Louis Agassiz’s additions to the French translation of his Essay on Classification

Agassiz – Additions to his Essay on Classification

Louis Agassiz’s additions to the French translation of his Essay on Classification. Journal of the History of Biology. 30:121-134 .

Agassiz – Additions

Il est impossible de ne pas parler, dans un livre comme celui-ci, de l’influence exercée par les théories de Darwin sur les naturalistes systématisateurs, et c’est là ce qui m’engagé à consacrer un paragraphe spécial à la classification de Haeckel.

J’ai pour Darwin toute l’estime qu’on doit avoir; je connais les travaux remarquables qu’il a accomplis, tant en Paléontologie qu’en Géologie, et les investigations sérieuses dont notre science lui est redevable. Mais je considère comme un devoir de persister dans l’opposition que j’ai toujours faite à la doctrine qui porte aujourd’hui son nom. Je regarde en effet cette doctrine comme contraire aux vraies méthodes dont l’Histoire naturelle doit s’inspirer, comme pernicieuse et fatale aux progrès de cette science. Ce n’est pas que le rende Darwin lui-même responsable de ces fâcheuses conséquences. Dans les différents ouvrages qui sont sortis de sa plume, il n’a jamais fait allusion à l’importance que pouvaient avoir ses idées au point de vue de la classification. Ce sont ses adeptes qui se sont emparés, pour transformer la Zootaxie, d’idées théoriquement présentées. A différentes reprises cette influence s’est fait sentir sur les conceptions générales de la Paléontologie et plus directement encore sur celles de la Zoologie; c’est ainsi que Haeckel a publié sur l’ensemble de cette science un ouvrage considérable, tout entier fondé sur les théories de Darwin. Avant donc de formuler une analyse du système de Haeckel, il est indispensable de présenter quelques considérations sur les caractères de la doctrine du naturaliste anglais.

De toutes les théories qui se sont fait jour sur l’Histoire naturelle, la sienne est la seule qui ait été aussi bruyamment acclamée sous le nom de son auteur. Presque tous les écrivains qui l’ont discutée la désignent sous le nom de Darwinisme. C’est un fait significatif; il prouve que, tout d’abord et malgré un fond commun de bienveillance dans l’appréciation, on a reconnu qu’il y a dans la doctrine quelque chose d’autre que ce que la masse y a généralement remarqué. Ce que Darwin a présenté comme la théorie de l’origine des espèces, ce n’est pas le résultat graduellement conquis de recherches pénibles, s’appliquant a la solution de quelques points de détail pour s’élever ensuite à une synthèse générale et compréhensive; non, c’est une doctrine qui de la conception descend aux faits, et cherche des faits pour soutenir une idée. Il n’est pas surprenant qu’un tel ensemble de vues ait été décoré du nom d’Unisme. Est ce un éloge, est-ce un blâme? Je ne sais, mais le fait reste. Le Darwinisme sera une des phases par lesquelles l’Histoire naturelle aura passé dans le cours de ce siècle. Je reconnais dans le caractère et la portée de cet enseignement une certaine analogie avec ce qui s’est produit lorsque les physio-philosophes, s’inspirant de Schelling, appliquèrent sa philosophie à l’histoire naturelle. Alors aussi, on vit acclamer une doctrine toute faite, embrassant la nature tout entière, et dont le point de départ était que l’Homme est le résumé et la synthèse individualisée de toute la création animale. On démembra le corps humain pour faire de chacun de ses fragments le type idéal des différentes classes d’animaux. Nous devons à Oken un traité de zoologie, entrepris exclusivement dans le but de déterminer chacune des parties de ce démembrement de l’Homme et de la création; mais il n’y eut jamais, à ce groupement des divisions supérieures du Régne animal, d’autre base que l’idée préconçue d’une soi- disant représentation des parties du corps humain par chacune des formes générales de l’animalité. Toute la science acquise jusqu’à cette époque-là, au prix des plus longues et des plus laborieuses recherches, fut mise de côté et remplacée par des conceptions purement théoriques. L’infatuation alla si loin que les travaux les plus spéciaux et les mieux faits de l’époque contemporaine n’étaient accueillis, dans l’Ecole, qu’après avoir été recouverts du vernis de la Doctrine. Je crois qu’il en sera de l’enseignement de Darwin comme de celui de cette secte. Il y a toutefois une différence: le système des philosophes de la Nature a pu contribuer aux progrès de la science; le Darwinisme exclut, lui, presque toute la masse des connaissances acquises, pour s’assimiler et faire ressortir exclusivement ce qui peut servir à la Doctrine. Ce ne sont pas les faits qui déterminent pour les Darwinistes le caractère des généralisations, c’est le système qui prétend dicter les caractères de l’ordre de choses.

