si étrange, si composé, si dangereux, seront-ils bien sûrs les uns des autres ? Se flatteront-ils de n’ être jamais trahis ? Ne le seront-ils jamais en effet ? Des hommes qui n’ entreprennent pas seulement de persuader à leurs contemporains la vérité et l’ utilité d’ une certaine doctrine; mais, qui entreprennent encore de leur persuader la réalité de faits incroyables de leur nature, de faits publics, nombreux, divers, circonstanciés, récens, espéreront-ils d’ obtenir la moindre créance, si tous ces faits sont de pures inventions ? Pourront-ils se flatter raisonnablement de n’ être jamais confondus ? Ne le seront-ils en effet jamais ? Des hommes… je suis accablé sous le poids des objections, et je suis forcé d’ abandonner des suppositions qui choquent si fortement toutes les notions du sens-commun . à peine pourrois-je concevoir, qu’ un héroïsme si singulier eût pu se glisser dans une seule tête: comment concevrois-je qu’ il se fût emparé de plusieurs têtes et qu’ il eût agi dans toutes avec la même force, la même constance, la même unité ? Et ce qui me paroît si improbable à l’ égard de ce genre d’ héroïsme , ne me le paroîtroit pas moins, quand il ne s’ agiroit que de l’ amour de la gloire ou de la renommée .

Si des considérations solides m’ ont convaincu qu’ il est un ordre moral ; si les jugemens que je porte des hommes , reposent essentiellement sur cet ordre moral ; je ne sçaurois raisonnablement admettre des suppositions , qui n’ ont aucune analogie avec cet ordre , et qui me paroissent même lui être directementopposées .

Ici un doute en engendre promptement un autre.

Le sujet que je manie, est aussi composé qu’ important. Il présente une multitude de faces : je ne pouvois entreprendre de les considérer toutes: j’ aurai au moins fixé les principales.

Les annales religieuses de presque tous les peuples sont pleines d’ apparitions, de miracles, de prodiges, etc. Il n’ est presqu’ aucune opinion religieuse, qui ne produise en sa faveur des miracles , et même des martyrs .

L’ esprit-humain se plait au merveilleux : il a une sorte de goût inné pour tout ce qui est extraordinaire ou nouveau: on le frappe toujours en lui racontant des prodiges: il leur prête au moins une oreille attentive, et il les croit souvent sans éxamen. Il semble même n’ être pas trop fait pour douter : il aime plus àcroire : le doute philosophique suppose des efforts qui, pour l’ ordinaire, lui coûtent trop.

Ces dispositions naturelles de l’ esprit humain sont très propres à accroître la défiance d’ un philosophe sur tout ce qui a l’ air de miracle , et doivent l’ engager à se rendre très difficile sur les preuves qu’ on lui produit en ce genre.

Mais; les visions de l’ alchymie porteront-elles un philosophe à rejetter les vérités de la chymie ? Parce que quantité de livres de physique et d’ histoire fourmillent d’ observations trompeuses et de faits controuvés ou hazardés, un philosophe, qui sçaura douter, en tirera-t-il une conclusion générale contre tous les livres de physique et d’ histoire ? étendra-t-il sa conclusion indistinctement à toutes les observations, à tous les faits ? Si beaucoup d’ opinions réligieuses ont emprunté l’ appui des miracles , cela même me paroîtroit prouver, que dans tous les tems et dans tous les lieux, les miracles ont été regardés comme lelangage le plus expressif que la divinité pût adresser aux hommes, et comme le sceau le plus caractéristique qu’ elle pût apposer à la mission de ses envoyés.

Je descends ensuite dans le détail: je compare les faits aux faits , les miracles aux miracles : j’ oppose les témoignages aux témoignages ; et je suis frappé d’ étonnement à la vuë de l’ énorme différence que je découvre entre les miracles que m’ attestent les témoins dont j’ ai parlé, et les faits qu’ on me produit en faveur de certaines opinions religieuses.

Les premiers me paroissent si supérieurs soit à l’ égard de l’ espèce, du nombre, de la diversité, de l’ enchaînement, de la durée, de la publicité, de l’ utilité directe ou particuliére; soit sur-tout à l’ égard de l’ importance du but général, de la grandeur des suites, de la force des témoignages ; que je ne puis raisonnablement ne les pas admettre au moins comme très probables; tandis que je ne puis pas raisonnablement ne point rejetter les autres comme desinventions aussi ridicules en elles-mêmes, qu’ indignes de la sagesse et de la majesté du maître du monde.

Hésiterai-je donc à prononcer entre les prestiges, les tours d’ adresse d’ un Alexandre du Pont ou d’ un Apollonius de Thyane et les miracles qui me sont attestés par les témoins dont il s’ agit ? Demeurerai-je en suspens entre l’ autorité d’ un Philostrate et celle de ces témoins ? Péserai-je dans la même balance la fable et l’ histoire ? Si un historien d’ un grand poids me rapporte qu’ un empereur romain a rendu la vuë à un aveugle et guéri un boiteux; j’ éxaminerai si cet historien, que je sçais très bien n’ être point crédule, se donne pour le témoin oculaire de ces faits. Si je lis dans ses annales , qu’ il ne les rapporte que comme un bruit populaire : s’ il insinue lui-même assés clairement que c’ étoit là une petite invention destinée à favoriser la cause de l’ empereur : s’ il parle de cette invention comme d’ une flatterie; je ne pourrai inférer du recit de cet historien, que la réalité d’ un bruit populaire .

Si dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais et dans la capitale d’ un grand royaume, on a prétendu que des miracles s’ opéroient par des convulsions ; si un homme en place a consigné ces prétendus miracles dans un gros livre; s’ il a tâché de les étayer de divers témoignages; si une société nombreuse a donné ces faits comme des preuves de la vérité de son opinion sur un passage d’ un traité de théologie; je ne verrai dans tout cela qu’ une invention burlesque, et j’ y contemplerai à regret les monstrueux écarts de la raison humaine.

Parce que l’ erreur a eu ses martyrs comme la vérité, je ne puis point regarder les martyrs comme des preuves de fait de la vérité d’ une opinion. Mais; si des hommes vertueux et d’ un sens droit souffrent le martyre en faveur d’ une opinion, j’ en conclurai légitimement qu’ ils étoient au moins très persuadés de lavérité de cette opinion. Je rechercherai donc les fondemens de leur opinion, et si je vois que ce sont des faits si palpables , si nombreux, si divers, si enchaînés les uns aux autres, si liés à la plus importante fin, qu’ il aît été moralement impossible que ces hommes se soient trompés sur ces faits; je regarderai leur martyr comme le dernier sceau de leur témoignage .

Si après avoir ouï ces témoins , qui ont scellé de leur sang le témoignage qu’ ils ont rendu à des faits miraculeux ; j’ apprends que leurs ennemis les plus déclarés, leurs propres compatriotes et leurs contemporains, ont attribué la plupart de ces faits à la magie ; cette accusation de magie me paroîtra un aveu indirect de la réalité de ces faits.

Cet aveu me semblera acquérir une grande force, si ces ennemis des témoins sont en même tems leurs supérieurs naturels et légitimes, et si ayant en main tous les moyens que la puissance et l’ autorité peuvent donner pour constater une imposture présumée, ils ne l’ ont jamais constatée.

Que penserai-je donc, si j’ apprens encore, que ces témoins que leurs propres magistrats n’ ont pu confondre, ont persévéré constamment à charger leurs magistrats du plus grand des crimes, et qu’ ils ont même osé déférer une pareille accusation à ces magistrats eux-mêmes ? Si je viens ensuite à découvrir, que d’ autres ennemis des témoins , ont aussi attribué aux arts magiques , les faits miraculeux que ces derniers attestoient; si je puis m’ assurer que ces ennemis étoient aussi éclairés que le siécle le permettoit; aussi adroits, aussi subtils, aussi vigilans qu’ acharnés; si je sçais que la plupart vivoient dans des tems peu éloignés de ceux des témoins ; si je sçais enfin, qu’ un de ces ennemis le plus subtil, le plus adroit, le plus obstiné de tous, et assis sur un des premiers trônes du monde, a avoué plusieurs de ces faits miraculeux ; pourrai-je en bonne critique, ne point regarder ces aveux comme de fortes présomptions de la réalité des faits dont il s’ agit ? Si pourtant je cherchois à infirmer ces aveux, par la considération de la croyance à la magie, qui étoit alors généralement répandue; il n’ en demeureroit pas moins probable, que ces faits que les adversaires attribuoient à la magie, étoient vrais ou qu’ au moins ces adversaires les reconnoissoient pour vrais: car on n’ attribue pas une cause à des faits qu’ on croit faux : mais; on nie des faits qu’ on croit faux , et on en prouve la fausseté si on a les moyens de le faire.

le 11 de février 1769.

PARTIE 19

suite des idées sur l’ état futur de l’ homme.

Suite de l’ esquisse des recherches philosophiques de l’ auteur sur la révélation.

La déposition écrite.

Sans doute que les témoins des faits miraculeux ont consigné dans quelqu’ écrit le témoignage qu’ ils ont rendu si publiquement, si constamment, si unanimément à ces faits ? On me produit, en effet, un livre qu’ on me donne pour la déposition fidèle des témoins.

J’ éxamine ce livre avec toute l’ attention dont je suis capable ; et j’ avoue, que plus je l’ éxamine, et plus je suis frappé des caractères de vraisemblance, d’ originalité et de grandeur que j’ y découvre, et qui me paroissent en faire un livre unique et absolument inimitable.

L’ élévation des pensées, et la majestueuse simplicité de l’ expression; la beauté, la pureté, je dirois volontiers l’ homogénéïté de la doctrine; l’ importance, l’ universalité et le petit nombre des préceptes; leur admirable appropriation à la nature et aux besoins de l’ homme; l’ ardente charité qui en presse si généreusement l’ observation; l’ onction, la force et la gravité du discours; le sens caché et vraiment philosophique que j’ y apperçois: voilà ce qui fixe le plus mon attention dans le livre que j’ éxamine, et ce que je ne trouve point au même degré dans aucune production de l’ esprit humain.

Je suis très frappé encore de la candeur, de l’ ingénuité, de la modestie, je devrois dire de l’ humilité des écrivains, et de cet oubli singulier et perpétuel d’ eux-mêmes, qui ne leur permet jamais de mêler leurs propres réfléxions ni même le moindre éloge au récit des actions de leur maître.

Quand je vois ces écrivains raconter avec tant de simplicité et de sens froid les plus grandes choses; ne chercher jamais à étonner les esprits; chercher toujours à les éclairer et à les convaincre; je ne puis m’ empêcher de reconnoître, que le but de ces écrivains est uniquement d’ attester au genre-humain une vérité, qu’ ils jugent la plus importante pour son bonheur.

Comme ils me paroissent n’ être pleins que de cette vérité, et ne l’ être point du tout de leur propre individu; je ne suis point surpris qu’ ils ne voyent qu’ elle; qu’ ils ne veuillent montrer qu’ elle, et qu’ ils ne songent point à l’ embellir. Ils disent donc tout simplement; le lépreux étendit sa main, et elle devint saine: le malade prit son lit et se mit à marcher .

J’ apperçois bien là du vrai sublime : car lorsqu’ il s’ agit de Dieu, c’ est être sublime, que de dire qu’ il veut, et que la chose est : mais; il m’ est aisé de juger, que ce sublime ne se trouve là, que parce que, la chose elle-même est d’ un genre extraordinaire , et que l’ écrivain l’ a rendue comme il la voyoit; c’ est-à-dire, comme elle étoit, et n’ a rendu qu’ elle.

Non seulement ces écrivains me paroissent de la plus parfaite ingénuité, et ne dissimuler pas même leurs propres foiblesses; mais, ce qui me surprend bien davantage, c’ est qu’ ils ne dissimulent point non plus certaines circonstances de la vie et des souffrances de leur maître, qui ne tendent point à relever sa gloire aux yeux du monde. S’ ils les avoient tuës, on ne les auroit assurément pas dévinées, et les adversaires n’ auroient pu en tirer aucun avantage. Ils les ont dites, et même assés en détail: je suis donc obligé de convenir, qu’ ils ne se proposoient dans leurs écrits, que de rendre témoignage à la vérité.

Seroit-il possible, me dis-je toujours à moi-même, que ces pêcheurs qui passent pour faire d’ aussi grandes choses que leur maître; qui disent au boiteuxlève-toi et marche et il marche , n’ ayent pas le plus petit germe de vanité, et qu’ ils dédaignent les applaudissemens du peuple spectateur de leurs prodiges ? C’ est donc avec autant d’ admiration que de surprise, que je lis ces paroles: israëlites ! pourquoi vous étonnés-vous de ceci ? Et pourquoi avés-vous les yeux attachés sur nous, comme si c’ étoit par notre propre puissance, ou par notre piété, que nous eussions fait marcher cet homme ? à ce trait si caractéristique, méconnoîtrois-je l’ expression de l’ humilité, du désintéressement, de la vérité ? J’ ai un coeur fait pour sentir, et je confesse que je suis ému toutes les fois que je lis ces paroles.

Quels sont donc ces hommes, qui lorsque la nature obéït à leur voix, craignent qu’ on n’ attribue cette obéïssance à leur puissance ou à leur piété ? Comment recuserois-je de pareils témoins ? Comment concevrois-je qu’ on puisse inventer de semblables choses ? Et combien d’ autres choses que je découvre, qui sont liées indissolublement à celle-ci, et qui ne viennent pas plus naturellement à l’ esprit ! Je sçais que plusieurs pièces de la déposition ont paru assés peu de tems après les événemens attestés par les témoins . Si ces pièces sont l’ ouvrage de quelqu’ imposteur, il se sera bien gardé, sans doute, de circonstancier trop son récit, et de fournir ainsi des moyens faciles de le confondre. Cependant rien de plus circonstancié que cette déposition que j’ ai en main: j’ y trouve les noms des personnes, leur qualité, leur office, leur demeure, leurs maladies: j’ y vois une désignation des lieux, du tems, des circonstances, et cent menus détails, qui concourent tous à déterminer l’ événement de la manière la plus précise. En un mot; je ne puis m’ empêcher de sentir, que si j’ avois été dans le lieu et dans le tems où la déposition a été publiée, il m’ auroit été très facile de vérifier les faits . Ce que sûrement je n’ aurois pas manqué de faire si j’ avois éxisté dans ce lieu et dans ce tems, auroit-il été négligé par les plus obstinés et les plus puissans ennemis des témoins ? Je cherche donc dans l’ histoire du tems quelques dépositions qui contredisent formellement celle des témoins , et je ne rencontre que des accusations très vagues d’ imposture, de magie ou de superstition. Là-dessus je me demande, si c’ est ainsi qu’ on détruit une déposition circonstanciée ? Mais, peut-être, me dis-je à moi-même, que les dépositions qui contredisoient formellement celle des témoins , se sont perdues. Pourquoi néanmoins la déposition des témoins ne s’ est-elle point perdue aussi ? C’ est qu’ elle a été précieusement conservée par une société nombreuse, qui éxiste encore, et qui me l’ a transmise. Mais; je découvre une autresociété aussi nombreuse et beaucoup plus ancienne, qui descendant par une succession non interrompue des premiers adversaires des témoins , et héritiére de la haine de ces adversaires comme de leurs préjugés, auroit pu facilement conserver les dépositions contraires aux témoins , comme elle a conservé tant d’ autres monumens qu’ elle produit encore avec complaisance et dont plusieurs la trahissent.

J’ apperçois même des raisons très fortes qui devoient engager cette société à conserver soigneusement toutes les pièces contraires à celles des témoins ; j’ ai sur-tout dans l’ esprit cette accusation si grave, si odieuse, si ténorisée, si répétée que les témoins avoient osé intenter aux magistrats de cette société, et les succès étonnans du témoignage que les témoins rendoient aux faits sur lesquels ils fondoient leur accusation. Combien étoit-il facile à des magistrats qui avoient en main la police, de contredire juridiquement ce témoignage ! Combien étoient-ils intéressés à le faire ! Quel n’ eut point été l’ effet d’ une déposition juridique et circonstanciée, qui auroit contredit à chaque page celle des témoins ! Puis donc que la société dont je parle, ne peut produire en sa faveur une semblable déposition , je suis fondé à penser en bonne critique, qu’ elle n’ a jamais eu de titre valide à opposer aux témoins .

Il me vient bien dans l’ esprit, que les amis des témoins , devenus puissans, ont pu anéantir les titres qui leur étoient contraires: mais; ils n’ ont pu anéantir cette grande société leur ennemie déclarée, et ils ne sont devenus puissans que plusieurs siècles après l’ événement , qui étoit l’ objet principal dutémoignage . Je suis donc obligé d’ abandonner un soupçon qui me paroît destitué de fondement.

Tandis que la société dont il s’ agit, se renferme dans des accusations très vagues d’ imposture, je vois les témoins consigner dans leurs écrits, desinformations , des interrogatoires faits par les magistrats même de cette société ou par ses principaux docteurs, et qui prouvent au moins qu’ ils n’ étoient point indifférens à ce qui se passoit dans leur capitale.

Je ne présumois pas cette indifférence; elle étoit trop improbable: je présumois, au contraire, que ces magistrats ou ces docteurs n’ avoient pas négligé de s’ assurer des faits . J’ éxamine donc ces informations et ces interrogatoires contenus dans les écrits des témoins ou de leurs premiers sectateurs. Comme cesécrits n’ ont point été formellement contredits par ceux qui avoient le plus d’ intérêt à les contredire, je ne puis, ce me semble, disconvenir qu’ ils n’ ayent une grande force.

Je goûte un plaisir toujours nouveau, à lire et à relire ces intéressans interrogatoires , et plus je les relis, plus j’ admire le sens exquis, la précision singuliére, la noble hardiesse et la candeur qui brillent dans les réponses . Il me semble que la vérité sorte ici de tous côtés, et qu’ il suffise de lire, pour sentir que de tels faits n’ ont pû être controuvés. Au moins si l’ on invente, invente-t-on ainsi ? à peine les témoins ont-ils commencé à attester au milieu de la capitale, ce qu’ ils nomment la vérité , que je les vois traduits devant les tribunaux. Ils y sont éxaminés, interrogés, et ils attestent hautement devant ces tribunaux, ce qu’ ils ont attesté devant le peuple.

Un boiteux de naissance vient d’ être guéri.

Deux des témoins passent pour les auteurs de cette guérison. Ils sont mandés par les sénateurs.

Ceux-ci leur font cette demande: par quel pouvoir, et au nom de qui avés-vous fait cela ? la demande est précise et en forme.

chefs du peuple, répondent les témoins, puisqu’ aujourd’ hui nous sommes recherchés, pour avoir fait du bien à un homme impotent, et que vous nous demandés par quel moyen il a été guéri; sçachés, vous tous, et tout le peuple, que cet homme que vous voyés guéri, l’ a été au nom de celui que vous avés crucifié, et que Dieu a ressuscité. quoi ! Les deux pêcheurs ne cherchent point à captiver la bienveuillance de leurs juges ! Ils débutent par leur reprocher ouvertement un crime atroce, et finissent par affirmer le fait le plus révoltant aux yeux de ces juges ! Ici, je raisonne avec moi-même, et mon raisonnement est tout simple: si celui que les magistrats ont crucifié, l’ a été justement; s’ il n’ est point ressuscité; si le miracle opéré sur le boiteux est une autre supercherie; ces magistrats qui, sans doute, ont des preuves de tout cela, vont reprocher hautement et publiquement aux deux témoins leur effronterie, leur imposture, leur méchanceté, et les punir du dernier supplice.

Je poursuis ma lecture. lorsque les chefs du peuple voyent la hardiesse des deux disciples,… etc. que vois-je ! Ces sénateurs, si prévenus contre les témoinset leurs ennemis déclarés, ne peuvent les confondre ! Ces sénateurs, auxquels deux de ces témoins viennent de parler avec tant de hardiesse et si peu de ménagement, se bornent à leur faire des menaces , et à leur défendre d’ enseigner ! Le boiteux a donc été guéri ? Mais il l’ a été au nom du crucifié : ce crucifié est donc ressuscité ? Les sénateurs avouent donc tacitement cette résurrection ? Leur conduite me paroît démontrer au moins qu’ ils ne sçauroient prouver le contraire.

Je ne puis raisonnablement objecter, que l’ historien des pêcheurs a fabriqué toute cette procédure; parce que ce n’ est pas à moi qui suis placé à plus de dix-sept siécles de cet historien , à former contre lui une accusation, qui devoit lui être intentée par ses contemporains, et sur-tout par les compatriotes destémoins , et qu’ ils ne lui ont point intentée, ou que du moins ils n’ ont jamais prouvée.

J’ apprens de cet écrivain, que cinq mille personnes se sont converties à la vue du miracle : je ne dirai pas, que ce sont cinq mille témoins; je n’ ai pas leur déposition: mais; je dirai que ce nombre si considérable de convertis est au moins une preuve de la publicité du fait . Je ne prétendrai pas, que ce nombre est éxaggéré; parce que je n’ ai point en main de titre valide à opposer à l’ écrivain, et que ma simple négative ne seroit point un titre contre l’ affirmativeexpresse de cet écrivain.

Je ne sçaurois obtenir de moi de ne point m’ arrêter un instant sur quelques expressions de cet intéressant récit.

ce que j’ ai, je te le donne; au nom du seigneur, lève-toi et marche ! Ce que j’ ai, je te le donne: il n’ a que le pouvoir de faire marcher un boiteux, et c’ est chés un pauvre pêcheur que ce pouvoir réside. au nom du seigneur, lève-toi et marche ! quelle précision, quelle sublimité dans ces paroles ! Quelles sont dignes de la majesté de celui qui commande à la nature ! puisque nous sommes recherchés pour avoir fait du bien à un impotent : c’ est une oeuvre de miséricorde et non d’ ostentation, qu’ ils ont faite. Ils n’ ont point fait paroître des signes dans le ciel: ils ont fait du bien à un impotent: du bien ! et dans la simplicité d’ un coeur honnête et vertueux.

que vous avés crucifié, et que Dieu a ressuscité: nul correctif; nul ménagement; nulle considération et nulles craintes personnelles: ils sont donc bien sûrs de leur fait, et ne redoutent point d’ être confondus ? Ils avoient dit en parlant au peuple: nous sçavons bien que vous l’ avés fait par ignorance: ils ne le disent point devant le tribunal. Ils craindroient apparemment d’ avoir l’ air de flatter leurs juges, et de vouloir se les rendre favorables ? que vous avés crucifié, et que Dieu a ressuscité. je continue à parcourir l’ historien des témoins , et je rencontre bientôt l’ histoire d’ un jeune homme, qui excite beaucoup ma curiosité.