L’idée fondamentale sur laquelle repose le Darwinisme, c’est que les êtres organisés qui se succèdent en descendance directe, loin de reproduire nécessairement les caractères essentiels de leurs ancêtres, tendent à s’en éloigner. Jusqu’à nos jours toute la Physiologie a admis, comme un axiome basé sur l’expérience de tous les temps, que les descendants d’êtres vivants quelconques ayant la faculté de se reproduire étaient l’image vivante des géniteurs, et que la fécondité même de ces êtres était la garantie de la conservation des types. Cette notion est d’ailleurs corroborée par cet autre-fait que, dans les résultat du mélange des espèces, on reconnaît la part afférente à chacun des auteurs qui ont contribué à la production du nouvel être. De ces deux faits, dont rien jusqu’aujourd’hui n’a pu ébranler la certitude, s’est formée la conviction qui a dominé la science jusqu’à l’heure actuelle: à savoir, que les êtres organisés se sont reproduits, de génération en génération, avec des caractères identiques avec ceux qu’ils possédaient lors de leur apparition première. J’ignore où l’Ecole darwinienne a puisé les faits sur lesquels elle prétend se fonder pour affirmer que, loin de se ressembler constamment, les êtres organisés de générations successives tendent à se différencier de plus en plus les uns des autres. Je sais fort bien que, à chaque époque géologique distincte, apparaissent des organismes différents; mais pas plus que les naturalistes d’autres écoles, Darwin et ses adeptes n’ont présenté des faits d’où puisse ressortir la preuve que ces organismes descendent des types dissemblables qui ont vécu à une période antérieure. Toutes les observations relatives aux animaux domestiques, parmi lesquels il y a tant et de si nombreuses variations, n’ont encore abouti qu’à la démonstration de l’amplitude assez grande de ces variations; jamais elles n’ont eu pour résultat rien qui exprimât la tendance indéfinie à une variabilité sans limite, et surtout une marche progressive vers une organisation supérieure. Car c’est là un autre point rattaché par les darwinistes à la doctrine du maître; non-seulement les générations successives d’un type donné peuvent, disent-ils, parvenir à ne plus ressembler au primitif auteur, mais encore elles peuvent avoir pour résultat l’abaissement ou l’élévation de ce type dans l’échelle des organismes. Ce n’est donc pas faire tort à l’idée darwinienne que de la représenter comme une conception a priori, et de nier qu’elle soit le développement légitime des acquisitions de la science moderne.

Mais, en affirmant ne rien découvrir dans la nature qui ait pu donner lieu à la doctrine dès darwinistes, j’exagère; il est un fait connu de tous: dont l’interprétation erronée a sans contredit servi de peint de départ à cette doctrine. Quelque semblables que soient entre eux les animaux ou les plantes d’une même espèce, il y a toujours chez tout individu, même en dehors des différences sexuelles, des traits particuliers plus ou moins prononcés par lesquels l’individualité s’accuse plus nettement. Toutefois, si grandes que soient ces différences, si tranchée que soit l’individualité, et quand bien même, à raison de cette absence d’uniformité parfaite, il soit permis de dire jusqu’à certain point qu’aucun individu ne reproduit exactement son semblable, il n’en est pas moins vrai que l’espèce, dans son essence, est représentée par la somme de ces individus divers; que, dans les limites de l’espèce, les différences ne dépassent pas ce que j’ai appelé, en plus d’une occasion, les bornes de la flexibilité, de la flexibilité de l’espèce. Jamais, enfin, dans la succession de ces individus non entièrement semblables nés immédiatement ou médiatement les uns des autres, une observation rigoureuse n’a constaté des différences de la catégorie de celles qui, pour le naturaliste pratique, constituent l’espèce animale ou végétale. Les extrêmes de différence remarqués parmi les individus d’une espèce bien étudiée en font connaître l’amplitude, et, à mesure que les espèces sont mieux connues, on définit avec plus de précision ces limites. L’école de Darwin va au delà des faits lorsqu’elle affirme que ces différences individuelles constituent des transitions d’une espèce à l’autre. Elle oublie que dans certaines familles les caractères spécifiques sont très-tranchés, les espèces peu nombreuses, et, par conséquent, la distinction facile, tandis que, dans d’autres, les différences sont faibles, souvent difficiles à saisir et néanmoins constantes. Pour reconnaître les limites des espèces, il faut ici cette étude patiente et prolongée qui, à force de comparaisons répétées, aboutit finalement à nous enseigner la fixité de ces petites différences; c’est ainsi que, dans le monde minéral, certains métaux sont tellement semblables que les maîtres seuls ont pu par une étude longue et minutieuse, en saisir et nous en faire connaître les différences, tandis que d’autres diffèrent au point d’être distingués tout d’abord l’un de l’autre par t’homme le moins exercé.

J’ai pris la peine de comparer entre eux des milliers d’individus de la même espèce; j’ai poussé dans un cas la minutie jusqu’à placer les uns à côté des autres 27000 exemplaires d’une même coquille dont les espèces congénères (le genre Neritina), sont fort voisines les unes des autres. Je puis affirmer que sur ces 27000 exemplaires, je n’en ai pas rencontré deux qui fussent parfaitement identiques; mais sur ce grand nombre je n’en ai pas non plus trouvé un seul qui il déviât du type de l’espèce au point d’en laisser douteuses les limites. Il y a donc lieu de reconnaître que, dans le Règne animal, l’individualité joue un rôle aussi considérable que dans l’humanité même; et je ne doute pas que ce ne soit la connaissance, plus ou moins avancée pour différentes espèces, de la variabilité des individus, qui a conduit à supposer possible la transition d’un type spécifique à l’autre. Mais tant que cette transition n’aura pas été vérifiée; tant que, de nos jours, on pourra reconnaître parmi les être; vivants, et entre individus appartenant à la même espèce, des affinités qui ne sont point les mêmes que celles présentées par d’autres individus susceptibles d’être rapportés à une espèce différente, tant qu’on ne pourra pas démontrer qu’il y a passage des premiers aux seconds; il faudra bien se résigner à envisager l’origine des espèces comme chose inconnue, quelque désirable que puisse en être la connaissance. Je n’affirme pas que cette origine doive nous demeurer à tout jamais inconnue, mais je soutiens que l’explication fournie par Darwin et ses adeptes n’est pas conforme aux faits que la nature met sous nos yeux. A l’égard des différences, souvent fort grandes, présentées par les animaux domestiques et les plantes cultivées, et sur lesquelles la doctrine prétend fonder un argument considérable, j’ai déjà dit et je répéte que l’on me paraît confondre deux choses très distintes; je renvoie à ce sujet aux observations que j’ai produites ailleurs, dans le but de montrer que les variétés ou races, domestiques et cultivées, diffèrent entre elles autrement que les espèces sauvages.