Quoiqu’ élevé aux pieds d’ un sage, il ne se pique point d’ en imiter la modération. Son caractère vif, ardent, courageux; son esprit persécuteur, son attachement aveugle aux maximes sanguinaires d’ une secte dominante, lui font désirer passionnément de se distinguer dans la guerre ouverte que cette secte déclare aux témoins . Déjà il vient de consentir et d’ assister à la mort violente d’ un des témoins; mais, son zèle impétueux et fanatique ne pouvant être contenu dans l’ enceinte de la capitale, il va demander à ses supérieurs des lettres qui l’ authorisent à poursuivre au déhors les partisans de la nouvelle opinion.

Il part, accompagné de plusieurs satellites ; il ne respire que menaces et que carnage, et il n’ est pas encore arrivé au lieu de sa destination, qu’ il est lui-même un ministre de l’ envoyé.

Cette ville où il alloit déployer sa rage contre la société naissante, est celle-là même où se fait l’ ouverture de son ministère, et où il commence à attester lesfaits que les témoins attestent.

L’ ordre moral a ses loix comme l’ ordre physique : les hommes ne dépouillent pas sans cause et tout d’ un coup leur caractère: ils ne renoncent pas sans cause et tout d’ un coup à leurs préjugés les plus enracinés, les plus chéris, et à leurs yeux, les plus légitimes; bien moins encore à des préjugés de naissance, d’ éducation, et sur-tout de religion.

Qu’ est-il donc survenu sur la route à ce furieux persécuteur, qui l’ a rendu tout d’ un coup le disciple zélé de celui qu’ il persécutoit ? Car il faut bien que je suppose une cause et quelque grande cause à un changement si subit et si extraordinaire. Son historien, et lui-même, m’ apprennent quelle est cette cause: une lumière céleste l’ a environné, son éclat lui a fait perdre la vuë; il est tombé par terre, et la voix de l’ envoyé s’ est fait entendre à lui.

Bientôt il devient l’ objet des fureurs de cette secte qu’ il a abandonnée: il est trainé dans les prisons, traduit devant les tribunaux de sa nation et devant des tribunaux étrangers, et par-tout il atteste avec autant de fermeté que de constance les faits déposés par les premiers témoins .

Je me plais sur-tout à le suivre devant un tribunal étranger, où assiste, par hazard, un roi de sa nation. Là, je l’ entends raconter très en détail l’ histoire de sa conversion: il ne dissimule point ses premières fureurs; il les peint même des couleurs les plus fortes: lorsqu’ on les faisoit mourir, dit-il, j’ y consentois par mon suffrage: souvent même je les contraignois de blasphêmer à force de tourmens, et transporté de rage contr’ eux, je les persécutois jusques dans les villes étrangères. il passe ensuite aux circonstances extraordinaires de sa conversion; rapporte ce qui les a suivi; atteste la résurrection du crucifié , et finit par dire en s’ adressant au juge: le roi est bien informé de tout ceci, et je parle devant lui avec d’ autant plus de confiance, que je sçais qu’ il n’ ignore rien de ce que je dis, parce que ce ne sont pas des choses qui se soient passées dans un lieu caché. le nouveau témoin ne craint donc pas plus que les premiers, d’ être contredit ? C’ est qu’ il parle de choses qui ne se sont point passées dans un lieu caché ; et je vois sans beaucoup de surprise, que son discours ébranle le prince: tu me persuades à peu près .

Ce témoin avoit dit les mêmes choses, au sein de la capitale, en parlant devant une assemblée nombreuse du peuple, et n’ avoit été interrompu, que lorsqu’ il étoit venu à choquer un préjugé ancien et favori de son orgueilleuse nation.

Je trouve dans l’ historien que j’ ai sous les yeux, d’ autres procédures très circonstanciées, dont le nouveau disciple est l’ objet, et qui sont poursuivies à l’ instance de compatriotes qui ont juré sa perte. J’ analyse avec soin ces procédures, et à mesure que je pousse l’ analyse plus loin, je sens la probabilité s’ accroître en faveur des faits que le témoin atteste.

Je trouve encore dans le même historien d’ autres discours de ce témoin , qui me paroissent des chefs-d’ oeuvre de raison et d’ éloquence, si néanmoins le mot trop prodigué d’ éloquence peut convenir à des discours de cet ordre. Je n’ oserois donc ajouter, qu’ il en est qui sont pleins d’ esprit; ce mot contrasteroit bien davantage encore avec un si grand homme et de si grandes choses. athéniens ! je remarque qu’ en toutes choses, vous êtes, pour ainsi dire, dévots jusqu’ à l’ excès:… etc. parmi ces discours, il en est de si touchans, que je ne puis me défendre de l’ impression qu’ ils me font éprouver. des chaînes et des afflictions m’ attendent:… etc. je suis étonné du nombre, du genre, de la grandeur, de la durée, des travaux et des épreuves de ce personnage extraordinaire: et si la gloire doit se mesurer par l’ importance des vues, par la noblesse des motifs, et par les obstacles à surmonter; je ne puis pas ne le regarder point comme un véritable héros.

Mais; ce héros a lui-même écrit: j’ étudie donc ses productions, et je suis frappé de l’ extrême désintéressement, de la douceur, de la singulière onction, et sur-tout de la sublime bienveuillance qui éclatent dans tous ses écrits. Le genre-humain entier n’ est point à l’ étroit dans son coeur . Il n’ est aucune branche de la morale qui ne végète et ne fructifie chés lui. Il est lui-même une morale qui vit, respire, et agit sans cesse. Il donne à la fois l’ éxemple et le précepte: et quels préceptes ! que votre charité soit sincère…. etc. comment une morale si élevée, si pure, si assortie aux besoins de la société universelle a-t-elle pu être dictée par ce même homme qui ne respiroit que menaces et que carnage , et qui mettoit son plaisir et sa gloire dans les tortures de ses semblables ? Comment sur-tout un tel homme est-il parvenu tout d’ un coup à pratiquer lui-même une morale si parfaite ? Celui qui étoit venu rappeller les hommes à ces grandes maximes, lui avoit donc parlé ? Que dirai-je encore de cet admirable tableau de la charité , si plein de chaleur et de vie, que je ne me lasse point de contempler dans un autre écrit de cet excellent moraliste ? Ce n’ est pourtant pas ce tableau lui-même, qui fixe le plus mon attention; c’ est l’ occasion qui le fait naître. De tous les dons que les hommes peuvent obtenir et éxercer, il n’ en est point, sans contredit, de plus propres à flatter la vanité, que les dons miraculeux.

Des hommes sans lettres et du commun peuple, qui viennent tout d’ un coup à parler des langues étrangères, sont bien tentés de faire parade d’ un don si extraordinaire, et d’ en oublier la fin .

Une société nombreuse de nouveaux néophytes fondée par cet homme illustre, abuse donc bientôt de ce don: il se hâte de lui écrire, et de la rappeller fortement au véritable emploi des miracles : il n’ hésite point à préférer hautement à tous les dons miraculeux , cette bienveuillance sublime, qu’ il nomme lacharité , et qui est, selon lui, l’ ensemble le plus parfait de toutes les vertus sociales . quand je parlerois les langues des hommes, et celles des anges même,… etc. comment ce sage a-t-il appris à faire un si juste discernement des choses ? Comment n’ est-il point éblouï lui-même des dons éminens qu’ il posséde ou que du moins il croit posséder ? Un imposteur en useroit-il ainsi ? Qui lui a découvert que les miracles ne sont que de simples signes pour ceux qui ne croyent point encore ? Qui avoit enseigné au persécuteur fanatique à préférer l’ amour du genre-humain aux dons les plus éclatans ? Pourrois-je méconnoître aux enseignemens et aux vertus du disciple la voix toujours efficace de ce maître qui s’ est sacrifié lui-même pour le genre-humain ? Ce sont toujours les interrogatoires contenus dans la déposition des témoins , qui excitent le plus mon attention. C’ est là principalement que je dois chercher les sources de la probabilité des faits attestés. Si, comme je le remarquois, ces interrogatoires n’ ont jamais été formellement contredits par ceux qui avoient le plus grand intérêt à le faire; je ne pourrois raisonnablement me refuser aux conséquences qui en découlent naturellement.

Entre ces interrogatoires , il en est un sur-tout que je ne lis point sans un secret plaisir: c’ est celui qui a pour objet un aveugle-né guéri par l’ envoyé. Ce miracle étonne beaucoup tous ceux qui avoient connu cet aveugle: ils ne sçavent qu’ en penser et se partagent là-dessus. Ils le conduisent aux docteurs: ceux-ci l’ interrogent, et lui demandent comment il a reçu la vuë ? Il m’ a mis de la bouë sur les yeux, leur répond-il; je me suis lavé et je vois. les docteurs ne se pressent point de croire le fait . Ils doutent et se divisent. Ils veulent fixer leurs doutes, et soupçonnans que cet homme n’ avoit pas été aveugle, ils font venir son père et sa mère. Est-ce là votre fils, que vous dites être né aveugle, leur demandent-ils ? comment donc voit-il maintenant ? le père et la mère répondent; nous sçavons que c’ est là notre fils, et qu’ il est né aveugle; mais nous ne sçavons comment il voit maintenant.

nous ne sçavons pas non plus qui lui a ouvert les yeux. Il a assés d’ âge, interrogés-le; il parlera lui-même sur ce qui le regarde. les docteurs interrogent donc de nouveau cet homme, qui avoit été aveugle de naissance: ils le font venir pour la seconde fois par devant eux, et lui disent: donne gloire à Dieu: nous sçavons que celui que tu dis qui t’ a ouvert les yeux, est un méchant homme. Si c’ est un méchant homme, replique-t-il, je n’ en sçais rien: je sçais seulement que j’ étois aveugle, et que je vois. à cette réponse si ingénue, les docteurs reviennent à leur première question: que t’ a-t-il fait ? lui demandent-ils encore:comment t’ a-t-il ouvert les yeux ? Je vous l’ ai déja dit, répond cet homme aussi ferme qu’ ingénu; pourquoi voulés-vous l’ entendre de nouveau ? Avés-vous aussi envie d’ être de ses disciples ? cette replique irrite les docteurs: ils le chargent d’ injures… nous ne sçavons, disent-ils, de la part de qui vient celui dont tu parles. c’ est quelque chose de surprenant, que vous ignoriés de quelle part il vient; ose repliquer encore cet homme plein de candeur et de bon sens; et pourtant il m’ a ouvert les yeux, etc. quelle naïveté ! Quel naturel ! Quelle précision ! Quel intérêt ! Quelle suite ! Si la vérité n’ est point faite ainsi, me dis-je à moi-même; à quels caractères pourrai-je donc la reconnoître ? Mais; de toutes les procédures , que renferme la déposition qui m’ occupe, il n’ en est point, sans doute, de plus importante, que celle qui concerne la personne même de l’ envoyé.

Elle est aussi la plus circonstanciée, la plus répétée, et celle à laquelle tous les témoins font des allusions plus directes et plus fréquentes. Elle est toujours le centre de leur témoignage . Je la retrouve dans les principales piéces de la déposition , et en comparant ces pièces entr’ elles sur ce point si essentiel, elles me paroissent très harmoniques .

L’ envoyé est saisi, éxaminé, interrogé par les magistrats de sa nation: ils le somment de déclarer qui il est; il le déclare: sa réponse est prise pour unblasphême : on lui suscite de faux témoins qui jouent sur une équivoque; il est condamné: on le traduit devant un tribunal supérieur et étranger: il y est de nouveau interrogé; il fait à peu près les mêmes réponses: le juge convaincu de son innocence veut le relâcher; les magistrats qui l’ ont condamné, persistent à demander sa mort : ils intimident le juge supérieur; il le leur abandonne: il est crucifié, enseveli: les magistrats sçellent le sépulchre; ils y placent leurs propres gardes, et peu de tems après les témoins attestent dans la capitale et devant les magistrats eux-mêmes, que celui qui a été crucifié est ressuscité .

Je viens de rapprocher les faits les plus essentiels: je les compare; je les analyse, et je ne découvre que deux hypothèses qui puissent satisfaire audénouement .

Ou les témoins ont enlevé le corps: ou l’ envoyé est réellement ressuscité. Il faut que je me décide entre ces deux hypothèses; car je ne parviens point à en découvrir une troisiéme.

Je considère d’ abord les opinions particulières, les préjugés, le caractère des témoins ; j’ observe leur conduite, leurs circonstances, la situation de leur esprit et de leur coeur avant et après la mort de leur maître.

J’ éxamine ensuite les préjugés, le caractère, la conduite et les allégués de leurs adversaires.

Il me suffiroit de connoître la patrie des témoins, pour sçavoir, en général, leurs opinions, leurs préjugés. Je n’ ignore pas que leur nation fait profession d’ attendre un libérateur temporel, et qu’ il est le plus cher objet des voeux et des espérances de cette nation.

Les témoins attendent donc aussi ce libérateur; et je trouve dans leurs écrits une multitude de traits qui me le confirment, et qui me prouvent qu’ ils sont persuadés, que celui, qu’ ils nomment leur maître, doit être ce libérateur temporel . En vain ce maître tâche-t-il de spiritualiser leurs idées ; ils ne parviennent point à dépouiller le préjugé national , dont ils sont si fortement imbus.

nous espérions que ce seroit lui qui délivreroit notre nation. ces hommes dont les idées ne s’ élévent pas au dessus des choses sensibles, sont d’ une simplicité et d’ une timidité qu’ ils ne dissimulent point eux-mêmes. à tout moment ils se méprennent sur le sens des discours de leur maître, et lorsqu’ il est saisi, ils s’ enfuyent.

Le plus zélé d’ entr’ eux nie par trois fois et même avec imprécation, de l’ avoir connu, et je vois cette honteuse lâcheté décrite en détail dans quatre des principales piéces de la déposition .

Je ne puis douter un instant, qu’ ils ne fussent très persuadés de la réalité des miracles opérés par leur maître: j’ en ai pesé les raisons, et elles m’ ont paru de la plus grande force. Je ne puis douter non plus qu’ ils ne se fussent attachés à ce maître par une suite des idées qu’ ils s’ étoient formées du but de sa mission. L’ attachement des hommes a toujours un fondement, et il falloit bien que les hommes dont je parle, espérassent quelque chose de celui au sort duquel ils avoient lié le leur.

ils espéroient donc au moins qu’ il délivreroit leur nation d’ un joug étranger: mais; ce maître dont ils attendoient cette grande délivrance, est trahi, livré, abandonné, condamné, crucifié, enseveli, et avec lui toutes leurs espérances temporelles. celui qui sauvoit les autres, n’ a pu se sauver lui-même: ses ennemis triomphent, et ses amis sont humiliés, consternés, confondus.

Sera-ce dans des circonstances si désespérantes, que les témoins enfanteront l’ extravagant projet d’ enlever le corps de leur maître ? Me persuaderai-je facilement, qu’ un pareil projet puisse monter à la tête de gens aussi simples, aussi grossiers, aussi dépourvus d’ intrigue, aussi timides ? Quoi ! Ces mêmes hommes qui viennent d’ abandonner si lâchement leur maître, formeront tout à coup l’ étrange résolution d’ enlever son corps au bras séculier ! Ils s’ exposeront évidemment aux plus grands périls ! Ils affronteront une mort certaine et cruelle ! Et dans quelles vues ? Ou ils sont persuadés que leur maîtreressuscitera ; ou ils ne le sont pas: si c’ est le premier, il est évident qu’ ils abandonneront son corps à la puissance divine: si c’ est le dernier, toutes leurs espérances temporelles doivent être anéanties.

Que se proposeroient-ils donc en enlevant ce corps ? De publier qu’ il est ressuscité ? Mais; des hommes faits comme ceux-ci; des hommes sans crédit, sans fortune, sans authorité, espéreront-ils d’ accréditer jamais une aussi monstrueuse imposture ? Encore si l’ enlévement étoit facile: mais, le sépulchre est scellé: des gardes l’ environnent, et ces gardes ont été choisis et placés par ceux mêmes qui avoient le plus grand intérêt à prévenir l’ imposture. Combien de telles précautions sont-elles propres à écarter de l’ esprit des timides pêcheurs toute idée d’ enlévement ! Des gens qui n’ ont ni argent ni or entreprendront-ils de corrompre ces gardes ? Des gens qui s’ enfuyent au premier danger, entreprendront-ils de les combattre ? Des gens haïs ou méprisés du gouvernement, trouveront-ils des hommes hardis qui veuillent leur prêter la main ? Se flatteront-ils que ces hommes ne les trahiront point ? Etc.

Mais; suis-je bien assuré que le sépulchre a été scellé, et qu’ on y a placé des gardes ? J’ observe que cette circonstance si importante, si décisive, ne se trouve que dans une seule piéce de la déposition , et je m’ en étonne un peu. Je recherche donc avec soin, si cette circonstance si essentielle de la narration, n’ a point été contredite par ceux qu’ elle intéressoit le plus directement, et je parviens à m’ assurer qu’ elle ne l’ a jamais été. Il faut donc que je convienne, que le récit du témoin demeure dans toute sa force, et que le simple silence des autres auteurs de la déposition écrite , ne sçauroit le moins du monde infirmer son témoignage sur ce point.

Indépendamment d’ un témoignage si exprès, combien est-il probable en soi, que des magistrats qui ont à redouter beaucoup une imposture, et qui ont en main tous les moyens de la prévenir, n’ auront pas négligé de faire usage de ces moyens ! Et s’ ils n’ en avoient point fait usage, quelles raisons en assignerois-je ? Il me paroîtra plus probable encore, que ces magistrats ont pris toutes les précautions nécessaires, si j’ ai des preuves, qu’ ils ont songé à tems aux moyens de s’ opposer à l’ imposture.

seigneur ! Nous-nous sommes souvenus que ce séducteur a dit,… etc. si donc les chefs du peuple ont pris les précautions que la chose éxigeoit, ne se sont-ils pas ôtés à eux-mêmes tout moyen de supposer un enlévement ? Cependant ils osent le supposer: ils donnent une somme d’ argent aux gardes, qui à leur instigation, répandent dans le public, que les disciples sont venus de nuit, et qu’ ils ont enlevé le corps, pendant que les gardes dormoient .

Je n’ insiste point sur la singulière absurdité de ce rapport suggéré aux gardes. Elle saute aux yeux: comment ces gardes pouvoient-ils déposer sur ce qui s’ étoit passé pendant qu’ ils dormoient ? Est-il d’ ailleurs bien probable que des gardes affidés, et choisis tout exprès pour s’ opposer à l’ imposture la plus dangereuse, se soient livrés au sommeil ? Je fais un raisonnement qui me frappe beaucoup plus: il me paroît de la plus grande évidence, que les magistrats ne peuvent ignorer la vérité. S’ ils sont convaincus de la réalité de l’ enlévement , pourquoi ne font-ils point le procès aux gardes ? Pourquoi ne publient-ils point ce procès ? Quoi de plus démonstratif, et de plus propre à arrêter les progrès de l’ imposture, et à confondre les imposteurs ! Ces magistrats, si fortement intéressés à confondre l’ imposture, ne prennent pourtant point une route si directe, si lumineuse, si juridique.

Ils ne s’ assurent pas même de la personne des imposteurs. Ils ne les confrontent point avec les gardes. Ils ne punissent ni les imposteurs ni les gardes. Ils ne publient aucune procédure. Ils n’ éclairent point le public. Leurs descendans ne l’ éclairent pas davantage, et se bornent, comme leurs pères, à affirmer l’ imposture.

Il y a plus: lorsque ces mêmes magistrats mandent bientôt après par devant eux, deux des principaux disciples, à l’ occasion d’ une guérison qui fait bruit, et que ces disciples osent leur reprocher en face un grand crime, et attester en leur présence la résurrection de celui qu’ ils ont crucifié ; que font ces magistrats ? Ils se contentent de menacer les deux disciples et de leur défendre d’ enseigner .

Ces menaces n’ intimident point les témoins : ils continuent à publier hautement dans le lieu même, et sous les yeux de la police, la résurrection du crucifié. Ils sont mandés de nouveau par devant les magistrats: ils comparoissent et persistent avec la même hardiesse dans leur déposition: le Dieu de nos pères a ressuscité celui que vous avés fait mourir:… nous en sommes les témoins. que font encore ces magistrats ? ils font fouetter les témoins, leur renouvellent la premiére défense, et les laissent aller. voilà des faits circonstanciés; des faits qui n’ ont jamais été contredits; des faits attestés constamment et unanimément par des témoins , que j’ ai reconnus posséder toutes les qualités qui fondent, en bonne logique, la crédibilité d’ un témoignage . Dirai-je, pour infirmer de tels faits , que la crainte du peuple empêchoit les magistrats de faire des informations , de poursuivre juridiquement et de punir les témoinscomme imposteurs , de publier des procédures authentiques, etc. ? Mais; si le crucifié n’ avoit rien fait pendant sa vie qui eût excité l’ admiration et la vénération du peuple; s’ il n’ avoit fait aucun miracle ; si le peuple n’ avoit point béni Dieu à son occasion d’ avoir donné aux hommes un tel pouvoir ; si la doctrine et la manière d’ enseigner du crucifié n’ avoient point paru au peuple l’ emporter de beaucoup sur tout ce qu’ il entendoit dire à ses docteurs; s’ il n’ avoit point tenu pour vrai, que jamais homme n’ avoit parlé comme celui-là ; pourquoi les magistrats auroient-ils eu à craindre ce peuple, en poursuivantjuridiquement les disciples abjects d’ un imposteur, aussi imposteurs eux-mêmes que leur maître ? Comment les magistrats auroient-ils eu à redouter un peuple prévenu si fortement et depuis si longtems en leur faveur, s’ ils avoient pu lui prouver par des procédures légales et publiques, que la guérison de l’ aveugle-né, la résurrection de Lazare, la guérison du boiteux, le don des langues, etc. N’ étoient que de pures supercheries ? Combien leur avoit-il été facile de prendre des informations sur de pareils faits ! Combien leur étoit-il aisé en particulier, de prouver rigoureusement que les témoins ne parloient que leur langue maternelle ! Comment encore les magistrats auroient-ils eu à craindre le peuple , s’ ils avoient pu lui démontrer juridiquement , que les disciples avoient enlevé le corps de leur maître ? Et ceci étoit-il plus difficile à constater que le reste ? Etc.