De cette doctrine de la transformation successive et par voie de génération est née l’idée suivante: l’affinité telle que les zoologistes la reconnaissent et la définissent, c’est-à-dire ce degré plus ou moins profond de ressemblance que révélant l’anatomie comparée et l’étude des similitudes les plus générales chez des animaux différant par la forme, la structure, etc., tous ces traits en un mot que l’on envisage comme des points de rapprochement et sur lesquels on a basé les classifications, sont le résultat et la preuve de la communauté d’origine. Ainsi, toutes ces ressemblances, toutes ces affinités existent précisément et seulement parce que les animaux entre lesquels elles établissent un rapprochement quelconque sont sortis d’une même et commune souche. Mais c’est justement ce qu’il faudrait démontrer et ce qu’on ne peut pas démontrer. Au lieu de poser la question dans ses véritables termes, les darwinistes s’emparent de tous les travaux de la Zoologie moderne par lesquels nous avons été conduits à la connaissance des affinités sensibles, évidentes, des animaux différents; ils en font autant de preuves d’une filiation généalogique et présentent ensuite ce prétendu enchaînement des êtres, qui sont censés remonter tous à une souche commune, comme la conséquence des faits établis de notre temps par la Zoologie et l’Anatomie comparée. C’est-à-dire que, loin d’apporter pour preuves certaines données d’où sa doctrine découle directement, le darwinisme travestit à son profit les faits acquis en suivant la vraie méthode. Qu’on ne dise pas que j’exagère; quand Haeckel a cherché à fonder un système entier de classification sur l’idée de transformation des êtres par changements successifs, de génération en génération, il ne s’est pas attaché à prouver que tel de ces êtres descend de tel autre; il n’a pas ajouté aux connaissances que nous possédions avant lui sur les affinités des animaux; il s’est simplement emparé de ces affinités telles qu’on les a constatées; il en a fait autant d’indices d’une liaison génésique entre les êtres qui les possédent, et, suivant que ces affinités étaient plus ou moins nettes, il a dressé des arbres généalogiques qui ne sont, en définitive, que la formule nouvelle de notions positives antérieurement acquises.

Cependant, Si ces affinités tellement évidentes, sensibles, nombreuses, qui établissent des connexions entre tous les animaux, avaient en effet pour cause la commune descendance d’un même tronc, on devrait retrouver les mêmes traits de ressemblance lorsqu’on met en parallèle l’ordre de succession dans la série géologique et le rang dans la série zoologique. Il devrait arriver que, partout, les types d’une classe inférieure fussent aussi les plus anciens dans l’histoire de la terre; que, partout, ceux qui ont apparu à une période postérieure fussent d’une organisation plus élevée; que partout, d’époque en époque, il y eût une différenciation croissante. Il faudrait que, ni au point de départ, ni à aucun des points intermédiaires, on ne vît surgir des types nouveaux, entièrement étrangers à ceux qui ont précédé et souvent bien supérieurs à ceux qui suivent. Or, je répéte que la succession chronologique n’est point en corrélation directe avec les affinités de la structure, et que les caractères successifs de types qui se suivent ne sont aucunement l’expression de modifications progressives, régulières et constantes.