Puis-je douter à présent de l’ extrême improbabilité de la première hypothèse ou de celle qui suppose un enlèvement ? Puis-je raisonnablement refuser de convenir, que la seconde hypothèse a, au moins, un degré de probabilité égal à celui de quelque fait historique que ce soit, pris dans l’ histoire du même siécle ou des siécles qui l’ ont suivi immédiatement ? Tracerai-je ici l’ affreuse peinture du caractère des principaux adversaires ? Puiserai-je cette peinture dans leur propre historien ? Opposerai-je ce caractère à celui des témoins ; le vice à la vertu; la fureur à la modération ; l’ hypocrisie à la sincérité; le mensonge à la vérité ? J’ oublierois que je ne fais qu’ une esquisse , et point du tout un traité .

Dirai-je encore, que la résurrection de l’ envoyé n’ est point un fait isolé ; mais, qu’ il est le maître chaînon d’ une chaîne de faits de même genre, et d’ une multitude d’ autres faits de tout genre, qui deviendroient tous absolument inexplicables, si le premier fait étoit supposé faux ? Si en quelque matière que ce soit, une hypothèse est d’ autant plus probable , qu’ elle explique plus heureusement un plus grand nombre de faits ou un plus grand nombre de particularitésessentielles d’ un même fait; ne serai-je pas dans l’ obligation logique de convenir, que la première hypothèse n’ explique rien, et que la seconde explique tout, et de la manière la plus heureuse ou la plus naturelle ? Si une certaine hypothèse me conduit nécessairement à des conséquences qui choquent manifestement ce que je nomme l’ ordre moral , pourrois-je recevoir cette hypothèse, et la préférer à celle qui auroit son fondement dans l’ ordre moral même ? Ajouterai-je que si l’ envoyé n’ est point ressuscité , il a été lui-même un insigne imposteur ? Car du propre aveu des témoins , il avoit prédit sa mort et sarésurrection , et établi un mémorial de l’ une et de l’ autre.

Si donc il n’ est point ressuscité, ses disciples ont dû penser qu’ il les avoit trompés sur ce point le plus important: et s’ ils l’ ont pensé, comment ont-ils pu fonder sur une résurrection qui ne s’ étoit point opérée, les espérances si relevées d’ un bonheur à venir ? Comment ont-ils pu annoncer en son nom au genre-humain ce bonheur à venir ? Comment ont-ils pu s’ exposer pendant si longtems à tant de contradictions, à de si cruelles épreuves, à la mort même, pour soutenir une doctrine qui reposoit toute entière sur un fait faux , et dont la fausseté leur étoit si évidemment connue ? Comment des hommes qui faisoient une profession si publique, si constante, et en apparence si sincère de l’ amour le plus délicat et le plus noble du genre-humain, ont-ils été assés dénaturés pour tromper tant de milliers de leurs semblables, et les précipiter avec eux dans un abîme de malheurs ? Comment d’ insignes imposteurs ont-ils pu espérer d’ être dédommagés dans une autre vie des souffrances qu’ ils enduroient dans celle-ci ? Comment de semblables imposteurs ont-ils pu enseigner aux hommes la doctrine la plus épurée, la plus sublime, la mieux appropriée aux besoins de la grande société ? Comment encore…

mais, j’ ai déjà assés insisté sur ces monstrueuses oppositions à l’ ordre moral : elles s’ offrent ici en si grand nombre, elles sont si frappantes, qu’ il me suffit d’ y réfléchir quelques momens pour sentir de quel côté est la plus grande probabilité .

Objecterai-je, que la résurrection de l’ envoyé n’ a pas été assés publique , et qu’ il auroit dû se montrer à la capitale, et sur-tout à ses juges après sa résurrection ? Je verrai d’ abord, que la question n’ est point du tout de sçavoir ce que Dieu auroit pu faire; mais, qu’ elle git uniquement à sçavoir ce qu’ il a fait. C’ étoit à l’ homme intelligent , à l’ homme moral , que Dieu vouloit parler: il ne vouloit pas le forcer à croire, et laisser ainsi l’ intelligence sans éxercice. Il s’ agit donc uniquement de m’ assurer, si la résurrection de l’ envoyé a été accompagnée de circonstances assés décisives, précédée et suivie de faits assés frappans pour convaincre l’ homme raisonnable de la mission extraordinaire de l’ envoyé. Or, quand je rapproche toutes les circonstances et tous les faits ; quand je les pèse à la balance de ma raison, je ne puis me dissimuler à moi-même, que Dieu n’ aît fait tout ce qui étoit suffisant pour donner à l’ hommeraisonnable cette certitude morale qui lui manquoit, qu’ il désiroit avec ardeur, et qui étoit si bien assortie à sa condition présente .

Je reconnoîtrois encore, que mon objection sur le défaut de publicité de la résurrection de l’ envoyé, envelopperoit une grande absurdité; puisqu’ en développant cette objection j’ appercevrois aussi-tôt que chaqu’ individu de l’ humanité pourroit requérir aussi que l’ envoyé lui apparût, etc.

Il ne faut point que je dise; cela est sage, donc Dieu l’ a fait ou dû le faire: mais, je dois dire; Dieu l’ a fait, donc cela est sage.

Est-ce à un être aussi profondément ignorant que je le suis à prononcer sur les voyes de la sagesse elle-même ? La seule chose qui soit ici proportionnée à mes petites facultés, est d’ étudier les voyes de cette sagesse adorable, et de sentir le prix de son bienfait.

J’ ai dit que toutes les pièces de la déposition m’ avoient paru très harmoniques ou très convergentes . J’ y découvre néanmoins bien des variétés soit dans laforme , soit dans la matiére . J’ y apperçois même çà et là des oppositions au moins apparentes. J’ y vois des difficultés qui tombent sur certains points de généalogie, sur certains lieux, sur certaines personnes, sur certains faits, etc. Et je ne trouve pas d’ abord la solution de ces difficultés.

Comme je n’ ai aucun intérêt secret à croire ces difficultés insolubles , je ne commence point par imaginer qu’ elles le sont. J’ ai étudié la logique du coeur et celle de l’ esprit: je me mets un peu au fait de cette autre science qu’ on nomme la critique , et qu’ il ne m’ est point permis d’ ignorer entiérement. Je rapproche les passages parallèles ; je les confronte; je les anatomise, et j’ emprunte le secours des meilleurs interprêtes. Bientôt je vois les difficultés s’ applanir; la lumière s’ accroître d’ instant en instant; se répandre de proche en proche ; se réfléchir de tous côtés, et éclairer les parties les plus obscures de l’ objet.

Si cependant il est des recoins que cette lumiére n’ éclaire pas assés à mon gré; s’ il reste encore des ombres que je ne puis achever de dissiper; il ne me vient pas dans l’ esprit, et bien moins dans le coeur, d’ en tirer des conséquences contre l’ ensemble de la déposition : c’ est que ces ombres légeres n’ éteignent point, à mes yeux, la lumiére que réfléchissent si fortement les grandes parties du tableau.

Il m’ est bien permis de douter : le doute philosophique est lui-même le sentier de la vérité; mais, il ne m’ est point permis de manquer de bonne foi, parce que la vraye philosophie est absolument incompatible avec la mauvaise foi, et qu’ on est philosophe par le coeur beaucoup plus encore que par la tête.

Si dans l’ éxamen critique de quelqu’ auteur que ce soit, je me conduis toujours par les règles les plus sûres et les plus communes de l’ interprêtation ; si une de ces règles me prescrit de juger sur l’ ensemble des choses; si une autre règle m’ enseigne, que de légères difficultés ne peuvent jamais infirmer cetensemble , quand d’ ailleurs il porte avec lui les caractères les plus essentiels de la vérité ou du moins de la probabilité ; pourquoi refuserois-je d’ appliquer ces règles à l’ éxamen de la déposition qui m’ occupe, et pourquoi ne jugerois-je pas aussi de cette déposition par son ensemble ? Ces oppositions apparentes elles-mêmes, ces espèces d’ antinomies , ces difficultés de divers genres, ne m’ indiquent-elles pas d’ une manière assés claire, que les auteurs des différentes pièces de la déposition ne se sont pas copiés les uns les autres, et que chacun d’ eux a rapporté ce qu’ il tenoit du témoignage de ses propres sensou ce qu’ il avoit appris des témoins oculaires ? Si ces différentes pièces de la déposition avoient été plus identiques ; je ne dis pas seulement dans la forme , je dis encore dans la matière , n’ aurois-je point eu lieu de soupçonner qu’ elles partoient toutes de la même main ou qu’ elles avoient été calquées les unes sur les autres ? Et ce soupçon , aussi légitime que naturel, n’ auroit-il pas infirmé, à mes yeux, la validité de la déposition ? Ne suis-je pas plus satisfait, quand je vois un de ces auteurs commencer ainsi son recit ? comme plusieurs ont entrepris d’ écrire l’ histoire des choses,… etc. ne sens-je pas ma satisfaction s’ accroître, lorsque je lis dans le principal écrit d’ un des premiers témoins; celui qui l’ a vu, en a rendu témoignage, et son témoignage est véritable, et il sçait qu’ il dit la vérité, afin que vous la croyiés ? ou que je lis dans un autre écrit de ce même témoin; ce que nous avons ouï, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, et que nos mains ont touché, concernant la parole de vie, nous vous l’ annonçons ? le 18 de mars 1769.

PARTIE 20

Suite des idées sur l’ état futur de l’ homme.

Suite de l’ esquisse des recherches philosophiques de l’ auteur sur la révélation.

L’ authenticité et la vérité de la déposition écrite.

Les prophêties.

Je poursuis mon éxamen : je n’ ai pas envisagé toutes les faces de mon sujet: il en présente un grand nombre: je dois me borner aux principales.

Comment puis-je m’ assurer de l’ authenticité des piéces les plus importantes de la déposition ? J’ apperçois d’ abord que je ne dois point confondre l’authenticité de la déposition avec sa vérité . Je fixe donc le sens des termes, et j’ évite toute équivoque.

J’ entens par l’ authenticité d’ une piéce de la déposition , ce degré de certitude qui m’ assure que cette pièce est bien de l’ auteur dont elle porte le nom .

La vérité d’ une piéce de la déposition , sera sa conformité avec les faits .

J’ apprens donc de cette distinction logique, que la vérité historique ne dépend pas de l’ authenticité de l’ histoire: car je conçois facilement, qu’ un écrit peut être conforme aux faits, et porter un nom supposé ou n’ en point porter du tout.

Mais; si je suis certain de l’ authenticité de l’ histoire; et si l’ historien m’ est connu pour très véridique ; l’ authenticité de l’ histoire m’ en persuadera la véritéou du moins me la rendra très probable.

Le livre que j’ éxamine, n’ est pas tombé du ciel: il a été écrit par des hommes, comme tous les livres que je connois. Je puis donc juger de l’ authenticité de ce livre, comme de celle de tous les livres que je connois.

Comment sçais-je que l’ histoire de Thucydide, celle de Polybe, celle de Tacite, etc. Sont bien des auteurs dont elles portent les noms ? C’ est de la traditionque je l’ apprends. Je remonte de siécle en siécle; je consulte les monumens des différens âges; je les compare avec ces histoires elles-mêmes; et le résultat général de mes recherches est qu’ on a attribué constamment ces histoires aux auteurs dont elles portent aujourd’ hui les noms .

Je ne puis raisonnablement suspecter la fidélité de cette tradition : elle est trop ancienne, trop constante, trop uniforme, et jamais elle n’ a été démentie.

Je suis donc la même méthode dans mes recherches sur l’ authenticité de la déposition dont il s’ agit, et j’ ai le même résultat général et essentiel.

Mais; parce qu’ il s’ en faut beaucoup, que l’ histoire du Pélopponèse intéressât autant les grecs, que l’ histoire de l’ envoyé intéressoit ses premiers sectateurs; je ne puis douter que ceux-ci n’ ayent apporté bien plus de soin à s’ assurer de l’ authenticité de cette histoire , que les grecs n’ en prirent pour s’ assurer de l’ authenticité de celle de Thucydide.

Une société qui étoit fortement persuadée, que le livre dont je parle, contenoit les assurances d’ une félicité éternelle; une société affligée, méprisée, persécutée, qui puisoit sans cesse dans ce livre les consolations et les secours que ses épreuves lui rendoient si nécessaires ; cette société , dis-je, s’ en seroit-elle laissé imposer sur l’ authenticité d’ une déposition qui lui devenoit de jour en jour plus précieuse ? Une société , au milieu de laquelle les auteurs même de la déposition avoient vécu; qu’ ils avoient eux-mêmes gouvernée pendant bien des années, auroit-elle manqué de moyens pour s’ assurer de l’authenticité des écrits de ces auteurs ? Auroit-elle été d’ une indifférence parfaite sur l’ emploi de ces moyens ? étoit-il plus difficile à cette société de se convaincre de l’ authenticité de ses écrits, qu’ il ne l’ est à quelque société que ce soit de s’ assurer de l’ authenticité d’ un écrit attribué à un personnage très connu ou qui en porte le nom ? Des sociétés particulières et nombreuses auxquelles les premiers témoins avoient adressé divers écrits , pouvoient-elles se méprendre sur l’ authenticité de pareils écrits ? Pouvoient-elles douter le moins du monde si ces témoins leur avoient écrit; s’ ils avoient répondu à diverses questions qu’ elles leur avoient proposées; si ces témoins avoient séjourné au milieu d’ elles, etc. ? Je me rapproche le plus qu’ il m’ est possible du premier âge de cette grande société fondée par les témoins : je consulte les monumens les plus anciens, et je découvre, que presqu’ à la naissance de cette société , ses membres se diviserent sur divers points de doctrine. Je recherche ce qui se passoit alors dans les différens partis, et je vois, que ceux qu’ on nommoitnovateurs , en appelloient, comme les autres, à la déposition des premiers témoins , et qu’ ils en reconnoissoient l’ authenticité .

Je découvre encore, que des adversaires de tous ces partis, des adversaires éclairés, et assés peu éloignés de ce premier âge, ne contestoient point l’authenticité des principales piéces de la déposition .

Je trouve cette déposition citée fréquemment par des écrivains d’ un grand poids, qui touchoient à ce premier âge, et qui faisoient profession d’ en reconnoître l’ authenticité , comme ils faisoient profession de reconnoître la validité du témoignage rendu par les premiers témoins aux faits miraculeux . Je compare cescitations avec la déposition que j’ ai en main, et je ne puis m’ en dissimuler la conformité.

En continuant mes recherches, je m’ assure, qu’ assés peu de tems après la naissance de la société dont je parle, il se répandit dans le monde une foule defausses dépositions , dont quelques-unes étoient citées comme vrayes par des docteurs de cette société qui étoient fort respectés. Je suis d’ abord porté à en inférer, qu’ il n’ étoit donc pas aussi difficile que je le pensois, d’ en imposer à cette société , et même à ses principaux conducteurs . Ceci excite mon attention autant que ma défiance, et j’ éxamine de fort près ce point délicat.

Je ne tarde pas à m’ appercevoir, que c’ est ici le lieu de faire usage de ma distinction logique entre l’ authenticité d’ un écrit et sa vérité . Si un écrit peut être vrai sans être authentique , les fausses dépositions dont il est question, pouvoient être vrayes quoiqu’ elles ne fussent point du tout authentiques .

Ces docteurs contemporains qui les citoient , sçavoient bien apparemment si elles étoient conformes aux faits essentiels , et je sçais moi-même qu’ on a de bonnes preuves qu’ elles y étoient conformes.

Elles étoient donc plutôt des histoires inauthentiques , que de fausses histoires ou des romans .

Je vois d’ ailleurs que les docteurs dont je parle, citoient rarement ces histoires inauthentiques , tandis qu’ ils citoient fréquemment les histoires authentiques . Je découvre même, qu’ il y avoit de ces histoires inauthentiques , qui n’ étoient que l’ histoire authentique elle-même modifiée ou interpolée çà et là.

Je ne puis m’ étonner du grand nombre de ces histoires inauthentiques qui se répandirent alors dans le monde : je m’ étonnerois plutôt qu’ il n’ y en aît pas eu davantage. Je conçois à merveille, que des disciples zélés des principaux témoins , purent être portés tout naturellement à écrire ce qu’ ils avoient ouï dire à leur maître, et à donner à leur narration un titre semblable à celui des pièces authentiques .

De pareilles histoires pouvoient facilement être très conformes aux faits essentiels ; puisque leurs auteurs les tenoient de la bouche des premiers témoins ou du moins de celle de leurs premiers disciples.

Je trouve que les novateurs avoient aussi leurs histoires , et qui s’ éloignoient plus ou moins de l’ histoire authentique ; mais; il ne m’ est pas difficile de m’ assurer, que ces histoires malicieusement supposées, contenoient la plupart des faits essentiels qui avoient été attestés par les principaux témoins . Cesnovateurs me paroissent fort animés contre le parti qui leur étoit contraire, et puisqu’ ils inséroient dans leurs histoires les mêmes faits essentiels que ce parti faisoit profession de croire; je ne puis point ne pas envisager une telle conformité entre des partis si opposés, comme la plus forte présomption en faveur de l’authenticité et de la vérité de la déposition que j’ ai sous les yeux.

J’ observe encore, que la société dépositaire fidéle de la doctrine et des écrits des témoins , ne cessoit, ainsi que ses docteurs, de réclamer contre lesnovateurs et contre leurs écrits , et d’ en appeller constamment aux écrits authentiques comme au juge suprême et commun de toutes les controverses . J’ apprends même de l’ histoire de cette société , qu’ elle avoit grand soin de lire chaque semaine ces écrits, dans ses assemblées, et qu’ ils étoient précisement ceux qu’ on me donne aujourd’ hui pour la déposition authentique des témoins .

Je ne puis donc supposer, en bonne critique, que cette société s’ en laissoit facilement imposer sur l’ authenticité des nombreux écrits répandus dans son sein. S’ il me restoit sur ce point essentiel quelque doute raisonnable, il seroit dissipé par un fait remarquable que je découvre: c’ est que cette société étoit si éloignée d’ admettre légèrement pour authentiques des écrits qui ne l’ étoient point, qu’ il lui étoit arrivé de suspecter longtems l’ authenticité de divers écrits, qu’ un éxamen continué et réfléchi lui apprit enfin partir de la main des témoins .

Un autre fait, plus remarquable encore, vient à l’ appui de celui-ci: je lis dans l’ histoire du tems, que les membres de la société dont je parle, s’ exposoient aux plus grands supplices, plutôt que de livrer à leurs persécuteurs, ces livres qu’ elle réputoit authentiques et sacrés, et que ces ardens persécuteurs destinoient aux flammes. Présumerai-je que les plus zèlés partisans de la gloire des grecs se fussent sacrifiés pour sauver les écrits de Thucydide ou de Polybe ? Si je jette ensuite les yeux sur les meilleures notices des manuscripts de la déposition , je m’ assurerai, que les principales piéces de cette déposition portent dans ces manuscripts les noms des mêmes auteurs, auxquels la société dont je parle, les avoit toujours attribuées. Cette preuve me paroîtra d’ autant plus convaincante, qu’ il sera plus probable, que quelques-uns de ces manuscripts remontent à une plus haute antiquité.

J’ ai donc en faveur de l’ authenticité de la déposition qui m’ occupe, le témoignage le plus ancien, le plus constant, le plus uniforme de la société qui en est la dépositaire; et j’ ai encore le témoignage des plus anciens novateurs , celui des plus anciens adversaires , et l’ authorité des manuscripts les plus originaux.

Comment m’ éléverois-je à présent contre tant de témoignages réünis et d’ un si grand poids ? Serois-je mieux placé que les premiers novateurs ou les premiers adversaires , pour contredire le témoignage si invariable, si unanime de la société primitive ? Connois-je aucun livre du même tems, dont l’authenticité soit établie sur des preuves aussi solides, aussi singulières, aussi frappantes, et de genres si divers ? Je n’ insisterai pas beaucoup avec moi-même sur la possibilité de certaines altérations du texte authentique : je ne dirai point que ce texte a pu être falsifié . Je vois tout d’ un coup combien il seroit improbable qu’ il eût pu l’ être pendant la vie des auteurs : leur opposition et leur authorité auroient confondu bientôt les faussaires.

Il me sembleroit tout aussi improbable, que de pareilles falsifications eussent pu être éxécutées avec quelque succès, immédiatement après la mort des auteurs: leurs enseignemens et leurs écrits étoient trop récens, et déjà trop répandus.

L’ improbabilité me paroîtroit accroître à l’ indéfini pour les âges suivans; car il me paroîtroit très évident qu’ elle accroîtroit en raison directe de ce nombre prodigieux de copies et de cette multitude de versions qu’ on ne cessoit de faire du texte authentique , et qui voloient dans toutes les parties du monde connu. Comment falsifier à la fois tant de copies et tant de versions ? Je ne dis point assés: comment la seule pensée de le faire, seroit-elle montée à la tête de personne ? Je sçais d’ ailleurs, qu’ il est bien prouvé par l’ histoire du tems, que les premiers novateurs ne commencèrent à écrire qu’ après la mort des premiers témoins . Si ces novateurs , pour favoriser leurs opinions particulières, avoient entrepris de falsifier les écrits des témoins ou ceux de leurs plus illustres disciples; la société nombreuse et vigilante qui en étoit la gardienne, ne s’ y seroit-elle pas d’ abord fortement opposée ? Et si cette société elle-même, pour réfuter avec plus d’ avantage les novateurs , avoit osé falsifier le texte authentique ; ces novateurs qui en appelloient eux-mêmes à ce texte , auroient-ils gardé le silence sur de semblables impostures ? Ceci s’ applique de soi-même aux suppositions .

Il ne me semble pas moins improbable, qu’ on aît pu dans aucun tems supposer des écrits aux témoins ; qu’ il ne me le paroît, qu’ on aît pu dans aucun temsfalsifier leurs propres écrits .

En y regardant de près, il m’ est facile de reconnoître, que les divisions continuelles et si multipliées de la société fondée par les témoins , ont dû naturellement conserver le texte authentique dans sa premiére intégrité.

Si ces divisions dégénérèrent ensuite en guerres ouvertes et acharnées; si les parties belligérentes en appelloient toujours au texte authentique , comme à l’ arbitre irréfragable de leurs querelles; si l’ on vint enfin à découvrir un moyen nouveau de multiplier à l’ infini et avec autant de précision que de promptitude, les copies du texte authentique ; ne serai-je pas dans l’ obligation la plus raisonnable de convenir, que la crédibilité de la déposition écrite n’ a rien perdu par le laps du tems, et que ces écrits qu’ on me donne aujourd’ hui pour ceux des témoins , sont bien les mêmes qui leur ont toujours été attribués ? La déposition imprimée que j’ ai en main, me représente donc les meilleurs manuscripts de cette déposition qui soient parvenus jusqu’ à moi; et ces manuscripts mereprésentent eux-mêmes les manuscripts plus anciens ou plus originaux , dont ils sont les copies .

Mais; combien d’ altérations de genres différens ont pu survenir à ces manuscripts par l’ injure des tems; par les révolutions des états et des sociétés; par la négligence, par l’ inattention, par l’ impéritie des copistes ! Et combien d’ autres sources d’ altération que je découvre encore ! Il ne faut point que je me dissimule ceci: puis-je maintenant me flatter, que la déposition authentique des témoins , soit parvenue jusqu’ à moi dans sa pureté originelle, à travers dix-sept siécles, et après avoir passé par tant de milliers de mains, la plupart imbécilles ou ignorantes ? J’ approfondis ce point important de critique , et je suis effrayé du nombre prodigieux des variantes . Je vois un habile critique en compter plus de trente mille , et ce critique se flatte pourtant d’ avoir donné la meilleure copie de la déposition des témoins , et assure l’ avoir faite sur plus de nonante manuscripts , recueillis de toutes parts et collationnés éxactement.

J’ ai peine à revenir de mon étonnement: mais; ce n’ est point pendant qu’ on est si étonné, qu’ on peut réfléchir. Je dois me défier beaucoup de ces premières impressions, et rechercher avec plus de soin et dans le sens froid du cabinet, les sources de ce nombre prodigieux de variantes .

Les réfléxions s’ offrent ici en foule à mon esprit: je m’ arrête aux plus essentielles. Je ne connois, il est vrai, aucun livre ancien , qui présente, ni à beaucoup près, un aussi grand nombre de leçons diverses, que celui dont je fais l’ éxamen. Ceci a-t-il néanmoins de quoi me surprendre beaucoup ? Depuis qu’ il est des livres dans le monde, en est-il aucun, qui aît dû être lu, copié, traduit, commenté aussi souvent, en autant de lieux, et par autant de lecteurs, de copistes, de traducteurs, d’ interprêtes que celui-ci ? Un sçavant laborieux consumeroit ses veilles à lire et à collationner les nombreuses versions qui ont été faites de ce livre en différentes langues, et dès les premiers tems de sa publication. Je l’ ai déja remarqué: un livre qui contient les gages d’ un bonheur éternel , pouvoit-il ne pas paroître le plus important de tous les livres à cette grande société , à laquelle il avoit été confié, qui en reconnoissoit l’ authenticitéet la vérité , et qui en a transmis d’ âge en âge le précieux dépôt ? Je ne suis donc plus si étonné de ces trente mille variantes . Il est bien dans la nature de la chose, que plus les copies d’ un livre se multiplient, et plus les variantes de ce livre soient nombreuses. Mon étonnement se dissipe même en entier, lorsque retournant au sçavant critique, j’ apprends de lui-même, que ces trente mille variantes ont été puisées, non seulement dans les copies du texteoriginal ; mais encore dans celles de toutes les versions , etc.

Je parcours ces variantes , et je me convaincs par mes propres yeux, qu’ elles ne portent point sur des choses essentielles , sur des choses qui affectent lefond ou l’ ensemble de la déposition . Ici je trouve un mot substitué à un autre: là, un ou plusieurs mots transposés ou omis: ailleurs, quelques mots plus remarquables, qui paroissent avoir passé de la marge dans le texte , et que je ne rencontre point dans les manuscripts les plus originaux, etc.

Si malgré les variantes assés nombreuses des écrits de Ciceron, d’ Horace, de Virgile, les plus sévères critiques pensent néanmoins posséder le texteauthentique de ces auteurs; pourquoi ne croirai-je pas posséder aussi le texte authentique de la déposition dont il s’ agit ? Si les variantes de cette déposition étoient un titre suffisant pour me la faire rejetter; ne faudroit-il pas que je rejettasse pareillement tous les livres de l’ antiquité ? Cette remarque me ramène aux réfléxions de même genre, que je faisois à la fin de la partie précédente, au sujet des antinomies vrayes ou prétendues de la déposition . Si je veux raisonner sur cette matière avec quelque justesse, je dois me conformer aux règles de la plus saine critique , et je ne dois pas prétendre juger du livre en question, autrement que de tout autre livre.

Mais; un livre destiné par la sagesse à accroître les lumières de la raison, et à donner au genre-humain les assurances les plus positives d’ un bonheur à venir; n’ auroit-il pas dû être préservé par cette sagesse de toute espèce d’ altération ? Et s’ il en eut été préservé cela même n’ auroit-il pas été la preuve la plus démonstrative que le législateur avoit parlé ? Je me livre sans reserve aux objections: je poursuis la vérité: je ne cherche qu’ elle, et je crains toujours de prendre l’ ombre pour le corps. Que voudrois-je donc à cette heure ? Je voudrois que la providence fût intervenue miraculeusement pour préserver de toutealtération ce livre précieux, qu’ elle paroît avoir abandonné, comme tous les autres, à l’ influence dangereuse des causes secondes .

Je ne démêle pas bien encore ce que je voudrois. J’ entrevois en gros le besoin d’ une intervention extraordinaire propre à conserver la déposition dans sa pureté natale. Je désirerois donc que la providence eût inspiré ou dirigé extraordinairement tous les copistes, tous les traducteurs, tous les libraires de tous les siècles et de tous les lieux ou qu’ elle eût prévenu les guerres, les incendies, les inondations, et en général toutes les révolutions qui ont fait périr lesécrits originaux des témoins .

Mais; cette intervention extraordinaire n’ auroit-elle pas été un miracle perpétuel , et un miracle perpétuel auroit-il bien été un miracle ? Une pareilleintervention auroit-elle été dans l’ ordre de la sagesse ? Si les moyens naturels ont pu suffire à conserver dans son intégrité primitive l’ ensemble de cettedéposition précieuse; serois-je bien philosophe de requérir un miracle perpétuel pour prévenir la substitution, la transposition ou l’ omission de quelques mots ? Autant vaudroit que j’ éxigeasse un miracle perpétuel pour prévenir les erreurs de chaqu’ individu en matière de croyance , etc.

Je rougis de mon objection; je confesse que mes désirs étoient insensés. Ce qui les excuse à mes propres yeux, c’ est que je les formois dans la simplicité d’ un coeur honnête, qui cherchoit sincèrement le vrai, et qui ne l’ avoit pas d’ abord apperçu.

Si je me suis assés convaincu de l’ authenticité de cette déposition qui est le grand objet de mes recherches; si je suis moralement certain qu’ elle n’ a été nisupposée ni essentiellement altérée ; pourrai-je raisonnablement douter de sa vérité ? Je l’ ai dit: la vérité d’ un écrit historique est sa conformité avec lesfaits . Si je me suis suffisamment prouvé à moi-même que les faits miraculeux contenus dans la déposition sont de nature à n’ avoir pu être supposés ni admis comme vrais , s’ ils avoient été faux ; s’ il m’ a paru encore solidement établi, que les témoins qui attestoient publiquement et unanimément ces faits, ne pouvoient ni tromper ni être trompés sur de semblables faits; pourrai-je rejetter leur déposition sans choquer, je ne dis pas seulement toutes les régles de la plus saine logique; je dis simplement les maximes les plus reçues en matière de conduite ? Je fais ici une réfléxion qui me frappe: quand il seroit possible que je conçusse quelque doute raisonnable sur l’ authenticité des écrits historiques des témoins ; quand je fonderois ces doutes sur ce que ces écrits n’ ont été adressés à aucune société particulière chargée spécialement de les conserver; je ne pourrois du moins former le moindre doute légitime sur ces épîtresadressées par les témoins à des sociétés particulières et nombreuses, qu’ ils avoient eux-mêmes fondées et gouvernées. Combien ces sociétés étoient-elles intéressées à conserver précieusement ces lettres de leurs propres fondateurs ! Je lis donc ces lettres avec toute l’ attention qu’ elles méritent, et je vois qu’ elles supposent par-tout les faits miraculeux contenus dans les écrits historiques , et qu’ elles y renvoyent fréquemment, comme à la base inébranlable de lacroyance et de la doctrine .

Si le législateur de la nature ne s’ étoit point borné à adresser au genre-humain ce langage de signes , qui affectoit principalement les sens ; s’ il lui avoit encore annoncé de fort loin en divers tems et en diverses manières la mission de l’ envoyé ; ce seroit, sans doute, une nouvelle preuve bien éclatante de lavérité de cette mission, et une preuve qui accroîtroit beaucoup la somme, déja si grande, de ces probabilités , que je viens de rassembler en faveur de l’ état futur de l’ homme.

Je serois bien plus frappé encore de cette preuve , si par une dispensation particulière de la sagesse suprême, les oracles dont je parle, avoient été confiés aux adversaires mêmes de l’ envoyé et de ses ministres, et si ces premiers et ces plus obstinés adversaires avoient fait jusqu’ alors une profession constante d’ appliquer ces oracles à cet envoyé qui devoit venir.

J’ ouvre donc ce livre , que me produisent aujourd’ hui comme authentique et divin , les descendans en ligne directe de ces mêmes hommes qui ont crucifié l’ envoyé et persécuté ses ministres et ses premiers sectateurs. Je parcours divers morceaux de ce livre , et je tombe sur un écrit , qui me jette dans le plus profond étonnement. Je crois y lire une histoire anticipée et circonstanciée de l’ envoyé: j’ y retrouve tous ses traits, son caractère, et les principales particularités de sa vie. Il me semble, en un mot, que je lis la déposition même des témoins .

Je ne puis détacher mes yeux de ce surprenant tableau: quels traits ! Quel coloris ! Quelle expression ! Quel accord avec les faits ! Quelle justesse, quel naturel dans les emblêmes ! Que dis-je ! Ce n’ est point une peinture emblêmatique d’ un avenir fort éloigné; c’ est une représentation fidèle du présent , et ce qui n’ est point encore est peint comme ce qui est.

il est monté comme un rejetton, et comme une racine sortant d’ une terre altérée…. etc. celui qui peignoit ainsi aux siécles futurs l’ orient d’ en haut, leur auroit-il désigné encore le tems de son lever ? J’ ai peine à en croire mes propres yeux, lorsque je lis dans un autre écrit du même livre , cet oracle admirable, qu’ on prendroit pour une chronologie composée après l’ événement .

il y a septante semaines déterminées sur ton peuple,… etc. je sçais que ces semaines de l’ oracle sont des semaines d’ année , chacune de sept ans.

Il s’ agit donc ici d’ un événement qui ne doit arriver qu’ au bout de 490 ans.

Je sçais par l’ histoire le tems de la venuë de ce Christ que l’ oracle annonce. Je remonte donc de ce Christ jusqu’ à 490 ans; car l’ événement doit être l’interprête le plus sûr de l’ oracle .

J’ arrive ainsi au règne de ce prince dont sort en effet la dernière parole pour le retour de cette nation , captive dans ses états; et c’ est de la main de cette nation elle-même que je tiens cet oracle qui la trahit et la confond.

Douterai-je de l’ authenticité des écrits où ces étonnans oracles sont consignés ? Mais; la nation qui en a toujours été la dépositaire n’ en a jamais douté : qu’ opposerois-je à un témoignage si ancien, si constant, si uniforme ? Je n’ imaginerai pas que cette nation a supposé de pareils écrits: combien cette imagination seroit-elle absurde ! Les oracles eux-mêmes ne la démentiroient-ils pas ? Ne seroit-elle pas démentie encore par tant d’ autres endroits des mêmes écrits , qui couvrent cette nation d’ ignominie, et qui lui reprochent si fortement ses désordres et ses crimes ? Elle n’ a donc rien supposé, rien altéré, rien retranché; puisqu’ elle a laissé subsister des titres si humilians pour elle, et si favorables à la grande société qui reconnoît le christ pour son fondateur.

Recourrai-je à l’ étrange supposition, que l’ accord des événemens avec les oracles, est le fruit du hazard ? Mais; trouverai-je dans la coïncidence de tant de traits et de traits si divers, l’ empreinte d’ une cause aveugle ? Un doute plus raisonnable s’ élève dans mon esprit: puis-je me démontrer à moi-même, que ces oracles , dont je suis si frappé, ont bien précédé de cinq à six siécles les événemens qu’ ils annonçoient en termes si exprès et si clairs ? Connois-je des monumens contemporains qui m’ attestent, que les auteurs des écrits dont je parle, ont bien vécu cinq à six siécles avant le Christ ? Je ne m’ engage point dans cette sçavante et laborieuse recherche: j’ apperçois une route plus courte, plus facile, plus sûre, et qui doit me conduire à un résultat plus décisif.

J’ ai appris de l’ histoire, que sous un roi d’ égypte, on fit une version grecque des écrits dont il est question. Je consulte cette fameuse version , et j’ y retrouve ces mêmes oracles , que me présente le texte original .

Cette version , éxécutée par des interprêtes de cette même nation dépositaire du texte original , avoit précèdé d’ environ trois siècles la naissance du Christ. Je suis donc certain que les oracles qui m’ occupent, ont précédé au moins de trois siècles, les événemens qu’ ils annonçoient.

Je ne serois pas le moins du monde fondé à soupçonner, que des membres de la société fondée par le Christ, ont interpolé dans cette version ces oracles , qui leur étoient si favorables. La nation gardienne du texte original , n’ auroit-elle pas réclamé d’ abord contre une telle imposture ? D’ ailleurs n’ auroit-il pas falluinterpoler encore tous les écrits des docteurs de cette nation ? Car ces docteurs citent ces mêmes oracles , et n’ hésitent point à les appliquer à cet envoyé qui devoit venir.

Si pour donner au genre-humain un plus grand nombre de preuves de sa destination future , l’ auteur du genre-humain a voulu joindre au langage de signes , déjà si persuasif, le langage prophétique ou typique , il n’ aura pas donné à ce langage des caractères moins expressifs qu’ à celui de signes . Il l’ aura tellement approprié aux événemens futurs qu’ il s’ agissoit de représenter , qu’ il n’ aura pu s’ appliquer éxactement ou d’ une maniére complette , qu’ à ces seuls événemens . Il l’ aura fait entendre dans un tems et dans des circonstances tels qu’ il fût impossible à l’ esprit humain de déduire naturellement de cetems et de ces circonstances l’ éxistence future de ces événemens . Et parce que si ce langage avoit été de la clarté la plus parfaite, les hommes auroient pu s’ opposer à la naissance des événemens , il aura été mêlé d’ ombres et de lumiére : il y aura eu assés de lumiére pour qu’ on pût reconnoître à la naissance des événemens que le législateur avoit parlé ; et il n’ y en aura point eu assés pour exciter les passions criminelles des hommes.

Je découvre tous ces caractéres dans les oracles que j’ ai sous les yeux. Je vois dans le même livre beaucoup d’ autres oracles semés çà et là, et qui ne sont guères moins significatifs. ils ont percé mes mains… ils ont partagé entr’ eux mes vétemens, et jetté ma robe au sort etc.

Quel autre que celui pour qui tous les siécles sont comme un instant , pouvoit dévoiler aux hommes cet avenir si reculé, et appeller les choses qui ne sont point, comme si elles étoient ! Le 5 d’ avril 1769.

PARTIE 21

Suite des idées sur l’ état futur de l’ homme.

Fin de l’ esquisse des recherches philosophiques de l’ auteur sur la révélation.

La doctrine.

Les succès du témoignage.

Difficultés: réponses.

S’ il est bien vrai, que la sagesse elle-même, aît daigné descendre sur la terre, pour éclairer des hommes mortels; je dois, sans doute, retrouver dans ladoctrine de son envoyé l’ empreinte indélébile de cette sagesse adorable.

Je médite profondément ce grand sujet: je commence par me tracer à moi-même les caractères que cette doctrine devroit avoir, pour me paroître conforme aux lumières les plus pures de la raison , et pour ajouter à ces lumières ce que les besoins de l’ humanité éxigeoient, et qu’ elles ne peuvent fournir.

Je ne puis disconvenir, que l’ homme ne soit un être sociable , et que plusieurs de ses principales facultés n’ ayent pour objet direct l’ état de société . Le don seul de la parole suffiroit pour m’ en convaincre. La doctrine d’ un envoyé celeste devroit donc reposer essentiellement sur les grands principes de lasociabilité . Elle devroit tendre le plus directement à perfectionner et à ennoblir tous les sentimens naturels qui lient l’ homme à ses semblables: elle devroit multiplier et prolonger à l’ indéfini les cordages de l’ humanité : elle devroit présenter à l’ homme l’ amour de ses semblables, comme la source la plus féconde et la plus pure de son bonheur présent et de son bonheur à venir . Est-il un principe de sociabilité plus épuré, plus noble, plus actif, plus fécond, que cette bienveuillance si relevée, qui porte dans la doctrine de l’ envoyé le nom si peu usité et si expressif de charité ? Je vous donne un commandement nouveau, c’ est de vous aimer les uns les autres… c’ est à ceci qu’ on reconnoîtra que vous êtes mes disciples, si vous avés de l’ amour les uns pour les autres…

il n’ est point de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis… et qui étoient les amis de l’ envoyé ? Les hommes de tous les siécles et de tous les lieux: il est mort pour le genre-humain .

à ces préceptes si réïtérés d’ amour fraternel , à cette loi sublime de la charité , méconnoîtrai-je le fondateur et le législateur de la société universelle ? à ce grand éxemple de bienfaisance, à ce sacrifice si volontaire, méconnoîtrai-je l’ ami des hommes le plus vrai et le plus généreux ? C’ est toujours le coeur qu’ il s’ agit de perfectionner: il est le principe universel de toutes les affections : une doctrine celeste ne se borneroit point à régler les actions extérieures de l’homme : elle voudroit porter encore ses heureuses influences jusques dans les plus profonds replis du coeur. vous avés ouï dire; vous ne commettrés point d’ adultère : mais; moi je vous dis; que celui qui regarde une femme avec des yeux de convoitise, a déjà commis l’ adultère dans son coeur. quelle est donc cette nouvelle doctrine qui condamne le crime pensé comme le crime commis ? C’ est la doctrine de ce philosophe par excellence, qui sçavoit bien comment l’homme étoit fait, et que telle étoit la constitution de son être, qu’ un mouvement imprimé trop fortement à certaines parties du cerveau, pouvoit le conduire insensiblement au crime . Un psychologue ne doit pas avoir de la peine à comprendre ceci. Le voluptueux insensé le sentiroit au moins, s’ il pouvoit appercevoir son coeur à travers les immondices de son imagination. mais; moi je vous dis: c’ est un maître qui parle; et quel maître ! il parloit comme ayant authorité.

l’ homme de bien tire de bonnes choses du bon trésor de son coeur, et le méchant homme tire de mauvaises choses de son mauvais trésor: que de simplicité dans ces expressions ! Que de vérité dans la pensée ! Que la chose est bien faite comme cela ! L’ homme de bien … ce n’ est pas le grand homme ; c’ est mieux encore…

son bon trésor… son coeur… le coeur de l’ homme de bien. il n’ y a pas de passion plus antipathique avec l’ esprit social que la vengeance . Il n’ en est point non plus qui tyrannise plus cruellement le coeur, qui a le malheur d’ en être possédé. Une doctrine céleste ne se borneroit donc pas à réprouver un sentiment si dangereux et si indigne de l’ être social : elle ne se borneroit pas même à éxiger de lui le sacrifice de ses propres ressentimens: bien moins encore lui laisseroit-elle la peine du talion : elle voudroit lui inspirer le genre d’ héroïsme le plus relevé, et lui enseigner à punir par ses bienfaits l’ offenseur. vous avés appris qu’ il a été dit; oeil pour oeil et dent pour dent: et moi je vous dis;… aimés vos ennemis; bénissés ceux qui vous haïssent; priés pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent…

car si vous n’ aimés que vos fréres, que faites-vous d’ extraordinaire ? et quel motif présente ici l’ auteur d’ une doctrine si propre à ennoblir le coeur de l’ être social ? afin que vous soyés les enfans de votre pere celeste qui fait lever son soleil sur les méchans et sur les gens de bien, et qui répand la pluye sur les justes et sur les injustes. l’ être vraiment social répand donc ses bienfaits comme la providence répand les siens.

Il fait du bien à tous, et s’ il agit par des principes généraux , les exceptions à ces principes, sont encore des bienfaits , et de plus grands bienfaits. Dispensateur judicieux des biens de la providence, il sçait, quand il le faut, les proportionner à l’ excellence des êtres auxquels il les distribue. Il tend sans cesse vers la plus grande perfection, parce qu’ il sert un maître parfait… soyés parfaits… une doctrine qui proscrit jusqu’ à l’ idée de vengeance , et qui ne laisse au coeur que le choix des bienfaits, prescrira, sans doute, la réconciliation et le pardon des injures personnelles . L’ être vraiment social est trop grand pour être jamais inaccessible à la réconciliation et au pardon. lors donc que vous présenterés votre offrande, pour être mise sur l’ autel, si vous-vous souvenés que votre frère a quelque chose contre vous; laissés votre offrande devant l’ autel et allés premiérement vous réconcilier avec votre frère: après cela, venés et présentés votre offrande. c’ est encore que le dieu de paix , qui est le dieu de la société universelle , veut des sacrificateurs de la paix… sur l’ autel… elle le prophaneroit… devant l’ autel… elle n’ y demeurera qu’ un moment. combien de fois pardonnerai-je à mon frère ? Sera-ce jusqu’ à sept fois ?demande ce disciple dont l’ ame n’ étoit pas encore assés ennoblie: jusqu’ à septante fois sept fois, répond celui qui pardonne toujours , parce qu’ il a toujoursà pardonner.