Au début de ses recherches sur les fossiles, Cuvier s’est surtout appliqué à faire ressortir les différences qui distinguent les animaux des faunes antérieures à la nôtre d’avec ceux qui vivent maintenant. La science avait alors à établir ce qui est aujourd’hui reconnu de tous: que les êtres composant la création animée à laquelle nous appartenons diffèrent de ceux qui, à une époque antérieure, ont représenté le Règne animal. En démontrant ce grand fait, Cuvier a fondé une science qui n’existait pas avant lui; il a en même temps fondé les méthodes d’après lesquelles cette science pouvait se constituer. Il n’est donc pas surprenant que les résultats par lui obtenus se soient présentés avec toutes les marques d’une critique différence très- prononcée. Depuis, il s’est fait une réaction. Le grand nombre de fossiles qu’on a découverts depuis un demisiècle a fait connaître des formes intermédiaires nombreuses; les différences d’abord tranchées qui se présentaient à l’observateur semblent s’être en quelque sorte effacées; non- seulement on a rapproché les espèces fossiles les unes des autres, mais on les a reliées d’une façon plus intime aux espèces actuelles. Il en est résulté un enchaînement plus étroit; les types des époques antérieures se sont en quelque sorte fondus avec les types des époques modernes, et c’est alors qu’on a cru voir, dans la succession des faunes passées, une liaison génésique avec la faune contemporaine. Étudiés d’abord séparément, décrits dans des ouvrages indépendants envisagés comme du domaine de sciences distinctes, la Paléontologie d’une part et la Zoologie de l’autre, tous les êtres vivants ont enfin été reconnus comme rentrant, à quelque époque qu’ils appartinssent, dans un même système, lequel embrasse la vie sous toutes ses formes et dans tous les temps. Mais à y regarder de près, on n’a pas davantage signalé, parmi les espèces différentes frappées d’extinction, des transitions de l’une à l’autre. Tout au contraire on a reconnu, dans les limites actuelles de l’observation, des caractères tranchés pour chacune d’elles, reconnaissables même dans les fragments incomplets que l’on en possède pour la plupart. Je crois par conséquent être dans le vrai en affirmant que Rütimeyer a commis une erreur lorsque; dans ses travaux si étendus et si bien faits sur les animaux des époques géologiques les plus récentes, après avoir signalé, entre les espèces fossiles et les espèces vivantes qui s’en rapprochent le plus, des ressemblances aussi étroites que celles existant entre les espèces de l’époque actuelle le plus voisines; il a mis l’idée physiologique de la famille à la place de la notion systématique des familles naturelles. Il n’est permis, en physiologie, d’envisager comme membres d’une même famille que les individus dont la filiation généalogique peut être démontrée. Dès qu’il s’agit de ressemblances plus ou moins étroites entre des êtres dont la commune dérivation d’une même souche reste en dehors des limites de l’observation, on sort de la question physiologique pour rentrer dans le domaine des familles zoologiques naturelles, uniquement constituées sur le fait des parités de la structure. Pas plus que les espèces contemporaines, on n’aura droit d’envisager ces, espèces comme descendant les unes des autres, tant qu’on n’aura point découvert de faits démontrant que les analogies signalées dépassent les limites de cette sorte de caractères appelés différences spécifiques. Cette démonstration n’a pas encore été donnée; car je ne pense pas qu’on puisse regarder comme des preuves à l’appui d’une communauté d’origine entre certaines espèces, les erreurs des zoologistes qui, par- ci par-là, et même pour certains groupes assez fréquemment, se sont trompés en basant la détermination des caractères spécifiques sur des faits trop peu nombreux ou mal observés. Autant vaudrait conclure d’une analyse chimique mal faite à l’identité des substances mal différenciées par l’opérateur.