Une doctrine qui ne respireroit que charité , seroit apparemment de la tolérance une des premières loix de l’ être social : car il seroit contre la nature de la chose, qu’ un être social fût intolérant . Des hommes encore charnels voudroient disposer du feu du ciel : ils voudroient… seigneur ! voulés-vous… que répond l’ ami des hommes à cette demande aussi inhumaine qu’ insensée ? vous ne sçavés, de quel esprit vous êtes animés: je ne suis pas venu pour perdre les hommes, mais je suis venu pour les sauver. des hommes qui se disent les disciples de ce bon maître, poursuivront-ils donc leurs semblables, parce qu’ ils ont le malheur de ne pas attacher à quelques mots les mêmes idées qu’ eux ? Employeront-ils le fer et le feu pour…

je ne puis achever… je frémis d’ horreur… cette affreuse nuit commence à se dissiper… un rayon de lumière y pénètre… puisse le soleil de justice y pénétrer enfin ! Une doctrine celeste devroit éclairer l’ homme sur les vrais biens . Il est un être sensible : il a des affections : il faut des objets à sa faculté de désirer: il en faut à son coeur . Mais; quels objets une telle doctrine présenteroit-elle à un être qui n’ est sur la terre que pour quelques momens, et dont la vraye patrie est le ciel ? Cet être dont l’ ame immortelle engloutit le tems et saisit l’ éternité , attacheroit-il son coeur à des objets que le tems dévore ? Cet être, doué d’ un si grand discernement, prendroit-il les couleurs changeantes des gouttes de la rosée pour l’ éclat des rubis ? ne vous amassés pas des trésors sur la terre,… etc. quoi de plus vrai, et quoi de plus senti par celui qui est assés heureux pour se faire un semblable trésor ! Son coeur y est tout entier. Cet homme est déja assis dans les lieux célestes. Il est affamé et altéré de la justice, et il sera rassasié. si une doctrine celeste prescrivoit un culte , il seroit en rapport direct avec la nature de l’ intelligence , et aussi approprié à la noblesse de l’ être moral , qu’ à la majesté et à la spiritualité de l’ être des êtres.apprenés ce que signifient ces paroles;… etc. ces deux mots épuisent tout et ne peuvent être épuisés; mais, ils peuvent être oubliés: l’ aveugle superstitionne les connut jamais.

Mais; parce que l’ homme est un être sensible , et qu’ une religion qui réduiroit tout au pur spiritualisme , pourroit ne point convenir assés à un tel être; il seroit fort dans le caractère d’ une doctrine celeste de frapper les sens par quelque chose d’ extérieur. Cette doctrine établiroit donc un culte extérieur ; elle institueroit des cérémonies ; mais, en petit nombre, et dont la noble simplicité et l’ expression seroient éxactement appropriées au but particulier de l’ institution, et au spiritualisme du culte intérieur .

De même encore: parce qu’ un des effets naturels de la prière , est de retracer fortement à l’ homme ses foiblesses, ses misères, ses besoins; parce qu’ un autre effet naturel de cet acte religieux est d’ imprimer au cerveau les dispositions les plus propres à surmonter la trop forte impression des objets sensibles; enfin, parce que la prière est une partie essentielle de cet hommage raisonnable que la créature intelligente doit à son créateur: une doctrine celeste rappelleroit l’ homme à la prière , et lui en feroit un devoir . Elle lui en prescriroit même un formulaire , et l’ exhorteroit à n’ user point de vaines redites . Et comme l’ ame ne sçauroit demeurer longtems dans ce profond recueillement que la prière éxige, le formulaire prescrit seroit très court, et ne contiendroit que les choses les plus nécessaires , exprimées en termes énergiques et d’ une signification très étendue .

Il seroit bien encore dans l’ esprit d’ une doctrine celeste de redresser les jugemens des hommes sur le désordre moral , sur la confusion des méchans avec les bons , et en général sur la conduite de la providence. La philosophie moderne s’ élève bien haut ici, et n’ atteint pas encore à la hauteur de cette philosophie populaire, qui cache sous des images familières les vérités les plus transcendantes.

seigneur n’ avés-vous pas semé du bon grain dans votre champ ? D’ où vient donc qu’ il y a de l’ yvraie ?… voulés-vous que nous allions la cueillir ? Non, dit-il; de peur qu’ en cueillant l’ yvraie, vous n’ arrachiés aussi le bon grain. Laissés croître l’ un et l’ autre jusqu’ à la moisson; et au tems de la moisson, je dirai aux moissonneurs; cueillés premièrement l’ yvraie et liés-la en bottes;… mais amassés le bon grain dans mon grenier. des ignorans en agriculture voudroient dévancer la saison , et nettoyer le champ avant le tems . Ils ne le voudroient plus, s’ il leur étoit permis de lire dans le grand livre du maître du champ.

Si l’ amour de soi-même est le principe universel des actions de l’ homme ; si l’ homme ne peut jamais être dirigé plus sûrement au bien, que par l’ espoir desrécompenses ou par la crainte des peines ; si une doctrine celeste doit étayer la morale de motifs capables d’ influer sur des hommes de tout ordre; une telle doctrine annoncera, sans doute, au genre-humain un état futur de bonheur ou de malheur rélatif à la nature des actions morales . Elle donnera les plus magnifiques idées du bonheur à venir , et peindra des couleurs les plus effrayantes le malheur futur . Et comme ces objets sont de nature à ne pouvoir être représentés à des hommes , que par des comparaisons tirées de choses qui leur sont très connues; la doctrine dont je parle, recourra fréquemment à de semblables comparaisons. Ce seront des festins , des noces , des couronnes , des rassasiemens de joye , des fleuves de délices , etc. Ou ce seront des pleurs, des grincemens de dents , des ténèbres , un ver rongeant , un feu dévorant , etc. Enfin; parce que les menaces ne sçauroient être trop reprimantes , puisqu’ il arrive tous les jours que les hommes s’ exposent volontairement pour un plaisir d’ un moment, à des années de misère et de douleur; il seroit fort dans l’ esprit de la chose, que la doctrine dont il s’ agit, representât les peines comme éternelles , ou du moins comme un malheur d’ une durée indéfinie .

Mais; en ouvrant cet épouvantable abîme aux yeux des hommes sensuels , cette doctrine de vie éxalteroit, en même tems, les compassions du pére commun des hommes, et permettroit d’ entrevoir sur le bord de l’ abîme une main bienfaisante qui… si dans l’ être suprême la justice est la bonté dirigée par la sagesse…

si la souveraine bienfaisance veut essentiellement le perfectionnement de tous les êtres sentans et de tous les êtres intelligens … si les peines pouvoient être un moyen naturel de perfectionnement… s’ il y a plus de joye au ciel pour un pécheur qui se repent… si l’ on aime beaucoup, parce qu’ il a été beaucoup pardonné… mon coeur tressaille… je suis dans l’ admiration… quelle merveilleuse chaîne qui unit… les compassions du seul bon sont infinies…. il ne veut point la mort du pécheur; mais il veut sa conversion et sa vie… il veut…

et veut-il en vain ? Mais; une doctrine qui prendroit les hommes par l’ intérêt seroit-elle une doctrine celeste ? Ne devroit-elle pas, au contraire, diriger les hommes au bien , par l’ amour pur et désintéressé du bien ? Une ame qui aime la perfection, peut être facilement séduite par une idée sublime de perfection. N’ ai-je point à me défier ici de cette sorte d’ illusion ? Une doctrine qui ne présenteroit point d’ autre motif aux hommes, que la considération toute philosophique de la satisfaction attachée à la pratique du bien , seroit-elle une doctrine assés universelle , assés efficace ? Le plaisir attaché à la perfectionintellectuelle et morale , seroit-il bien fait pour être senti par toutes les ames ? Ce plaisir si délicat, si pur, si angelique suffiroit-il dans tous les cas, et principalement dans ceux où les passions et les appetits tyrannisent ou sollicitent l’ ame si puissamment ? Que dis-je ! L’ homme est-il un ange ? Son corps est-il d’ une substance éthérée ? La chair et le sang n’ entrent-ils point dans sa composition ? Celui qui a fait l’ homme connoissoit mieux ce qu’ il lui falloit, que le philosophe trop épris d’ une perfection imaginaire . L’ auteur de toute vraye perfection a approprié à la plus importante fin des moyens plus sûrs et plus agissans: il a assorti ses préceptes à la nature et aux besoins de cet être-mixte qu’ il vouloit exciter et retenir. ” il a parlé au sage par la voix de la sagesse;… etc. ” si l’ homme est de sa nature un être-mixte ; si son ame éxerce toutes ses facultés par l’ intervention d’ un corps ; si le sentiment de lapersonnalité est attaché au jeu de certaines parties de ce corps; une doctrine qui viendroit du ciel ne se borneroit pas à enseigner à l’ homme le dogme de l’immortalité de son ame ; elle lui enseigneroit encore celui de l’ immortalité de son être . Et si cette doctrine empruntoit des comparaisons tirées de ce qui se passe dans les plantes , elle parleroit au peuple un langage familier, mais très expressif; et sous cette enveloppe, le philosophe découvriroit une préordination, qui le frapperoit d’ autant plus, qu’ elle seroit plus conforme aux notions les plus psychologiques de la raison.

Il admireroit ici, comme ailleurs, l’ accord merveilleux de la nature et de la grace , et reconnoîtroit dans cette doctrine céleste la perfection ou le complémentde la vraye philosophie. le tems viendra où ceux qui sont dans les sépulchres entendront la voix du fils de Dieu, et en sortiront, les uns en résurrection de vie, les autres en résurrection de condamnation… résurrection de vie… heureuse immortalité ! Ce ne sera donc pas l’ ame seule qui jouira de cette félicité: ce sera tout l’ homme . je suis la résurrection et la vie… paroles étonnantes ! Langage que l’ oreille n’ avoit jamais entendu ! Expressions dont la majesté annonçoit le prince de la vie !… je suis la résurrection… il commande à la mort et arrache au sépulchre sa victoire .

Si après avoir ouï la sagesse elle-même, j’ écoute ces hommes extraordinaires qu’ elle inspiroit; je croirai l’ entendre encore: c’ est qu’ elle parlera encore. Je ne me demanderai donc plus à moi-même, comment de simples pêcheurs ont pu dicter au genre-humain des cahiers de morale fort supérieurs à tout ce que la raison avoit conçu jusqu’ alors; des cahiers qui épuisent tous les devoirs ; qui les rappellent tous à leur véritable source ; qui font des différentes sociétésrépandues sur le globe, une seule famille ; qui lient étroitement entr’ eux tous les membres de cette famille; qui enchaînent cette famille à la grande familledes intelligences celestes; et qui donnent pour pére à ces familles celui dont la bonté embrasse depuis le passereau jusqu’ au cherubin ? Je reconnoîtrai facilement, qu’ une si haute philosophie n’ est point sortie des fanges du Jourdain, et qu’ une lumière si éclatante n’ a point jailli des épaisses ténèbres de lasynagogue .

Je m’ affermirai de plus en plus dans cette pensée, si j’ ai la patience ou l’ espèce de courage de parcourir les écrits des plus fameux docteurs, de cette fanatique et orgueilleuse synagogue, et si je compare ces écrits à ceux de ces hommes qu’ elle persécutoit avec tant de fureur, parce que leurs vertus l’ affligeoient et l’ irritoient. Quels monstrueux amas de rêves et de visions ! Que d’ absurdités entassées sur d’ autres absurdités ! Quel abus de l’ interprêtation ! Quel étrange oubli de la raison ! Quelles insultes au bon-sens ! Etc. Je tente de fouiller dans ce marais; sa profondeur m’ étonne; je fouille encore, et j’ en tire un livre précieux tout défiguré, et que j’ ai peine à reconnoître.

Je me tourne ensuite vers les sages du paganisme : j’ ouvre les écrits immortels d’ un Platon, d’ un Xenophon, d’ un Ciceron, etc. Et mes yeux sont réjouïs par ces premiers traits de l’ aurore de la raison. Mais; que ces traits sont foibles, mélangés, incertains ! Que de nuages ils ont à percer ! La nuit finit à peine; le jour n’ a pas commencé; l’ orient d’ enhaut n’ a pas paru encore; mais, les sages espérent son lever, et l’ attendent.

Je ne refuse point mon admiration à ces beaux génies. Ils consoloient la nature humaine des outrages qu’ elle recevoit de la superstition et de la barbarie. Ils étoient, en quelque sorte, les précurseurs de cette raison qui devoit mettre en évidence la vie et l’ immortalité . Je leur appliquerois, si je l’ osois, ce qu’ un écrivain, qui étoit mieux encore qu’ un beau génie, disoit des prophêtes; ils étoient des lampes qui luisoient dans un lieu obscur. mais; plus j’ étudie ces sages du paganisme , et plus je reconnois, qu’ ils n’ avoient point atteint à cette plénitude de doctrine, que je découvre dans les ouvrages des pêcheurs , et dans ceux du faiseur de tentes . Tout n’ est point homogène dans les sages du paganisme ; tout n’ y est point du même prix, et j’ y apperçois quelquefois laperle sur le fumier . Ils disent des choses admirables, et qui semblent tenir de l’ inspiration ; mais, je ne sçais; ces choses ne vont point autant à mon coeur, que celles que je lis dans les écrits de ces hommes, que la philosophie humaine n’ avoit point éclairés. Je trouve dans ceux-ci un genre de pathétisme , une onction, une gravité, une force de sentiment et de pensée; j’ ai presque dit, une force de nerfs et de muscles, que je ne trouve point dans les autres.

Les premiers atteignent aux moëlles de mon ame; les seconds, à celles de mon esprit.

Et combien ceux-là me persuadent-ils davantage que ceux-ci ! C’ est qu’ ils sont plus persuadés : ils ont vu, ouï et touché .

Je découvre bien d’ autres caractères , qui me paroissent différencier beaucoup les disciples de l’ envoyé, de ceux de Socrate, et sur-tout des disciples de Zenon. Je m’ arrête à considérer ces différences, et celles qui me frappent le plus sont cet entier oubli de soi-même, qui ne laisse à l’ ame d’ autre sentiment, que celui de l’ importance et de la grandeur de son objet, et au coeur, d’ autres desirs que celui de remplir fidèlement sa destination, et de faire du bien aux hommes: cette patience réfléchie qui fait supporter les épreuves de la vie, non point seulement parce qu’ il est grand et philosophique de les supporter; mais, parce qu’ elles sont des dispensations d’ une providence sage, aux yeux de laqu’ elle la résignation est le plus bel hommage: cette hauteur de pensées et de vues, cette grandeur de courage qui rendent l’ ame supérieure à tous les événemens, parce qu’ elles la rendent supérieure à elle-même: cette constance dans le vrai et le bien que rien ne peut ébranler, parce que ce vrai et ce bien ne tiennent pas à l’ opinion , mais qu’ ils reposent sur une démonstration d’ esprit et de puissance : cette juste appréciation des choses… mais; combien de tels hommes sont-ils au-dessus de mes foibles éloges ! Ils se sont peints eux-mêmes dans leurs écrits: c’ est là qu’ ils veulent être contemplés; et quel parallèle pourrois-je faire entre les éléves de la sagesse divine et ceux de la sagesse humaine ? Ces sages du paganisme, qui disoient de si belles choses, et qui en faisoient tant penser aux adeptes, avoient-ils enlevé au peuple un seul de ses préjugés et abbattu la moindre idole ? Socrate, que je nommerois l’ instituteur de la morale naturelle , et qui fut dans le paganisme le premier martyr de la raison; le prodigieux Socrate avoit-il changé le culte d’ Athènes, et opéré la plus légére révolution dans les moeurs de son pays ? Peu de temps après la mort de l’ envoyé, je vois se former dans un coin obscur de la terre, une société dont les sages du paganisme n’ avoient pas même entrevu la possibilité.

Cette société n’ est presque composée que de Socrates et d’ épictetes. Tous ces membres sont unis étroitement par les liens de l’ amour fraternel et de la bienveuillance la plus pure et la plus agissante. Ils n’ ont tous qu’ un même esprit, et cet esprit est celui de leur fondateur. Tous adorent le grand être en esprit et en vérité , et la religion de tous consiste à visiter les orphelins et les veuves dans leurs afflictions, et à se préserver des impuretés du siécle… ils prennent leurs repas avec joye et simplicité de coeur… il n’ est point de pauvres parmi eux, parce que sous ceux qui possédent des fonds de terre ou des maisons les vendent et en apportent le prix aux conducteurs de la société. En un mot; je ois contempler un nouveau paradis terrestre ; mais dont tous les arbres sont des arbres de vie .

Quelle est donc la cause secrete d’ un si grand phénomène moral ? Par quel prodige inconnu à tous les siècles qui ont précédé, vois-je naître au sein de la corruption et du fanatisme, une société dont le principe est l’ amour des hommes; la fin , leur bonheur; le mobile , l’ approbation du souverain juge; l’espérance , la vie éternelle ? M’ abuserois-je ? Le premier historien de cette société en auroit-il éxagéré les vertus, les moeurs, les actions ? Mais; les hommes dont il parloit n’ avoient guéres tardé à se faire connoître dans le monde: ils étoient environnés, pressés, observés, persécutés par une foule d’ ennemis et d’ envieux; et si l’ adversité manifeste le caractère des hommes, je dois convenir, que jamais hommes ne purent être mieux connus que ceux-ci. Si donc leur historien avoit éxagéré ou déguisé les faits, est-il à croire, qu’ il n’ eût point été relevé par des contemporains soupçonneux, vigilans, prévenus, et qui n’ étoient point animés du même intérêt ? Au moins ne pourrai-je suspecter avec fondement, le témoignage que je lis dans cette fameuse lettre d’ un magistrat également éclairé et vertueux, chargé par un grand prince de veiller sur la conduite de ces hommes nouveaux, que la police surveille par-tout. Cetémoignage si remarquable, est celui que rendoient à la nouvelle société , ceux même qui l’ abandonnoient et la trahissoient; et c’ est ce même témoignage , que le magistrat ne contredit point, qu’ il met sous les yeux du prince.

” ils assuroient que toute leur erreur ou leur faute avoit été renfermée dans ces points… etc. ” il me semble que je n’ ai point changé de lecture, et que je lis encore l’ historien de cette société extraordinaire. Ceux qui rendoient un témoignage si avantageux à ses principes et à ses moeurs, étoient pourtant des hommes qui, assurés de la protection du prince et de ses ministres, auroient pu la calomnier impunément. Le magistrat ne combat point ce témoignage ; il n’ a donc rien à lui opposer ? Il avoue donc tacitement ces principes et ces moeurs ? Est-ce le nom seul que l’ on punit en eux, dit-il, ou sont-ce les crimes attachés à ce nom ? il insinue donc très clairement que c’ étoit un nom qu’ on punissoit , plutôt que des crimes ! Quel accord singulier entre deux écrivains, dont les opinions religieuses et les vuës étoient si différentes ! Quel monument ! Quel éloge ! Le magistrat est contemporain de l’ historien: tous deux voyent les mêmes objets, et presque de la même maniére. Seroit-il possible que la vérité ne fût point là ? Mais; le magistrat fait un reproche à cette société d’hommes de bien ; et quel est ce reproche ? une opiniatreté, et une infléxible obstination qui lui paroissent punissables. J’ ai jugé, ajoute-t-il, qu’ il étoit nécessaire d’ arracher la vérité par la force des tourmens… je n’ ai découvert qu’ une mauvaise superstition portée à l’ excès. ici, le magistrat ne voit plus comme l’ historien; mauvaise superstition: c’ est que ce ne sont plus des faits , des moeurs , que le magistrat voit ; c’ est une doctrine ; et pour être bien vue, cette doctrine demandoit des yeux plus éxercés dans ce genre d’ observation. Je fais d’ ailleurs beaucoup d’ attention à l’ heureuse opposition qui se rencontre ici entre les deux écrivains: elle me paroît concourir, comme le reste, à mettre la vérité dans tout son jour.

Ce n’ est point comme un partisan secret de la nouvelle secte , que le magistrat en juge; c’ est au travers de tous ses préjugés de naissance, d’ éducation, de philosophie, de politique, de religion, etc. J’ aime à apprendre de lui cette infléxible obstination : quel est donc le sujet d’ une obstination qui résiste à la force des tourmens ? Seroit-ce quelqu’ opinion particulière ? Non; ce sont des faits , et des faits dont tous les sens ont pu juger.

La société naissante se fortifie de jour en jour; elle s’ étend de proche en proche, et par-tout où elle s’ établit, je vois la corruption, le fanatisme, la superstition, les préjugés, l’ idolatrie tomber au pied de la croix du fondateur.

Bientôt la capitale du monde se peuple de ces néophytes ; elle en regorge: multitudo ingens . Ils inondent les plus grandes provinces de l’ empire, et c’ est encore de ce même magistrat, l’ ornement de son pays et de son siécle que je l’ apprends. Il étoit gouverneur de deux grandes provinces, la Bythinie et lePont . Il écrit à son prince: ” l’ affaire m’ a paru digne de vos réfléxions… etc. ” Corinthe, éphèse, Thessalonique, Philippes, Colosses, et quantité d’ autres villes plus ou moins considérables m’ offrent une foule de citoyens, qui embrassent la nouvelle doctrine.

Je trouve l’ histoire de la fondation de ces sociétés particulières , non seulement dans l’ historien de la grande société dont elles faisoient partie; mais encore dans les lettres de ce disciple infatigable qui les a fondées.

Je vois la tradition orale s’ unir ici à la tradition écrite , et concourir avec elle à conserver et à fortifier le témoignage . Je vois les disciples du second siècle donner la main à ceux du premier, un Irénée recevoir d’ un Polycarpe, ce que celui-ci avoit lui-même reçu d’ un des premiers témoins oculaires, et cettechaîne de témoignages traditionnels se prolonger, sans interruption, dans les âges suivans etc.

Les princes et leurs ministres éxercent de tems en tems sur l’ innocente société , des cruautés inconnues aux nations les plus barbares, et qui font frémir la nature; et c’ est au milieu de ces horribles persécutions, que cette société s’ enracine et se propage de plus en plus.

Cependant ce n’ est pas tant cet effet assés naturel des persécutions , qui excite mon attention; que l’ espèce très nouvelle du martyre . De violentes contradictions peuvent irriter et éxalter les ames. Mais; ces milliers de martyrs qui expirent dans les tortures, ne sont pas des martyrs de l’ opinion : ils meurent volontairement pour attester des faits .

Je connoissois des martyrs de l’ opinion : il y en a eu dans tous les tems, et presque dans tous les lieux: il en est encore dans ces contrées malheureuses que la folle superstition tyrannise: mais; je ne connois que les disciples de l’ envoyé, qui soient morts pour attester des faits .

J’ observe encore, que ceux qui se sacrifient si courageusement pour soutenir ces faits , ne sont point attachés à leur croyance par la naissance, par l’ éducation, par l’ autorité, ni par aucun intérêt temporel. Cette croyance choque, au contraire, tout ce qu’ ils ont reçu de la naissance, de l’ éducation, de l’ autorité; et elle ne choque pas moins leur intérêt temporel.

Il n’ y a donc que la plus forte conviction de la certitude des faits , qui puisse me fournir la raison suffisante de ce dévouement si volontaire aux souffrances et à une mort souvent cruelle.

Enfin; après trois siècles de travaux, d’ épreuves, de tourmens ; après avoir combattu pendant trois siècles avec les armes de la patience et de la charité; lasociété triomphe; la nouvelle religion monte sur le trône des Cesars; les idoles sont renversées, et le paganisme expire.

Quelle étonnante révolution viens-je de contempler ? Quels hommes l’ ont opérée ? Quels obstacles ont-ils eu à surmonter ? Un homme pauvre qui n’ avoit pas où reposer sa tête , qui passoit pour le fils d’ un charpentier, et qui a fini ses jours par un supplice infame, a fondé cette religion victorieuse du paganisme et de ses monstres.

Cet homme s’ est choisi des disciples dans la lie du peuple; il les a pris la plupart parmi de simples pêcheurs, et c’ est à de tels hommes, qu’ il a confié la charge de publier sa religion par toute la terre: allés et instruisés toutes les nations… vous me servirés de témoins jusqu’ aux extrêmités de la terre. ils obéïssent à la voix de leur maître : ils annoncent aux nations la doctrine de vie: ils leur attestent la résurrection du crucifié , et les nations croyent au crucifié, et se convertissent.

Voilà le grand phénomène moral que j’ ai à expliquer: voilà cette révolution plus surprenante que toutes celles que l’ histoire consacre, dont il faut que j’ assigne la raison suffisante .

Je jette un coup d’ oeil rapide sur la face du monde avant la naissance de cette grande révolution . Deux religions principales s’ offrent à mes regards; lethéïsme et le polythéïsme .

Je ne parle pas du théïsme des philosophes payens; ce très petit nombre de sages qui, comme Socrate ou Anaxagore, attribuoient l’ origine des choses à unesprit éternel ; ces sages, dis-je, ne faisoient point un corps , et laissoient le peuple dans la fange du préjugé et de l’ idolatrie. Ils avoient la main pleine de vérités et ne daignoient l’ ouvrir que devant les adeptes .

Je parle du théïsme de cette nation si singulière et si nombreuse, séparée par ses loix, par ses coutumes, par ses préjugés même de toutes les autres nations, et qui croit tenir sa religion et ses loix de la main de Dieu. Cette nation est fortement persuadée que cette religion et ces loix ont été appuyées de miracleséclatans et divers: elle est fort attachée à son culte extérieur , à ses usages, à ses traditions ; et quoiqu’ elle soit fort déchue de sa première splendeur, et soumise à un joug étranger, elle conserve encore tout l’ orgueil de son ancienne liberté, et pense être l’ unique objet des complaisances du créateur: elle méprise profondément les autres nations, et fait profession d’ attendre un libérateur qui lui assujettira l’ univers.

Le polythéïsme est à peu près la religion universelle, et par-tout la dominante. Il revêt toutes sortes de formes suivant le climat et le génie des peuples. Il favorise toutes les passions, et même les plus monstrueuses. Il abandonne le coeur; mais il retient quelquefois la main. Il flatte tous les sens, et associe la chair avec l’ esprit . Il présente aux peuples les éxemples fameux de ses dieux, et ces dieux sont des monstres de cruauté et d’ impureté, qu’ il faut honorer par des cruautés et des impuretés . Il fascine les yeux de la multitude par ses enchantemens, par ses prodiges, par ses augures, par ses devinations, par la pompe de son culte etc. Il élève des autels au vice, et creuse des tombeaux à la vertu.

Comment les pêcheurs , transformés en missionnaires , persuaderont-ils aux théïstes dont il s’ agit, que tout ce culte extérieur si majestueux, si ancien, si vénéré, n’ est plus ce que Dieu demande d’ eux, et qu’ il est aboli pour toujours; que toutes ces cérémonies si augustes, si mystérieuses, si propres à étonner les sens, ne sont que l’ ombre des choses dont on leur présente le corps ? Comment les forcer à reconnoître, que ces traditions , auxquelles ils sont si attachés de coeur et d’ esprit, ne sont que des commandemens d’ hommes , et qu’ elles anéantissent cette loi qu’ ils croyent divine ? Comment sur-tout les pêcheurs persuaderont-ils à ces orgueilleux théïstes , que cet homme si abject, que leurs magistrats ont condamné, et qui a expiré sur une croix , est lui-même ce grand libérateur qui leur avoit été annoncé et qu’ ils attendoient; qu’ ils ne sont plus les seuls objets des graces extraordinaires de la providence, et que toutes les nations de la terre sont appellées à y participer ? Etc.

Comment des pêcheurs abbattront-ils ces verres à facettes qui sont sur les yeux du grossier polythéïste , et qui lui font voir presque autant de dieux , qu’ il y a d’ objets dans la nature ? Comment parviendront-ils à spiritualiser ses idées, à le détacher de cette matière inerte, à laquelle il est incorporé, et à le convertir au dieu vivant ? Comment l’ arracheront-ils aux plaisirs séduisants des sens, aux voluptés de tout genre ? Comment purifieront-ils et ennobliront-ils toutes ses affections ? Comment en feront-ils un sage , et plus qu’ un sage ? Comment retiendront-ils son coeur, autant que sa main ? Comment sur-tout lui persuaderont-ils de rendre ses hommages à un homme flétri par un supplice ignominieux, et convertiront-ils aux yeux du polythéïste la folie de la croix en sagesse ? Comment les hérauts du crucifié porteront-ils leurs nouveaux sectateurs à renoncer à leurs intérêts temporels les plus chers, à vivre dans le mépris, dans l’ humiliation, dans l’ opprobre; à braver tous les genres de douleurs et de supplices, à résister à toutes les tentations, et à persévérer jusqu’ à la mort dans une doctrine qui ne leur promet de dédommagement que dans une autre vie ? Par quels moyens est-il donc arrivé que les pêcheurs de poissons sont devenus des pêcheurs d’ hommes ? Comment a-t-il été possible, qu’ en moins d’ un demi siècle tant de peuples divers ayent embrassé la nouvelle doctrine ? Comment le grain de senevé est-il devenu un grand arbre ? Comment cet arbre a-t-il ombragé de si grandes contrées ? Je sçais qu’ en général, les hommes ne sont pas ennemis de la sévérité en morale: c’ est qu’ elle suppose un plus grand effort: c’ est que les hommes ont un goût naturel pour la perfection : ce n’ est point qu’ ils la cherchent toujours; mais, ils l’ aiment toujours, au moins dans la spéculation. Une pauvreté volontaire, un grand désintéressement, un genre de vie pénible, laborieux, s’ attirent facilement l’ attention et l’ estime des hommes. Ils admireront volontiers tout cela, pourvu qu’ on ne les oblige point à le pratiquer.

Si donc cette nouvelle doctrine qui est annoncée au monde, étoit purement spéculative , je concevrois sans beaucoup de peine, qu’ elle auroit pu obtenir l’ estime et même l’ admiration de quelques peuples. Ils l’ auroient regardée comme une nouvelle secte de philosophie, et ceux qui la professoient, auroient pu leur paroître des sages d’ un ordre très particulier.

Mais; cette doctrine ne consiste point en pures spéculations ; elle est toute pratique ; elle l’ est essentiellement et au sens le plus étroit: elle est le genre le plus relevé de l’ héroïsme pratique : elle suppose le renoncement le plus entier à soi-même; combat toutes les passions; enchaîne tous les penchans; reprime tous les desirs; ne laisse au coeur que l’ amour de Dieu et du prochain; éxige des sacrifices continuels et les plus grands sacrifices, et ne propose jamais que des récompenses que l’ oeil ne voit point, et que la main ne palpe point.

Je conçois encore, que les charmes de l’ éloquence, l’ appas des richesses, l’ éclat des dignités, l’ influence du pouvoir accréditeront facilement une doctrine, et lui concilieront bien des partisans.

Mais; la doctrine du crucifié est annoncée par des hommes simples et pauvres, dont l’ éloquence consiste plus dans les choses que dans les mots; par des hommes qui publient des choses, qui choquent toutes les opinions reçues; par des hommes du plus bas ordre, et qui ne promettent dans cette vie à leurs sectateurs, que des souffrances, des tortures et des croix . Et ce sont pourtant ces hommes qui triomphent de la chair et du sang et convertissent l’ univers.

L’ effet est prodigieux, rapide, durable; il éxiste encore: je ne découvre aucune cause naturelle capable de le produire: il doit néanmoins avoir une cause et quelque grande cause: quelle est donc cette cause ? Au nom du crucifié, les boiteux marchent, les lépreux sont rendus nets, les sourds entendent, les aveugles voyent, les morts ressuscitent. je ne cherche plus: tout est expliqué: le problême est résolu. Le législateur de la nature a parlé : les nations l’ ont écouté, et l’ univers a reconnu son maître. Celui qui voyoit dans le grain de senevé le grand arbre , étoit donc l’ envoyé de ce maître, qui avoit choisi les choses foibles du monde pour confondre les fortes .

Mais; ne précipite-je point mon jugement ? Ne me presse-je point trop de croire et d’ admirer ? L’ univers a-t-il reconnu son maître ? Cette doctrine salutaire a-t-elle converti l’ univers entier ? Je jette les yeux sur le globe, et je vois avec étonnement, que cette lumière celeste n’ éclaire qu’ une petite partie de la terre, et que tout le reste est couvert d’ épaisses ténébres. Et encore dans les portions éclairées, combien découvre-je de taches ! Cette difficulté ne me paroît pas considérable.

Si cette doctrine de vie doit durer autant que l’ état présent de notre globe, que sont dix-sept siècles rélativement à la durée totale ? Peut-être dix-sept jours; peut-être dix-sept heures, et moins encore.

Jugerai-je de la durée de cette religion, comme de celle des empires ? Tout empire est comme l’ herbe, et toute la gloire des empires comme la fleur de l’ herbe; l’ herbe séche, sa fleur tombe, mais la religion du seigneur demeure: elle survivra à tous les empires: son chef doit régner, jusques à ce que Dieu aît mis tous ses ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi qui sera détruit, c’ est la mort. j’ éxamine de plus près la difficulté, et je m’ apperçois, qu’ elle revient précisément à celle que je pourrois élever sur la distribution si inégale de tous les dons et de tous les biens soit de l’ esprit, soit du corps. Cette seconde difficulté, bien approfondie, me conduit à une absurdité palpable. Les dons de l’ esprit, comme ceux du corps, tiennent à une foule de circonstances physiques, enchaînées les unes aux autres, et cette chaîne remonte jusqu’ au premier instant de la création .

Afin donc que tous les hommes eussent possédé les mêmes dons, et au même degré, il auroit fallu en premier lieu, qu’ ils ne fussent point nés les uns des autres; car combien la génération ne modifie-t-elle pas l’ organisation primitive des germes ! Il auroit fallu en second lieu, que tous les hommes fussent nés dans le même climat, se fussent nourris des mêmes alimens; qu’ ils eussent eu le même genre de vie, la même éducation, le même gouvernement; etc. Car pourrois-je nier que toutes ces choses n’ influent plus ou moins sur l’ esprit ? Ici la plus légère cause porte ses influences fort au-delà de ce que je puis penser. Je l’ ai assés entrevu.

Ainsi, pour opérer cette égalité parfaite de dons entre tous les individus de l’ humanité, il auroit fallu que tous ces individus eussent été jettés dans le même moule; que la terre eût été éclairée et échauffée par-tout également; que ses productions eussent été les mêmes par-tout; qu’ elle n’ eût point eu de montagnes, de vallées, etc. Etc. Je ne finirois point si je voulois épuiser tout cela.

Combien de pareilles difficultés, qui saisissent d’ abord un esprit peu pénétrant, et dont il verroit sortir une foule d’ absurdités, s’ il étoit capable de les analyser ! L’ esprit se tient volontiers à la surface des choses; il n’ aime pas à les creuser, parce qu’ il redoute le travail et la peine.

Quelquefois il redoute plus encore; la vérité .

Si donc l’ état des choses ne comportoit point, que tous les hommes participassent aux mêmes dons, et à la même mesure de dons; pourquoi m’ étonnerois-je qu’ ils n’ ayent pas tous la même croyance ? Combien la croyance elle-même est-elle liée à l’ ensemble des circonstances physiques et des circonstancesmorales ! Mais ; cette religion sainte, qui me paroît si bornée dans ses progrès, et qu’ un coeur bien-faisant voudroit qui éclairât le monde entier, doit-elle demeurer renfermée dans ses limites actuelles, comme dans des bornes éternelles ? Que de moyens divers la providence ne peut-elle point s’ être reservé, pour lui faire franchir un jour et avec éclat, ces limites étroites où elle est renfermée ! Que de monumens précieux, que de documens démonstratifs ensevelis encore dans les entrailles de la terre ou sous des ruines, et qu’ elle sçaura en tirer dans le tems marqué par sa sagesse ! Que de révolutions futures dans les grands corps politiques, qui partagent notre monde, dont elle a préordonné le tems et la manière, dans des vues dignes de sa souveraine bonté ! Ce peuple, le plus ancien et le plus singulier de tous les peuples; ce peuple dispersé et comme disséminé depuis dix-sept siécles dans la masse des peuples, sans s’ incorporer jamais avec elle, sans former jamais lui-même une masse distincte ; ce peuple dépositaire fidéle des plus anciens oracles, monument perpétuel et vivant de la vérité des nouveaux oracles; ce peuple, dis-je, ne sera-t-il point un jour dans la main de la providence un des grands instrumens de ses desseins en faveur de cette religion qu’ il méconnoît encore ? Cette chaîne des événemens , qui contenoit çà et là les principes secrets des effets miraculeux , ne renfermeroit-elle point de semblables principes dans d’ autres portions de son étendue, dans ces portions que la nuit de l’ avenir nous dérobe; et ces principes en se développant, ne produiront-ils point un jour sur le genre-humain des changemens plus considérables encore, que ceux qui furent opérés il y a dix-sept siècles ? Si la doctrine dont je parle, ne produit pas de plus grands effets moraux chés la plupart de ceux qui la professent, l’ attribuerai-je à son imperfectionou au défaut de motifs suffisants ? Mais; connois-je aucune doctrine dont les principes tendent plus directement au bonheur de la société universelle , et à celui de ses membres ? En est-il aucune, qui présente des motifs plus propres à influer sur l’ esprit et sur le coeur ? Elle élève l’ homme mortel jusqu’ au trône de Dieu, et porte ses espérances jusques dans l’ éternité .

Mais; en promulguant cette loi sublime, le législateur de l’ univers n’ a pas transformé en purs automates les êtres intelligens auxquels il la donnoit. Il leur a laissé le pouvoir physique de la suivre ou de la violer. Il a mis ainsi dans leur main la décision de leur sort. Il a mis devant eux le bien et le mal , le bonheuret le malheur .

Tournerai-je contre cette doctrine la nécessité morale des actions humaines ? Prétendrai-je que cette sorte de nécessité exclut toute imputation , et conséquemment toute loi , toute religion ? Ne verrai-je pas clairement, que la nécessité morale n’ est point du tout une vraye nécessité ; qu’ elle n’ est au fond que la certitude considérée dans les actions libres ? Parce que l’ homme ne peut pas ne point s’ aimer lui-même ; parce qu’ il ne peut pas ne se déterminer point pour ce que son entendement a jugé le plus convenable ; parce que sa volonté tend essentiellement au bien réel ou apparent , s’ ensuit-il que l’ homme agisse comme une pure machine ? S’ ensuit-il que les loix ne puissent point le diriger à sa véritable fin ; qu’ il ne puisse point les observer; qu’ il n’ aît point un entendement , une volonté , une liberté ; que ses actions ne puissent point lui être imputées dans aucun sens; qu’ il ne soit point susceptible de bonheur et de malheur ; qu’ il ne puisse point rechercher l’ un et éviter l’ autre; qu’ il ne soit point, en un mot, un être moral ? Je regrette que la pauvreté de la langue aît introduit dans la philosophie ce malheureux mot de nécessité morale , si impropre en soi, et qui cause tant de confusion dans une chose très-simple, et qui ne sçauroit être exposée avec trop de précision et de clarté.

Objecterai-je que la doctrine de l’ envoyé n’ est point favorable au patriotisme, et qu’ elle n’ est propre qu’ à faire des esclaves ? Ne serois-je pas démenti sur le champ par l’ histoire fidèle de son établissement et de ses progrès ? étoit-il des sujets plus soumis, des citoyens plus vertueux, des ames plus généreuses, des soldats plus intrépides que ces hommes nouveaux répandus par-tout dans l’ état, persécutés par-tout, toujours humains, toujours bienfaisants, toujours fidèles au prince et à ses ministres ? Si la source la plus pure de la grandeur d’ ame est dans le sentiment vif et profond de la noblesse de son être, quelle ne sera pas la grandeur d’ ame et l’ élévation des pensées d’ un être dont les vues ne sont point renfermées dans les limites du tems ! Répéterai-je que de véritables disciples de l’ envoyé ne formeroient pas un état qui pût subsister ? Pourquoi non, répond un vrai sage, qui sçavoit apprécier les choses,… etc.

Me plairai-je à éxagérer les maux que cette doctrine a occasionnés dans le monde; les guerres cruelles qu’ elle a fait naître; le sang qu’ elle a fait répandre; les injustices atroces qu’ elle a fait commettre; les calamités de tout genre qui l’ accompagnoient dans les premiers siécles et qui se sont reproduites dans des siécles fort postérieurs; etc. ? Mais; confondrai-je jamais l’ abus ou les suites accidentelles, et si l’ on veut, nécessaires, d’ une chose excellente, avec cette chose même ? Quoi donc ! étoit-ce bien une doctrine qui ne respire que douceur, miséricorde, charité, qui ordonnoit ces horreurs ? étoit-ce bien une doctrine si pure, si sainte qui prescrivoit ces crimes ? étoit-ce bien la parole du prince de la paix qui armoit des frères contre des frères, et qui leur enseignoit l’ art infernal de raffiner tous les genres de supplices ? étoit-ce bien la tolérance elle-même, qui aiguisoit les poignards, préparoit les tortures, dressoit les échafauds, allumoit les buchers ? Non; je ne confondrai point les ténèbres avec la lumière, le fanatisme furieux avec l’ aimable charité. Je sçais, que celle-ciest patiente, et pleine de bonté; qu’ elle n’ est point envieuse, ni vaine ni insolente; qu’ elle ne s’ enfle point d’ orgueil, ne fait rien de malhonnête, ne cherche point son intérêt particulier, ne s’ irrite point, ne soupçonne point le mal, ne se réjouit point de l’ injustice; mais se plait à la droiture, excuse tout, espère tout, supporte tout. non; celui qui alloit de lieu en lieu faisant du bien, n’ avoit point armé d’ un glaive homicide la main de ses enfans, et ne leur avoit point dicté un code d’ intolérance. Le plus doux, le plus compatissant et le plus juste des hommes n’ avoit point soufflé dans le coeur de ses disciples l’ esprit de persécution; mais, il l’ avoit embrasé du feu divin de la charité.

Avancer, dit encore ce grand homme que j’ ai déjà cité, et que je voudrois citer toujours; ” avancer que la religion n’ est pas un motif réprimant parce qu’ elle ne réprime pas toujours,… etc. ” que j’ aime à voir cet écrivain si profond et si humain, ce précepteur des rois tracer de sa main immortelle, l’ éloge de cette religion qu’ un bon esprit admire d’ autant plus, qu’ il est plus philosophe; je pourrois ajouter, plus métaphysicien ! Car il faut l’ être pour généraliser ses idées, et voir en grand.

” que l’ on se mette devant les yeux d’ un côté les massacres continuels… etc. ” combien de vertus domestiques, combien d’ oeuvres de miséricorde éxercées dans le secret des coeurs, cette doctrine de vie n’ a-t-elle pas produit et ne produit-elle pas encore ! Combien de Socrates et d’ épictètes déguisés sous l’ habit de vils artisans ! Si toutefois un honnête artisan peut jamais être un homme vil. Combien cet artisan en sçait-il plus sur les devoirs et sur la destination future de l’ homme, que n’ en sçurent Socrate et épictète ! à dieu ne plaise, que je sois ni injuste ni ingrat ! Je compterai sur mes doigts les bienfaits de la religion, et je reconnoîtrai que la vraye philosophie elle-même lui doit sa naissance, ses progrès et sa perfection.

Oserois-je bien assurer, que si le pére des lumiéres n’ avoit point daigné éclairer les hommes, je ne serois pas moi-même idolâtre ? Né peut-être au sein des plus profondes ténèbres et de la plus monstrueuse superstition, j’ aurois croupi dans la fange de mes préjugés; je n’ aurois apperçû dans la nature et dans mon propre être qu’ un cahos. Et si j’ avois été assés heureux ou assés malheureux pour m’ élever jusqu’ au doute sur l’ auteur des choses, sur ma destination présente, sur ma destination future, etc. Ce doute auroit été perpétuel; je ne serois point parvenu à le fixer, et il auroit fait peut-être le tourment de ma vie.

La vraye philosophie pourroit-elle donc méconnoître tout ce qu’ elle doit à la religion ? Mettroit-elle sa gloire à lui porter des coups, qu’ elle sçauroit, qui retomberoient infailliblement sur elle-même ? La vraye religion s’ éléveroit-elle, à son tour, contre la philosophie, et oublieroit-elle les services importans qu’ elle peut en retirer ? Enfin; attaquerai-je la religion de l’ envoyé par ses dogmes ? Argumenterai-je de ses mystères , de leur incompréhensibilité , de leuropposition , au moins apparente, avec la raison ? Mais; quel droit aurois-je de prétendre, que tout soit lumière dans la nature et dans la grace ? Combien lanature a-t-elle de mystères que je ne puis percer ! Combien m’ en suis-je occupé dans les parties xii et xiii de cet ouvrage ! Combien le catalogue que j’ en dressois, est-il incomplet ! Combien me seroit-il facile de l’ étendre, si je le voulois ! Serois-je bien fondé après cela à m’ étonner de l’ obscurité qui enveloppe certains dogmes de la religion ? Cette obscurité elle-même n’ emprunte-t-elle pas de nouvelles ombres de celle qui couvre certains mystères de la nature ? Seroit-il bien philosophique de me plaindre que Dieu ne m’ aît pas donné les yeux et l’ intelligence d’ un ange pour voir jusqu’ au fond dans les secrets de la nature et dans ceux de la grace ? Voudrois-je donc que pour satisfaire à mon impertinente curiosité, Dieu eût renversé l’ harmonie universelle , et qu’ il m’ eût placé sur un échellon plus élevé de l’ échelle immense des êtres ? N’ ai-je pas assés de lumières pour me conduire sûrement dans la route qui m’ est tracée; assés de motifs pour y affermir mes pas; assés d’ espérance pour animer mes efforts et m’ exciter à remplir ma destinée ? La religion naturelle, cette religion, que je crois tenir des mains de ma raison, et dont elle se glorifie, la religion naturelle , ce systême qui me paroît si harmonique, si lié dans toutes ses parties, si essentiellement philosophique , combien a-t-elle de mystères impénétrables ! Combien la seule idée de l’ être nécessaire, de l’ être éxistant par-soi, renferme-t-elle d’ abymes que l’ archange même ne peut sonder ! Et sans remonter jusqu’ à ce premier être qui engloutit comme un gouffre, toutes les conceptions des intelligences créées, mon ame elle-même, cette ame dont la religion naturelle m’ enseigne l’ immortalité , que de questions interminables ne m’ offre-t-elle point ! Etc.