Il n’en est pas moins vrai que le travail de Haeckel a la prétention d’exprimer le développement du Règne animal tout entier, et de représenter les types qui se succédent comme ayant fait leur apparition dans l’ordre de supériorité des classes ou des embranchements, etc., auxquels ils appartiennent. Haeckel a figuré le développement du règne organique et la filiation des types au moyen d’une série d’arbres généalogiques, dont il ne nous est pas possible de présenter la copie, mais que nous essaierons de traduire graphiquement, pour ainsi dire, à l’aide de diagrammes qui en donneront au moins une idée. Le premier de ces arbres retrace l’origine de tous les êtres organisés. Le point de départ est un être unique autogène (né de soi), donnant naissance à trois branches. La première représente l’archéphyte végétal, la troisième l’archéphyte animal, et l’intermédiaire le prototype ou archéphyte d’êtres que l’auteur appelle Protistes et qui paraissent n’appartenir ni au Règne animal ni au Règne végétal. D’autres tableaux développent ensuite, pour chaque rameau, la généalogie spéciale. A la base du rameau végétal se trouvent les Fucoïdes et les Charagnes; à la base du rameau animal, les Coralliaires, les Échinodermes, les Mollusques et les Vertébrés. C’est-à-dire que, de prime abord, tout ce que l’on connaît de plus différent dans le Règne animal naîtrait immédiatement l’un de l’autre ou d’un type antérieur unique qui aurait disparu immédiatement après, tandis que le type intermédiaire serait représenté par les Diatomées. Qu’on jette maintenant un coup d’oeil sur les traités de Paléontologie les plus récents, et qu’on nous dise de quel droit les Charagnes, que l’on connaît seulement dans les terrains tertiaires, figurent au point de départ du Régne végétal; de quel droit on assignerait aux Coralliaires une priorité sur les Crinoïdes ou les Trilobites? Sans nous livrer à l’analyse de chacun des tableaux, jetons un coup d’oeil sur celui où est dessinée la généalogie des Échinodermes. On est frappé d’y voir, dans un arbre qui doit être généalogique, c’est-à-dire représenter la succession du développement des êtres dans le temps, deux grandes périodes dont l’une, au point de départ de la classe tout entière dans les terrains les plus anciens, contient, à côté les uns des autres, une douzaine de types aussi différents que les extrêmes de la classe à l’époque actuelle. Bien plus, des types que l’on connaît seulement à l’époque actuelle y sont représentés comme ayant existé à tous les âges de la terre. D’un autre côté, vers les temps moyens de la série géologique on voit surgir, également à côté les uns des autres, des types tout aussi divers que les premiers, entre lesquels la science ne saurait reconnaître aucun lien génésique; ils n’en sont pas moins rattachés ensemble par les rameaux constituant le prétendu arbre généalogique auquel se relient tous les Echinodermes. Les autres grands types du Règne, Articulés, Mollusques et Vertébrés, se trouvent reliés les uns aux autres d’une manière tout aussi arbitraire.

La science renoncerait aux droits qu’elle a possédés jusqu’à présent à la confiance des esprits sérieux, si de pareilles esquisses étaient acceptées comme les indications d’un progrès réel. Encore s’il y avait ici quelque principe qui nous permît de perfectionner nos connaissances ou de les agrandir! Nous aurions alors, malgré tout, quelque gratitude et quelque sympathie pour les efforts tentés dans cette voie. Mais quand on fausse les faits, quand on présente à l’appui d’une doctrine des faits qui n’en découlent en aucune façon, quand on avance comme des faits des assertions contraires à tout ce que nous savons de positif, le devoir est de protester. Or, un examen attentif des tableaux généalogiques de Haeckel prouve qu’il n’y a rien d’exagéré dans la sévérité de ce jugement. Partout, cet auteur donne, comme l’expression du développement successif des êtres dans le temps, des arbres généalogiques qui, loin d’être tracés sur les indications de la Paléontologie, sont simplement dessinés d’après la connaissance des affinités des types actuels. Et si, dans quelques-uns de ses tableaux, l’ordre chronologique est repris, c’est dans les classes où l’on s’accorde effectivement à reconnaître, entre l’ordre de succession dans le temps et l’ordre du développement embryogénique, une analogie que j’ai signalée dans le premier chapitre de ce livre. Mais tous les faits qui servent de base à ces rapports singuliers, facilement reconnaissables d’ailleurs, que j’ai désignés par le nom de types synthétiques; tout ce qui se rattache à cette apparition subite de types richement doués qui vont s’appauvrissant dans l’ordre chronologique, tout cela est complètement négligé, comme si cela n’ existait pas.