Mais; ces dogmes de la religion de l’ envoyé, qui me paroissent, au premier coup-d’ oeil, si incompréhensibles , et même si opposés à ma raison, le sont-ils, en effet, autant qu’ ils me le paroissent ? Des hommes, trop prévenus peut-être en faveur de leurs propres idées ou trop préoccupés de la pensée qu’ il y a toujours du mérite à croire , et que ce mérite augmente en raison du nombre et de l’ espèce des choses qu’ on croit ; n’ auroient-ils point mêlé de faussesinterprêtations aux images emblêmatiques et aux paroles métaphoriques du fondateur et de ses premiers disciples ? N’ auroient-ils point altéré et multipliéainsi les dogmes ? Ne prens-je point ces interprêtations pour les dogmes mêmes ? Je vais à la source la plus pure de toute vérité dogmatique : j’ étudie celivre admirable qui fortifie et accroît mes espérances: je tâche de l’ interprêter par lui-même, et non par les songes et les visions de certains commentateurs: je compare le texte au texte ; le dogme , au dogme ; chaqu’ écrivain à lui-même; tous les écrivains entr’ eux, et tout cela aux principes les plus évidens de laraison : et après cet éxamen réfléchi, sérieux, impartial, longtems continué, souvent repris; je vois les oppositions disparoître, les ombres s’ affoiblir, la lumière jaillir du sein de l’ obscurité, la foi s’ unir à la raison et ne former plus avec elle que la même unité .

Conclusion des recherches sur la révélation.

J’ ai parcouru en philosophe, les principales preuves de cette révélation que ma raison avoit jugé si nécessaire au plus grand bonheur de l’ homme. Je retrace fortement à mon esprit toutes ces preuves. Je les pèse de nouveau. Je ne les sépare point: j’ en embrasse la collection, l’ ensemble .

Je vois évidemment qu’ elles forment un tout unique, et que chaque preuve principale est une partie essentielle de ce tout . Je découvre une subordination, une liaison, une harmonie entre toutes ces parties, une convergence de toutes vers un centre commun . Je me place dans ce centre : je reçois ainsi les diverses impressions qui partent de tous les points de la circonférence: j’ éprouve l’ effet de chaque impression particulière , et celui de l’ impression totale . Je démêle les effets particuliers ; je les compare, et je sens fortement l’ effet général .

De cet effet général résulte dans mon esprit cette conséquence importante; qu’ il n’ est point d’ histoire ancienne, qui soit aussi bien attestée que celle de l’ envoyé; qu’ il n’ est point de faits historiques qui soyent établis sur un si grand nombre de preuves, sur des

p399

preuves aussi solides, aussi frappantes, aussi diverses, que le sont les faits sur lesquels repose la religion de l’ envoyé.

Une saine logique m’ a enseigné à distinguer éxactement les différens genres de la certitude , et à n’ éxiger point la rigueur de la démonstration en matière defaits ou de choses qui dépendent essentiellement du témoignage . Je sçais, que ce que je nomme la certitude morale n’ est point et ne peut être une certitudeparfaite ou rigoureuse ; que cette sorte de certitude n’ est jamais qu’ une probabilité plus ou moins grande, et qui se rapprochant plus ou moins de ce pointindivisible où réside la certitude complette , entraîne plus ou moins l’ assentiment de l’ esprit.

Je sçais encore, que si je voulois n’ adhérer jamais qu’ à l’ évidence proprement dite ou à la démonstration ; ne croire jamais que ce que mes propres sens m’ attesteroient; il faudroit me jetter dans le pyrrhonisme le plus absurde: car quel pyrrhonisme plus absurde , que celui qui douteroit sérieusement de tous lesfaits de l’ histoire, de la physique, de l’ histoire naturelle, etc. Et qui rejetteroit entiérement toute espèce de témoignage ! Et quelle vie plus misérable et plus courte que celle d’ un homme qui ne se confieroit jamais qu’ au rapport de ses propres sens , et qui se refuseroit opiniâtrement à toute conclusion analogique ! Je ne dirai point, que la vérité du christianisme est démontrée : cette expression admise et répétée, avec trop de complaisance, par les meilleurs apologistes , seroit assurément très impropre . Mais; je dirai simplement, que les faits qui fondent la crédibilité du christianisme me paroissent d’ une telle probabilité , que si je les rejettois, je croirois choquer les régles les plus sûres de la logique , et renoncer aux maximes les plus communes de la raison .

J’ ai tâché de pénétrer dans le fond de mon coeur, et comme je n’ y ai découvert aucun motif secret qui puisse me porter à rejetter une doctrine si propre à suppléer à la foiblesse de ma raison, à me consoler dans mes épreuves, à perfectionner mon être, je reçois cette doctrine comme le plus grand bienfait que Dieu pût accorder aux hommes, et je la recevrois encore, quand je ne la considérerois que comme le meilleur systême de philosophie pratique .

Le 27 d’ avril 1769.

PARTIE 22

Fin des idées sur l’ état futur de l’ homme.

Légéres conjectures sur les biens à venir.

Si un être, formé essentiellement de l’ union de deux substances, étoit appellé à durer , il dureroit comme être-mixte ou il ne seroit plus le même être. Je l’ ai prouvé.

Le dogme de la résurrection est donc une conséquence immédiate de la nature de l’ homme. Il est donc un dogme très philosophique .

Ceux qui veulent tout ramener à l’ ame , oublient l’ homme .

” si l’ ame humaine pouvoit éxercer ses facultés sans le secours d’ un corps ; si la nature de notre être comportoit que nous pussions, sans ce secours, jouir du bonheur, concevroit-on pourquoi l’ auteur de la révélation qui est celui de notre être, auroit enseigné aux hommes le dogme de la résurrection ” ? L’ homme est doué de mémoire , et cette mémoire tient au cerveau . Elle est le fondement de la personnalité de l’ homme, et le trésor de ses connoissances.

Si la même personne est appellée à durer , elle devra conserver la mémoire des choses passées, et retenir un certain fond d’ idées acquises.

Il faut donc qu’ il y aît dans l’ homme un siège physique de la personnalité , qui ne soit point soumis aux causes destructives de la vie présente .

La révélation annonce un corps spirituel , qui doit succéder au corps animal . L’ opposition du mot spirituel au mot animal montre assés que le corps futur sera formé d’ une substance très déliée. C’ est ce que prouvent encore ces expressions remarquables, que l’ apôtre philosophe ne présente point au figuré: tout ce que j’ ai dit , sur la résurrection, revient à ceci que la chair et le sang ne peuvent posséder le royaume de Dieu, et que la corruption ne jouira point de l’ incorruptibilité. la comparaison si philosophique du grain de bled que l’ apôtre employe indique encore, que la résurrection ne sera que le développement plus ou moins rapide, du corps spirituel logé dès le commencement dans le corps animal , comme la plante dans sa graîne. Mais, quelqu’ un dira; comment les morts peuvent-ils ressusciter ? Et avec quel corps viendront-ils ? insensés ! Ce que vous semés ne reprend point de vie, s’ il ne meurt… ce corps spiritueldestiné à succèder au corps animal , n’ en différera, sans doute, pas moins par son organisation , que par la matière dont il sera formé. à un séjour très différent, répondront apparemment des organes très différens . Tous les organes du corps animal qui ne sont en rapport qu’ avec la vie présente , seront, sans doute, supprimés. La raison seule conduit à le présumer, et la révélation supplée ici, comme ailleurs, aux efforts de la raison. Quand la révélation va jusqu’ à nous déclarer, que l’ estomac sera détruit , que les séxes seront abolis , elle nous fait concevoir les plus grands changemens dans la partie matérielle de l’ homme: car dans un tout organique dont toutes les parties sont si enchaînées, quel prodigieux changement ne suppose point la suppression des organes de lanutrition et de la génération ! Il faut lire dans le chapitre xxiv de l’ essai analytique , l’ exposition philosophique du dogme de la résurrection , et l’ on conviendra, je m’ assure, que mes principes psychologiques sur l’ état présent de l’ homme, et sur son état futur , s’ accordent éxactement avec lesdéclarations les plus expresses et les plus claires de la révélation.

Il faut relire encore ce que j’ ai exposé sur l’ état futur des animaux dans les cinq premières parties de cette palingénésie , et dans la partie xiv, et appliquer à l’ homme toutes celles de ces analogies qui peuvent lui convenir. On voudra bien que je ne ralentisse pas ma marche par des répétitions superflues.

Considération importante ; dit très bien un anonyme qui a beaucoup pensé, et qui vouloit faire penser: ” ceux qui reprochent à la révélation de n’ avoir pas mis dans un assés grand jour les objets de la foi ,… etc. ”

je profiterai de l’ avis judicieux de cet anonyme: je n’ oublierai pas, que je suis aveugle et sourd , et je ne prononcerai point sur les couleurs ni sur les sons . Oublierois-je néanmoins ma condition présente , si je hazardois sur les biens à venir quelques légères conjectures , que je déduirois des choses qui me sont connues ? Ce que l’ anonyme vient d’ exposer sur l’ impossibilité où nous sommes de nous représenter les biens-à-venir , est de la meilleure logique .

Quand il dit; l’ animal stupide qui broute l’ herbe abstrairoit-il ? Il fait bien sentir par cette comparaison philosophique, que l’ homme ne sçauroit pas plus se représenter la véritable nature des biens-à-venir , que l’ animal ne peut se représenter les plaisirs intellectuels de l’ homme. L’ animal stupide qui broute l’ herbe devineroit-il nos sciences et nos arts ? L’ homme, qui ignore tant de choses qui appartiennent au monde qu’ il habite, devineroit-il les choses qui appartiennent à ce monde qu’ il habitera un jour ? Je pense donc comme notre psychologue; que nous connoissons de la vie à venir tout ce que nous en pouvions connoître ici bas; et que pour nous donner plus de lumiére sur cet état futur, il auroit fallu apparemment changer notre état actuel. ceci est bien simple: comment parviendrions-nous à connoître des objets qui, non seulement n’ ont aucune proportion avec nos facultés actuelles ; mais, qui supposent, sans doute, encore d’ autres facultés pour être saisis ou conçus ? L’ homme le plus éclairé et le plus pénétrant, qui seroit privé de l’ ouïe , devineroit-il l’ usage d’ une trompette ? Si cependant un voile épais dérobe à nos regards avides ces biens-à-venir après lesquels notre coeur soupire; nous pouvons au moins entrevoir quelques-unes des principales sources dont ils découleront.

L’ homme posséde trois facultés éminentes; la faculté de connoître , la faculté d’ aimer , et celle d’ agir .

Nous concevons très clairement, que ces facultés sont perfectibles à l’ indéfini. Nous suivons à l’ oeil leur développement, leurs progrès, leurs effets divers. Nous contemplons avec étonnement les inventions admirables auxquelles elles donnent naissance, et qui démontrent d’ une manière si éclatante la suprême élévation de l’ homme sur tous les êtres terrestres .

Il est, ce semble, dans la nature de la bonté, autant que dans celle de la sagesse de perfectionner tout ce qui peut l’ être.

Il l’ est sur-tout de perfectionner des êtres, qui doués de sentiment et d’ intelligence, peuvent goûter le plaisir attaché à l’ accroissement de leur perfection.

En étudiant, avec quelque soin, les facultés de l’ homme; en observant leur dépendance mutuelle ou cette subordination qui les assujettit les unes aux autres et à l’ action de leurs objets; nous parvenons facilement à découvrir, quels sont les moyens naturels par lesquels elles se développent et se perfectionnent ici-bas. Nous pouvons donc concevoir des moyens analogues, plus efficaces, qui porteroient ces facultés à un plus haut degré de perfection.

Le degré de perfection auquel l’ homme peut atteindre sur la terre, est en rapport direct avec les moyens qui lui sont donnés de connoître et d’ agir. Cesmoyens sont eux-mêmes en rapport direct avec le monde qu’ il habite actuellement.

Un état plus relevé des facultés humaines n’ auroit donc pas été en rapport avec ce monde dans lequel l’ homme devoit passer les premiers momens de son éxistence. Mais; ces facultés sont indéfiniment perfectibles , et nous concevons fort bien, que quelques-uns des moyens naturels qui les perfectionneront un jour, peuvent éxister dès à présent dans l’ homme.

Ainsi, puisque l’ homme étoit appellé à habiter successivement deux mondes différens, sa constitution originelle devoit renfermer des choses rélatives à ces deux mondes . Le corps animal devoit être en rapport direct avec le premier monde ; le corps spirituel , avec le second .

Deux moyens principaux pourront perfectionner dans le monde à venir toutes les facultés de l’ homme: des sens plus exquis , et de nouveaux sens.

Les sens sont la premiére source de toutes nos connoissances . Nos idées les plus réfléchies , les plus abstraites dérivent toujours de nos idées sensibles . L’ esprit ne crée rien; mais, il opère sans cesse sur cette multitude presqu’ infinie de perceptions diverses, qu’ il acquiert par le ministère des sens .

De ces opérations de l’ esprit, qui sont toujours des comparaisons , des combinaisons , des abstractions naissent par une génération naturelle toutes lessciences et tous les arts .

Les sens , destinés à transmettre à l’ esprit les impressions des objets, sont en rapport avec les objets . L’ oeil est en rapport avec la lumière ; l’ oreille , avec le son ; etc.

Plus les rapports que les sens soutiennent avec leurs objets , sont parfaits, nombreux, divers; et plus ils manifestent à l’ esprit de qualités des objets; et plus encore les perceptions de ces qualités sont claires, vives, complettes.

Plus l’ idée sensible que l’ esprit acquiert d’ un objet est vive, complette, et plus l’ idée réfléchie qu’ il s’ en forme est distincte .

Nous concevons, sans peine, que nos sens actuels sont susceptibles d’ un degré de perfection fort supérieur à celui que nous leur connoissons ici-bas, et qui nous étonne dans certains sujets. Nous pouvons même nous faire une idée assés nette de cet accroissement de perfection, par les effets prodigieux des instrumens d’ optique et d’ acoustique .

Qu’ on se figure, comme moi, Aristote observant une mitte avec nos microscopes ou contemplant avec nos télescopes Jupiter et ses lunes : quels n’ eussent point été sa surprise et son ravissement ! Quels ne seront donc point aussi les nôtres, lorsque revêtus de notre corps spirituel , nos sens auront acquis toute la perfection qu’ ils pouvoient recevoir de l’ auteur bienfaisant de notre être ! On imaginera, si l’ on veut, que nos yeux réüniront alors les avantages desmicroscopes et des télescopes , et qu’ ils se proportionneront éxactement à toutes les distances. Et combien les verres de ces nouvelles lunettes seront-ils supérieurs à ceux dont l’ art se glorifie ! On doit appliquer aux autres sens , ce que je viens de dire de la vue . Peut-être néanmoins que le goût , qui a un rapport si direct à la nutrition sera supprimé ou converti en un autre sens d’ un usage plus étendu et plus relevé.

Quels ne seroient point les rapides progrès de nos sciences physico-mathématiques , s’ il nous étoit donné de découvrir les premiers principes des corps, soitfluides , soit solides ! Nous verrions alors par intuition , ce que nous tentons de deviner à l’ aide de raisonnemens ou de calculs , d’ autant plus incertains, que notre connoissance directe est plus imparfaite. Quelle multitude innombrable de rapports nous échappe, précisément parce que nous ne pouvons appercevoir la figure, les proportions, l’ arrangement de ces corpuscules infiniment petits, sur lesquels pourtant repose tout le grand édifice de la nature ! Il ne nous est pas non plus fort difficile de concevoir, que le germe du corps spirituel , peut contenir dès à présent les élémens organiques de nouveaux sens, qui ne se développeront qu’ à la résurrection .

” ces nouveaux sens nous manifesteront dans les corps des propriétés qui nous seront toujours inconnues ici-bas. Combien de qualités sensibles que nous ignorons encore, et que nous ne decouvririons point sans étonnement ! Nous ne connoissons les différentes forces répandues dans la nature, que dans lerapport aux différens sens sur lesquels elles déployent leur action . Combien est-il de forces dont nous ne soupçonnons pas même l’ éxistence, parce qu’ il n’ est aucun rapport entre les idées que nous acquérons par nos cinq sens , et celles que nous pourrons acquérir par d’ autres sens ! ” qu’ on se représente un homme qui naîtroit avec une paralysie complette sur trois ou quatre des principaux sens, et qu’ on suppose des causes naturelles qui rendissent la vie et le mouvement à ces sens et les missent tous en valeur: quelle foule de perceptions nouvelles, variées, imprévues cet homme n’ acquerroit-il point en peu de tems ! Quel prodigieux accroissement de perfection n’ en résulteroit-il point pour toutes ses facultés etc. ! Je rappelle ici mon lecteur à cette statue que j’ essayois d’ animer dans cet essai analytique , que je publiai en 1760. Nous ne sommes encore que des statues , qui ne jouissent, pour ainsi dire, que d’ un seul sens, mais dont les autres sens se déployeront dans ce monde que la raison entrevoit, et que la foi contemple.

Ces sens nouveaux , renfermés infiniment en petit dans le siège de l’ ame , sont donc en rapport direct , avec ce monde à venir , qui est notre vraye patrie. Ils peuvent avoir encore des rapports particuliers avec d’ autres mondes , qu’ il nous sera permis de visiter, et où nous puiserons sans-cesse de nouvelles connoissances, et de nouveaux témoignages des libéralités infinies du bienfaiteur de l’ univers.

élevons nos regards vers la voute étoilée: contemplons cette collection immense de soleils et de mondes disséminés dans l’ espace, et admirons que ce vermisseau qui porte le nom d’ homme , aît une raison capable de pénétrer l’ éxistence de ces mondes et de s’ élancer ainsi jusqu’ aux extrêmités de la création.

Mais; cette raison dont la vue est si perçante, la curiosité si active, et dont les desirs sont si étendus, si relevés, si assortis à la noblesse de son être, auroit-elle été renfermée pour toujours dans les limites étroites d’ un télescope ? Ce Dieu si bienfaisant qui a daigné se révéler à elle par les merveilles du monde qu’ elle habite, ne lui auroit-il point réservé de plus hautes révélations dans ces mondes où sa puissance et sa sagesse éclatent avec plus de magnificence encore, et où elles se peignent par des traits toujours nouveaux, toujours variés, toujours inépuisables ? Si notre connoissance réfléchie dérive essentiellement de notre connoissance intuitive ; si nos richesses intellectuelles s’ accroissent par les comparaisons que nous formons entre nos idéessensibles de tout genre; si nous comparons d’ autant plus, que nous connoissons davantage; si enfin notre intelligence se développe et se perfectionne à proportion que nos comparaisons s’ étendent, se diversifient, se multiplient; quels ne seront point l’ accroissement et le perfectionnement de nos connoissances naturelles , lorsque nous ne serons plus bornés à comparer les individus aux individus, les espéces aux espéces, les régnes aux régnes et qu’ il nous sera donné de comparer les mondes aux mondes ? Si la suprême intelligence a varié ici-bas toutes ses oeuvres; si elle n’ a rien créé d’ identique ; si uneprogression harmonique régne entre tous les êtres terrestres ; si une même chaîne les embrasse tous; combien est-il probable que cette chaîne merveilleuse se prolonge dans tous les mondes planétaires , qu’ elle les unit tous, et qu’ ils ne sont ainsi que des parties constituantes et infinitésimales de la même série ! Nous ne découvrons à présent de cette grande chaîne que quelques anneaux : nous ne sommes pas mêmes sûrs de les observer dans leur ordre naturel : nous ne suivons cette progression admirable que très imparfaitement, et à travers mille et mille détours: nous y rencontrons des interruptions fréquentes; mais, nous sentons toujours que ces lacunes sont bien moins celles de la chaîne, que celles de nos connoissances.

Lorsqu’ il nous aura été accordé de contempler cette chaîne , comme j’ ai supposé, que la contemplent ces intelligences pour lesquelles notre monde a été principalement fait; lorsque nous pourrons, comme elles, en suivre les prolongemens dans d’ autres mondes; alors, et seulement alors, nous connoîtrons l’ ordre naturel des chaînons , leur dépendance réciproque, leurs rélations secretes, la raison prochaine de chaque chaînon, et nous-nous éléverons ainsi par uneéchelle de perfections rélatives jusqu’ aux vérités les plus transcendantes et les plus lumineuses.

Chaque monde planétaire a donc son oeconomie particulière , ses loix , ses productions , ses habitans ; et rien de tout cela ne se retrouve de la mêmemanière ni dans le même ordre dans aucune autre planète. La répètition des mêmes modèles en différens mondes seroit un indice de stérilité, et comment concevoir un terme à la fécondité de l’ intelligence infinie ? Si une métaphysique relevée nous persuade, qu’ il n’ est pas sur la terre deux individusprécisément semblables ; si des observations délicates, poussées fort loin, paroissent confirmer la même vérité; quels ne doivent point être les caractères qui différencient un monde d’ un autre monde, et même deux mondes les plus voisins ! Ainsi chaque monde est un systême particulier , un ensemble de choses qui ne se rencontre dans aucun autre point de l’ espace, et ce systême particulier est au systême général ce qu’ est un pignon ou une roue dans une machine ou mieux encore, ce qu’ est une fibre, une glande dans un tout organique .

De quels sentimens notre ame ne sera-t-elle donc point inondée, lorsqu’ après avoir étudié à fond l’ oeconomie d’ un monde , nous volerons vers un autre, et que nous comparerons entr’ elles ces deux oeconomies ! Quelle ne sera point alors la perfection de notre cosmologie ! Quels ne seront point la généralisation et la fécondité de nos principes, l’ enchaînement, la multitude et la justesse de nos conséquences ! Quelle lumiére rejaillira de tant d’ objets divers sur les autres branches de nos connoissances, sur notre physique ; sur notre géométrie , sur notre astronomie , sur nos sciences rationnelles , et principalement sur cette science divine qui s’ occupe de l’ être des êtres ! Toutes les vérités sont enchaînées, et les plus éloignées tiennent les unes aux autres par des noeuds cachés. Le propre de l’ entendement est de découvrir ces noeuds . Newton s’ applaudissoit, sans-doute, d’ avoir sçu démêler les rapports secrets de la chute d’ une pierre au mouvement d’ une planète: transformé un jour en intelligence céleste, il sourira de ce jeu d’ enfant, et sa haute géomètrie ne sera plus pour lui que les premiers élémens d’ un autre infini .

Mais; la raison de l’ homme perce encore au delà de tous les mondes planétaires : elle s’ élève jusqu’ au ciel où Dieu habite: elle contemple le thrône auguste de l’ ancien des jours: elle voit toutes les sphères rouler sous ses pieds, et obéïr à l’ impulsion que sa main puissante leur a imprimé: elle entend les acclamations de toutes les intelligences, et mêlant ses adorations et ses louanges aux chants majestueux de ces hiérarchies, elle s’ écrie dans le sentiment profond de son néant; saint, saint, saint, est celui qui est ! L’ éternel est le seul bon ! gloire soit à Dieu dans les lieux célestes; bienveuillance envers l’ homme ! bienveuillance envers l’ homme ! ô profondeur des richesses de la bonté divine ! elle ne s’ est point bornée à se manifester à l’ homme sur la terre, par les traits les plus multipliés, les plus divers, les plus touchans; elle veut encore l’ introduire un jour dans les demeures célestes, et l’ abreuver au fleuve de délices. il y a plusieurs demeures dans la maison de notre père; si cela n’ étoit pas, son envoyé nous l’ auroit dit: il y est allé pour nous y préparer une place…

il en reviendra; et nous prendra avec lui, afin que nous soyons où il sera… où il sera; non dans les parvis , non dans le sanctuaire de la création universelle; mais, dans le saint des saints… où il sera; où sera le roi des anges et des hommes, le médiateur de la nouvelle alliance, le chef et le consommateur de la foi, celui qui nous a frayé le chemin nouveau qui mène à la vie, qui nous a donné la liberté d’ entrer dans le lieu très-saint, qui nous a fait approcher de la ville du dieu vivant, de la Jérusalem céleste, de l’ innombrable multitude des anges, de Dieu même qui est le juge de tous. si la souveraine bonté s’ est plu à parer si richement la première demeure de l’ homme; si elle y a répandu de si grandes beautés, prodigué tant de douceurs, accumulé tant de biens; si toutes les parties de la nature conspirent ici-bas à fournir à l’ homme des sources intarissables de plaisirs; que dis-je ! Si cette bonté ineffable enveloppe et serre l’ homme de toutes parts ici-bas; quel ne sera point le bonheur dont elle le comblera dans la Jérusalem d’ enhaut ! Quelles ne seront point les beautés, la richesse et la variété du magnifique spectacle qui s’ offrira à ses regards dans la maison de Dieu, dans cet autre univers qui enceint tous les orbes planétaires, et où l’ être éxistant par-soi donne aux hiérarchies célestes les signes les plus augustes de sa présence adorable ! Ce sera dans ces demeures éternelles, au sein de la lumière, de la perfection et du bonheur, que nous lirons l’ histoire générale et particulière de la providence. Initiés alors, jusqu’ à un certain point, dans les mystères profonds de son gouvernement, de ses loix, de ses dispensations, nous verrons avec admiration les raisons secrettes de tant d’ événemens généraux et particuliers , qui nous étonnent, nous confondent, et nous jettent dans des doutes , que la philosophie ne dissipe pas toujours; mais, sur lesquels la religion nous rassure toujours. Nous méditerons sans-cesse ce grand livre des destinées des mondes . Nous-nous arrêterons sur-tout à la page qui concerne celles de cette petite planéte , si chère à notre coeur, le berceau de notre enfance, et le premier monument des complaisances paternelles du créateur à l’ égard de l’ homme. Nous n’ y découvrirons point sans surprise les différentes révolutions que ce petit globe a subi avant que de revêtir sa forme actuelle , et nous y suivrons à l’ oeil celles qu’ il est appellé à subir dans la durée des siécles. Mais; ce qui épuisera notre admiration et notre reconnoissance, ce seront les merveilles de cette grande rédemption, qui renferme encore tant de choses au-dessus de notre foible portée, qui ont été l’ objet de l’ éxacte recherche et de la profonde méditation des prophêtes, et dans lesquelles les anges désirent de voir jusqu’ au fond. un mot de cette page nous tracera aussi notre propre histoire , et nous développera le pourquoi et le comment de ces calamités, de ces épreuves, de ces privations qui éxercent souvent ici-bas la patience du juste, épurent son ame, réhaussent ses vertus; ébranlent et terrassent les foibles. Parvenus à ce degré si supérieur de connoissances, l’origine du mal physique et du mal moral ne nous embarrassera plus: nous les envisagerons distinctement dans leur source et dans leurs effets les pluséloignés ; et nous reconnoîtrons avec évidence, que tout ce que Dieu avoit fait étoit bon . Nous n’ observons sur la terre que des effets : nous ne les observons même que d’ une manière très superficielle: toutes les causes nous sont voilées: alors nous verrons les effets dans leurs causes ; les conséquences, dans leurs principes ; l’ histoire des individus , dans celle de l’ espèce ; l’ histoire de l’ espèce , dans l’ histoire du globe ; cette dernière, dans celle desmondes; etc. présentement nous ne voyons les choses que confusément, et comme par un verre obscur; mais alors nous verrons face à face, et nous connoîtrons, en quelque sorte, comme nous avons été connus. enfin; parce que nous aurons des connoissances incomparablement plus complettes et plus distinctes de l’ ouvrage , nous en acquerrons aussi de beaucoup plus profondes des perfections de l’ ouvrier.

Et combien cette science la plus sublime, la plus vaste, la plus désirable de toutes ou plutôt la seule science , se perfectionnera-t-elle sans cesse par un commerce plus intime avec la source éternelle de toute perfection ! Je n’ exprime point assés; je ne fais que bégayer; les termes me manquent; je voudrois emprunter la langue des anges: s’ il étoit possible qu’ une intelligence finie épuisât jamais l’ univers , elle puiseroit encore d’ éternité en éternité dans la contemplation de son auteur de nouveaux trésors de vérités, et après mille myriades de siécles consumés dans cette méditation, elle n’ auroit qu’ effleuré cette science, dont la plus élevée des intelligences ne posséde peut-être que les premiers rudimens . Il n’ y a de vraye réalité que dans celui qui est; car tout ce qui est, est par lui, et éxistoit de toute éternité en lui, avant que d’ être hors de lui. Il n’ y a qu’ une seule éxistence, parce qu’ il n’ y a qu’ un seul être dont l’ essence soit d’ éxister , et tout ce qui porte le nom impropre d’ être , étoit renfermé dans l’ éxistence nécessaire comme la conséquence dans sonprincipe .

Combien notre faculté d’ aimer est-elle actuellement bornée, imparfaite, aveugle, grossiérement intéressée ! Combien toutes nos affections participent-elles à la chair et au sang ! Combien notre coeur est-il étroit ! Combien a-t-il de peine à s’ élargir, et à embrasser la totalité des hommes ! Combien, encore une fois, le physique de notre constitution s’ oppose-t-il à l’ épurement et à l’ éxaltation de notre faculté d’ aimer . Combien lui est-il difficile de se concentrer un peu fortement dans l’ être souverainement aimable ! Nos besoins toujours renaissans nous lient aux objets qui peuvent les satisfaire. Le cercle de nos affectionsne s’ étend guères au delà de ces objets. Il semble qu’ il ne nous reste point assés de capacité d’ aimer pour aimer encore ce qui ne se rapporte pas d’ une manière directe à notre individu. Notre amour-propre ne cherche que lui-même, ne voit et ne sent que lui-même dans tout ce qui l’ environne.

Il se reproduit dans tout ce qui le flatte, et il est rarement assés élevé pour n’ être fortement touché que du plaisir de faire des heureux. Il y a toujours je ne sçais quoi de terrestre qui se mêle à nos sentimens les plus délicats et à nos actions les plus généreuses. Il faut toujours que les ames les plus sensibles, les plus nobles, retiennent quelque chose de la partie matérielle de notre être.

Et combien sur-tout n’ en retient point cette passion si douce et si terrible dans ses effets, qui fait sentir son pouvoir à tous les individus, et sans laquelle l’ espèce ne seroit plus ! Telle est sur la terre notre faculté d’ aimer : telles sont ses limites, ses imperfections, ses taches. Mais; cette puissance excellente, cette puissance si impulsive, si féconde en effets divers, si expansible , embarrassée à présent dans les liens de la chair , en sera un jour dégagée; et celui qui nous a faits pour l’ aimer et pour aimer nos semblables, sçaura ennoblir, épurer, sublimiser tous nos désirs , et faire converger toutes nos affections vers la plus grande et la plus noble fin.

Lorsque nous aurons été revêtus de ce corps spirituel et glorieux que la foi espère, notre volonté perfectionnée dans le rapport à notre connoissance , n’ aura plus que des désirs assortis à la haute élévation de notre nouvel être. Elle tendra sans cesse à tout bien, au vrai bien, au plus grand bien. Toutes sesdéterminations auront un but , et le meilleur but. L’ ordre sera la régle immuable de ses désirs, et l’ auteur de l’ ordre, le centre de toutes ses affections. Comme elle sera fort réfléchie , parce que la connoissance sera fort distincte et fort étendue; ses inclinations se proportionneront constamment à la naturedes choses, et elle aimera dans un rapport direct à la perfection de chaqu’ être.

La connoissance assignera à chaqu’ être son juste prix: elle dressera l’ échelle éxacte des valeurs rélatives; et la volonté éclairée par la connoissance , ne se méprendra plus sur le prix des choses, et ne confondra plus le bien apparent avec le bien réel .

Dépouillés pour toujours de la partie corruptible de notre être; revêtus de l’ incorruptibilité; unis à la lumière ; nos sens ne dégraderont plus nos affections; notre imagination ne corrompra plus notre coeur: les grandes et magnifiques images qu’ elle lui offrira sans cesse vivifieront et échaufferont tous ses sentimens: notre puissance d’ aimer s’ éxaltera et se déployera de plus en plus, et la sphère de son activité s’ aggrandissant à l’ indéfini embrassera les intelligences de tous les ordres, et se concentrera dans l’ être souverainement bienfaisant.

Notre bonheur s’ accroîtra par le sentiment vif et pur du bonheur de nos semblables, et de celui de tous les êtres sentans, et de tous les êtres intelligens. Il recevra de plus grands accroissemens encore par le sentiment délicieux et toujours présent de l’ approbation et de l’ amour de celui qui sera tout en tous . Notre coeur brulera éternellement du beau feu de la charité , de cette charité céleste, qui après avoir jetté sur la terre quelques étincelles, éclatera de toutes parts dans le séjour de l’ innocence et de la paix. la charité ne finira jamais. la force , comme la portée de nos organes , est ici-bas très limitée. Nous ne sçaurions les éxercer pendant un tems un peu long, sans éprouver bientôt ce sentiment incommode et pénible, que nous exprimons par le terme de fatigue . Nous avons à surmonter une résistance continuelle pour nous transporter ou plutôt pour ramper d’ un lieu dans un autre.

Notre attention , cette belle faculté qui décide de tout dans la vie intellectuelle , notre attention s’ affoiblit en se partageant, et se consume en se concentrant. Notre mémoire ne retient qu’ avec effort ce que nous lui confions: elle souffre des déperditions journalières: l’ âge et mille accidens la menacent, l’ altérent, la détruisent. Notre raison , l’ appanage le plus précieux de notre nature, tient en dernier ressort à quelques fibres délicates, que des causes assés légères peuvent déranger et dérangent quelquefois. Que dirai-je encore ! Notre machine entière, cette machine qui nous est si chère, et où brille un art si prodigieux, est toujours près de succomber sous le poids et par l’ action continuée de ses ressorts. Elle ne subsiste que par des secours étrangers, et par une sorte d’ artifice. Le principe de la vie est précisément le principe de la mort , et ce qui nous fait vivre est réellement ce qui nous fait mourir .

Le corps animal est formé d’ élémens très hétérogénes , et dont une multitude de petites forces tendent continuellement à troubler l’ harmonie. Il faut que des élémens étrangers viennent sans-cesse s’ unir aux élémens primitifs , pour remplacer ce que les mouvemens intestins et la transpiration dissipent sans-cesse.

Le jeu perpétuel des vaisseaux, nécessaire à ce remplacement, altère peu à peu l’ oeconomie générale de la machine; racornit des parties qui devroient demeurer souples; oblitère des conduits qui devroient rester perméables ; change les dispositions respectives des pièces, et détruit enfin l’ équilibre des poids et des ressorts.

Le corps spirituel , formé probablement d’ élémens semblables ou analogues à ceux de la lumière , n’ éxigera point ces réparations journalières qui conservent et détruisent le corps animal . Ce corps glorieux que nous devons revêtir, subsistera, sans-doute, par la seule énergie de ses principes et de la profonde méchanique qui aura présidé à sa construction. Il y a bien de l’ apparence encore, que ce corps éthéré ne sera pas soumis à l’ action de la pesanteur comme les corps grossiers que nous connoissons. Il obéïra avec une facilité et une promptitude étonnantes à toutes les volontés de notre ame, et nous-nous transporterons d’ un monde dans un autre avec une célérité peut-être égale à celle de la lumière . Sous cette oeconomie de gloire, nous éxercerons sans fatigue toutes nos facultés; parce que les nouveaux organes sur lesquels notre ame déployera sa force motrice seront mieux proportionnés à l’ énergie de cette force, et qu’ ils ne seront point assujettis à l’ influence de ces causes perturbatrices qui conspirent sans-cesse contre notre oeconomie actuelle. Notreattention saisira à la fois et avec une égale force un très grand nombre d’ objets plus ou moins compliqués; elle les pénétrera intimément; elle en démêlera toutes les impressions partielles; en découvrira les ressemblances et les dissemblances les plus légères, et en déduira sans effort les résultats les plus généraux.

Notre génie sera donc proportionné à notre attention ; car j’ ai montré que l’ attention est la mére du génie. Ce qui sera une fois entré dans notre mémoire ne s’ en effacera jamais; parce que les fibres auxquelles elle sera attachée dans cette nouvelle oeconomie, ne seront point exposées à une infinité de petites impulsions intestines, qui tendent continuellement ici-bas, à changer la position respective des élémens de ces organes si déliés, et à détruire lesdéterminations que les objets leur ont imprimées. Notre mémoire s’ enrichira donc à l’ indéfini: elle s’ incorporera des mondes entiers, et retracera à notre esprit sans altération et sans confusion l’ immense nomenclature de ces mondes: que dis-je ! Ce ne sera point simplement une nomenclature : ce sera l’ histoire naturelle générale et particulière de ces mondes, celle de leurs révolutions , de leur population, de leur législation, etc. Etc. Et comme les organessont toujours en rapport avec les objets dont ils doivent transmettre à l’ ame les impressions ; il est à présumer, que la connoissance d’ un nombre si prodigieux d’ objets, et d’ objets si différens entr’ eux, dépendra d’ un assortiment d’ organes infiniment supérieur à celui qui est rélatif à notre oeconomieprésente .

Les signes de nos idées se multiplieront, se diversifieront, se combineront dans un rapport déterminé aux objets , dont ils seront les représentations symboliques , et la langue ou les langues que nous posséderons alors auront une expression, une fécondité, une richesse, dont les langues que nous connoissons ne sçauroient nous donner que de très foibles images.

Précisément parce que nous verrons les choses d’ une maniére incomparablement plus parfaite, nous les exprimerons aussi d’ une maniére incomparablement plus parfaite. Nous observons ici-bas que la perfection des langues correspond à celle de l’ esprit, et que plus l’ esprit connoît , plus il exprime : nous observons encore que le langage perfectionne à son tour la connoissance ; et la langue sçavante des géomètres, cette belle langue où réside à un si haut point l’ expression symbolique , peut nous aider à concevoir la possibilité d’ une langue vraiment universelle , que nous posséderons un jour, et qui est apparemment celle des intelligences supérieures.

Le corps animal renferme quantité de choses qui n’ ont de rapports directs qu’ à la conservation de l’ individu ou à celle de l’ espèce . Le corps spirituel ne contiendra que des choses rélatives à l’ accroissement de notre perfection intellectuelle et morale .

Il sera, en quelque sorte, un organe universel de connoissance et de sentiment. Il sera encore un instrument universel au moyen duquel nous éxécuterons une infinité de choses, dont nous ne sçaurions nous faire à présent que des idées très vagues et très confuses.

Si ce corps animal et terrestre, que la mort détruit, renferme de si grandes beautés; si la moindre de ses parties peut consumer toute l’ intelligence et toute la sagacité du plus habile anatomiste; quelles ne seront point les beautés de ce corps spirituel et céleste qui succèdera au corps périssable. Quelle anatomie que celle qui s’ occupera de l’ oeconomie de ce corps glorieux; qui pénétrera la méchanique, le jeu et la fin de toutes ses parties; qui saisira les rapports physiques de la nouvelle oeconomie avec l’ ancienne , et les rapports bien plus nombreux, et bien plus compliqués des nouveaux organes aux objets de la vie à venir ! Il y a sur la terre parmi les hommes une diversité presqu’ infinie de dons, de talens, de connoissances, d’ inclinations, etc. L’ échelle de l’ humanité s’ élève par une suite innombrable d’ échellons de l’ homme brut à l’ homme pensant .

Cette progression continuera, sans doute, dans la vie à venir, et y conservera les mêmes rapports essentiels: je veux dire, que les progrès que nous aurons fait ici-bas dans la connoissance et dans la vertu détermineront le point d’ où nous commencerons à partir dans l’ autre vie ou la place que nous y occuperons. Quel puissant motif pour nous exciter à accroître sans-cesse notre connoissance et notre vertu ! Tous les momens de notre éxistence individuelle sont indissolublement liés les uns aux autres.

Nous ne passons point d’ un état à un autre état sans une raison suffisante . Il n’ y a jamais de saut proprement dit . L’ état subséquent a toujours sa raisonsuffisante dans l’ état qui l’ a précédé immédiatement .

La mort n’ est point une lacune dans cette chaîne : elle est le chaînon qui lie les deux vies ou les deux parties de la chaîne . Le jugement que le souverain juge portera de nous aura son fondement dans le degré de perfection intellectuelle et morale que nous aurons acquis sur la terre ou ce qui revient au même, dans l’ emploi que nous aurons sçu faire de nos facultés et des talens qui nous auront été confiés. à celui à qui il aura beaucoup été donné, il sera beaucoup redemandé, et on donnera à celui qui aura. ce qui est, est : la volonté divine ne change point la nature des choses , et dans le plan qu’ elle a réalisé, le vicene pouvoit obtenir les avantages de la vertu .

Il suit donc de ces principes que la raison se forme à elle-même, que le degré de perfection acquise déterminera dans la vie à venir le degré de bonheur ou degloire dont jouira chaque individu. La révélation donne encore sa sanction à ces principes si philosophiques . Elle établit expressément cette échelle de bonheur ou de gloire, que la philosophie ne se lasse point de contempler.

il y a des corps célestes, et des corps terrestres; mais il y a de la différence entre l’ éclat des corps célestes, et celui des corps terrestres: autre est l’ éclat du soleil, autre celui de la lune, et autre celui des étoiles: l’ éclat même d’ une étoile est différent de l’ éclat d’ une autre étoile. Il en sera de même à la résurrection. et si l’ on vouloit que ces paroles remarquables ne fussent pas susceptibles de l’ interprêtation que je leur donne; cette déclaration si formelle et si répétée de l’ écriture, que Dieu rendra à chacun selon ses oeuvres, ne suffiroit-elle pas pour prouver, que les degrés du bonheur à venir seront aussi variésque l’ auront été les degrés de la vertu ? Or, combien les degrés de la vertu différent-ils sur la terre ! Combien la vertu du même individu s’ accroît-elle par de nouveaux efforts ou par des actes réitérés fréquemment ! La vertu est une habitude : elle est l’ habitude au bien .

Il y aura donc un flux perpétuel de tous les individus de l’ humanité vers une plus grande perfection ou un plus grand bonheur; car un degré de perfectionacquis conduira par lui-même à un autre degré . Et parce que la distance du créé à l’ incréé, du fini à l’ infini est infinie , ils tendront continuellement vers la suprême perfection sans jamais y atteindre.

Conclusion de tout l’ ouvrage.

ô que la contemplation de ce magnifique, de cet immense, de ce ravissant systême de bienveuillance, qui embrasse tout ce qui pense, sent ou respire, est propre à élever, à aggrandir notre ame; à balancer, à adoucir toutes les épreuves de cette vie mortelle; à soutenir, à augmenter notre patience, notre résignation, notre courage; à nourrir, à éxalter tous nos sentimens de reconnoissance, d’ amour, de vénération pour cette bonté adorable qui nous a ouvert par son envoyé les portes de cette éternité heureuse le grand, le perpétuel objet de nos desirs, et pour laquelle nous sommes faits. Déjà elle nous met en possession de ce royaume qu’ elle nous avoit préparé avant la fondation des siècles … déjà elle place sur notre tête la couronne immarcescible de gloire

déjà nous sommes assis dans les lieux célestes

le sépulchre a rendu sa proye…

la mort est engloutie pour toujours…

l’ incorruptible a succèdé au corruptible; le spirituel, à l’ animal; le glorieux, à l’ abject… les plus longues révolutions des astres entassées les unes sur les autres ne peuvent plus mesurer notre durée… il n’ est plus de tems

l’ éternité commence, et avec elle une félicité qui ne doit point finir, mais qui doit toujours accroître… transportés de joye, de gratitude et d’ admiration nous-nous prosternons au pied du trône de notre bienfaiteur….

nous-nous écrions notre père !… notre père !…

nous…

saisissés la vie éternelle. à Genthod près de Genève, le 17 de mai 1769.