Il y a un autre côté de la question que les défenseurs du darwinisme passent de même sous silence, et qui, cependant, me paraît la pierre angulaire de tout l’édifice. Que l’on consulte tel traité de Paléontologie qu’on voudra, que l’on examine entre autres les arbres généalogiques de Haeckel, et l’on verra que, à certaines époques, le nombre des types très-variés qui apparaissent sur le même horizon est très-considérable. Nous avons là, de l’aveu même de ceux qui voudraient faire descendre tous les animaux les uns des autres par des transformations graduelles et successives, un ensemble très-considérable de formes très-diverses appartenant à des classes, des ordres distincts, etc., en un mot, des êtres entièrement différents, au témoignage de la Zoologie et de l’Anatomie comparée, et qui sont cependant tous contemporains. Que devient alors la généalogie? Ces contemporains seraient-ils les ancêtres les uns des autres? Evidemment,ici, la théorie des transformations est en défaut et cesse d’avoir sa raison d’être. Loin de venir à son appui, le grand fait que nous révélé la Paléontologie se trouve en dehors de la doctrine; il ne s’y rattache que par la liaison purement artificielle établie entre ces êtres, au moyen des branches de l’arbre projetées sur le tableau pour les réunir au tronc; or ces rameaux sont entièrement le produit arbitraire du système; ils ne sortent point des faits. Il y a plus de trente ans que j’ai représenté graphiquement les affinités de la classe des poissons dans leurs rapports avec l’époque de l’apparition successive de ces animaux. Mais, tout en faisant pencher les unes vers les autres les lignes verticales qui figurent la durée des espèces, afin de signaler les affinités naturelles qui existent entre les types, je n’ai point relié entre elles ces différentes souches parce que les faits ne m’y autorisaient pas. La différence qu’il y a entre ces tableaux et ceux de Haeckel, c’est que les miens représentent le fait tel que la nature nous l’a enseigné, tandis que les arbres généalogiques de l`écrivain allemand y ajoutent un élément artificiel, factice, de son invention, capable de faire admettre par le lecteur inexpérimenté la réalité d’une liaison généalogique qui n’a jusqu’à présent d’existence que dans l’imagination de l’auteur.

Entre le système de Haeckel et la classification jadis proposée par Oken, il y a cela de commun que les deux auteurs ont commencé par établir leur cadre d’après une idée préconçue, puis y ont ensuite adapté les faits connus de leur temps. Sous l’influence des idées émises par la philosophie de son époque, Oken nous représente, dans son système, les animaux rangés d’après la connaissance des faits que la Zoologie et l’Anatomie comparée avaient acquis au commencement de ce siècle. Or, aucun de ces faits n’était le résultat de l’influence de cette philosophie. La philosophie n’a rien produit en Zoologie, bien qu’elle ait vivifié l’Anatomie comparée. De même la théorie d’une transformation graduelle du Règne animal tout entier, par suite de générations successives présentant une série de différences, n’est point le résultat d’études spéciales; elle ne découle pas de travaux accomplis sur l’ensemble du Règne animal; c’est une doctrine à laquelle nos connaissances actuelles servent tant bien que mal de point d’appui. Les faits eux-mêmes s’y trouvent interprétés, non pas dans la sincérité d’un travail de recherches originales, mais avec tout ce qu’il y a de forcé dans les arguments d’une école doctrinaire. Les travaux modernes de Paléontologie et d’ Embryologie peuvent étayer jusqu’à un certain point la doctrine de Darwin. Tout ce qu’on a reconnu de direct dans l’enchaînement des animaux d’époques successives se trouve transformé en preuves d’une filiation directe. Toutes les ressemblances que font naître les phases successives du développement embryonnaire, sont interprétées comme autant de preuves d’une transformation, par voie de filiation directe ou indirecte, chez tous les animaux qui présentent entre eux des ressemblances de même ordre que les rapports entre les phases diverses du développement embryonnaire.

Et cependant, chaque être nouveau parcourt invariablement, dans la limite de son type propre, et un très-bref espace de temps, de l’ovule à l’adulte, toutes les phases de développement que peuvent présenter, dans leurs types les plus extrêmes, les différentes classes du Règne animal. Chaque jour, des centaines de mille d’individus répétent chacun son cycle de changements extrêmement variés sans que jamais, nulle part, on voie dévier le terme auquel toutes ces transitions doivent fatalement aboutir. Comment admettre alors que ces différences se soient produites par les mêmes procédés qui de nos jours entretiennent et maintiennent l’identité? Comment se fait-il que, dans l’ordre chronologique, certains types anciens soient encore synthétiques, c’est-à-dire réunissent des caractères complexes qui successivement apparaîtront isolés dans des types postérieurs, appauvris, pour ainsi dire, par la différenciation qu’ils expriment? Comment d’autres, au contraire, semblent-ils progresser; comment d’autres encore restent-ils au même point pour se reproduire indéfiniment sans modifications? Pourquoi plusieurs rappellent-ils, dans l’ordre de succession chronologique, les phases de la métamorphose embryonnaire individuelle, tandis que tels autres semblent réunir toutes les combinaisons possibles de plusieurs types divers? Dans l’infinie diversité de ces dispositions, je vois l’action immédiate d’une intelligence se manifestant par les actes les plus diversifiés, bien plutôt que l’effet de générations successives aboutissant, on ne sait ni comment ni pourquoi, à quelque chose d’autre que leurs conditions primitives.

Les travaux de Paléontologie qui se rattachent aux idées de Darwin me semblent pécher par les mêmes erreurs que les tentatives faites en Zoologie. On a reconnu des ressemblances très-étendues entre certains animaux ayant vécu à des époques différentes; elles sont même souvent d’autant, plus fortes que ces types successifs sont plus voisins les uns des autres, dans le temps et dans l’espace. Mais nous découvrons des analogies identiques avec toutes les époques, de l’histoire de la terre, et les mêmes faits se reproduisent à l’époque actuelle. Il n’y a donc pas lieu de recourir à un élément chronologique pour en expliquer l’origine. D’ailleurs, à côté de cet enchaînement de formes semblables dont nous reconnaissons l’existence, même pour l’époque contemporaine, nous avons des types isolés et indépendants. Enfin, qu’on n’oublie pas ce grand point de l’histoire de la terre: où que l’on veuille placer l’origine des êtres organisés, ils ont eu un commencement; lors de ce commencement, les premiers venus n’eurent pas d’ancêtres; ils ont dû sortir de quelque source capable de les douer, au point de départ, des forces nécessaires à leur maintien et des forces nécessaires à leur reproduction. Ces premiers venus sont autochthones, car là où ils se sont montrés d’abord, ils n’étaient pas venus d’ailleurs. Là où ils ont été les premiers, ils sont devenus les ancêtres de tous ceux qui ont suivi et qui leur ont ressemblé. Et s’il est démontré que les êtres organisés n’ont pas pu apparaître tous sur un seul et même point dès l’origine, ils ont pu présenter, et fort probablement ils ont présenté une diversité analogue à celle dont rendent témoignage les fossiles trouvés dans les formations les plus anciennes. Tout ce qui sort de ce domaine spécial des faits est hypothèse. Tout ce qui exclut l’ensemble de circonstances que l’apparition première des animaux implique nécessairement est inadmissible. Tout ce que nous rencontrons d’analogue à cet état primitif probable doit, dans une saine philosophie, nous servir à établir les conditions qui ont vraisemblablement accompagné les premiers temps du Règne animal, jusqu’à ce que l’observation nous en ait appris davantage. Or, la Paléontologie nous dit que partout où l’on a trouvé des indices de la vie animale dans les profondeurs de la terre, on y a trouvé des êtres différents; la Paléontologie nous dit que, entre eux, ces êtres divers n’offrent pas les rapports que nous reconnaissons entre le père et les fils; la Paléontologie nous dit que, à toutes les époques, on découvre des organismes d’un certain type supérieurs à ceux de même type qui leur ont succédé. J’en conclus que la manière dont on applique les idées de Darwin à la classification n’est pas admissible, pas plus que la doctrine de ce naturaliste estimable n’est fondée.